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Full text of "Mémoires inédits de madame la comtesse de Genlis: pour servir à l'histoire des dix-huitième et ..."

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I 



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MEMOIRES 



INBDITS 



DE MADAME LA COMTESSE 



DE GENLIS. 



TOME III. 



De l'Imprimerie de G. Schuize, 13, Poland Street. 



MEMOIRES 



INÉDITS 



DE MADAME LA COMTESSE 



DE GENLIS 



POUR SERVIR A L'HISTOIRE 



DES 



DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME SIÈCLES. 



TOME TROISIÈME. 



A PARIS, 
ET LONDRES CHEZ COLBURN, 

NEW BURLINGTON STREET. 
1825. 



MEMOIRES 



DE 



M-=. LA COMTESSE DE GENLIS. 



Le temps que j'ai passé au Palais-Royal fut le plus 
brillant et le plus malheureux de ma vie; j'étois dans 
tout Tëclat de mes talens et à cet âge où l'on joint, 
à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout 
l'agrément que peut donner l'usage du monde; 
j'étois admirée, louée, flattée, recherchée; je trou- 
vois le moyen de passer beaucoup de temps chez 
moi; j'avois de la musique tous les samedis: Gluck 
y venoit régulièrement ; sa conversation était aussi 
charmante que son talent étoit admirable ; je trou- 
vois im grand plaisir à être applaudie par lui ; ses 
éloges portèrent au comble ma passion pour la mu- 
sique ; tous les artistes les plus célèbres de ce temps 
venoient à mes petite concerts avec un empressement 
qui ne s'est jamais ralenti; j'avois un autre jour 

TOME III. 1 



MBM0IRS8 



/ 



pour la' conversation : tous les mardis un petit cercle 
très-aimable se rassembloit chez moi ; enfin je m'oc- 
cupois, je lisois^ j'écrivois, surtout des plans d'ou- 
vrages que j'ai faits depuis. J'étois généralement 
aimée dans le grand monde : yoilà le beau côté de 
ma situation. Mais la haine et la fausseté de quel- 
ques personnes du Palais-Royal, les tracasseries sans 
cesse renaissantes, les noirceurs inattendues, et les 
réconciliations perfides dont j'ai souvent été la dupe, 
les injustices et les calomnies, toutes ces choses me 
causoient des chagrins amers, qu'il falloit dissimu- 
ler ; car ma place me forçoit continuellement à pa- 
roître dans le monde, à faire les honneurs du Palais- 
Royid, quand j'étois accablée d'inquiétu^dep, pu dp- 
minée par l'indignation, avec un caractère drat U 
franchise aUoit jusqu'à la naïveté. J» ^goai du 
moins à cette contrainte d'apprendre à mfi r4prim0r, 
et j'acquis sur moi-même un souvenun empire» que 
j'ai toujours conservé sur ce point, de aorte que ja-* 
mais personne n'a su mieux cacb^^r ses peines intér 
lieures. Une chose encore ^l'étoit particulièrieip^t 
désagréable : les jours où la porte du Palais- Rpyal 
étoit ouverte, il falloit toujours qu'une des dameei d^ 
madame la duchesse de Chartres restât, aprèa le spii- 
per, dans le salon tant qu'il s'y trouvoit une pu plu- 
sieurs dames étrangères ; nPus étions C0QFe9ue9 4? 
partager également entre nou» ces veiU^&l fprcées : 
la princesse s'«n alloit régulièrement ^ minuit ; }es 



DE MiU)AMB DB OBNLIS. 3 

dames qui ne dévoient pas briller la suivoient ; la 
veilleuse restoit jusqu'à ce que le jeu fÙt fini^ et ce 
jeu duroit quelquefois jusqu'à trois et quatre heures 
du matin. Pour mon compte, je qidttois les parties 
de jeu entre onze heures et minuit ; ainsi je me trou- 
vois simple spectatrice pendant des heures entières. 
Cet ennui ne m'étoit pas supportable; si je m'é- 
loignois de la table de jeu pour aller penser et réflé"* 
chir à quelque distance, la galanterie française ne 
m'y laissoit jamais seule un quart d'heure \ alors, 
pour me soustraire aux ennuyeux, et pour éviter 
ceux qui ne l'étoient pas, j'étois forcée de me rappro- 
cher de la table de jeu. Cependant, je me rappelle 
qu'une seule fois je fus plus heureuse : on jouoit au 
trente et quarante ; il n'y avoit ce soir-là que des 
joueurs acharnés, à l'exception du prince de Ligne, 
l'un des hommes les plus aimables que j'aie connus, 
et qui l'étoit particulièrement pour moi, parce qu'il 
voyoit combien sa conversation me plaiaoit ; il jouoit 
fort gros jeu, ce qui ne Tempéchoit pas de me dire 
mille folies. Comme il perdoit beaucoup, et avec 
une insouciance remarquable, je lui dis que je lui 
portois malheur, et^ malgré tous ses efforts pour me 
retenir, je m'éloignai de la table de jeu, en lui dé- 
clarant que je voulois aller rêver à mon aise, et que 
je lui défendois de me suivre et de venii: m'interrom- 
pre ; j'allai m'établir dans un coin du salon, où je 
me livrai en effet à une profonde rêverie^ c'étoit un 

1* 



i 



-1 



MÉMOIRES 



véritable accès de misanthropie qui me porta à faire 
une pièce de vers qui commence ainsi : 

Secret ennai, sombre langueur. 
Dégoût du monde et de la vie i 
Poison qu'une main ennemie 
Semble répandre dans mon cœur, &c. 

J'écrivis ces vers avant de me coucher; je les 
montrai le lendemain à M. de Sauvigny^ qui en fut 
charmé, et qui me dit qu'il n'en connoissoit point qui 
exprimassent mieux l'état de mon âme, que j'avois 
voulu dépeindre ; cela devoit être, car j'avois dépeint 
ce que je sentois bien véritablement; je conservai 
ces vers, et je les ai placés depuis dans les Chevaliers 
du Cygne; ce sont les vers que les chevaliers trou- 
vent sur les tablettes perdues de la duchesse de 
Clèves». 

* Voici CCS vers: 

Secret ennui, sombre langueur. 
Dégoût du monde et de la vie, 
Poison qu'une main ennemie 
Semble répandre sur mon cœur. 
Vous avez détruit mon bonheur ! 
Illusion enchanteresse. 
Douces erreurs de la jeunesse, 
Charmes regrettés et perdus. 
Pour moi vous ne renaîtrez plus ! 
Il est un temps pour la sagesse : 
« Cet instant où les passions 
Cessent enfin d'agiter Tâme 
Est fait pour les réflexions ; 
Mais dans cet âge tout de flamme, 



B£ MADAME J)£ GBNLIS. 5 

M. le duc de Chartres désiroit avec passion la sur- 
vivance de la place de grand-amiral, que possédoit 
son beau-père, M. le duc de Penthièvre 5 dans cette 

Oùy consamé par le dénr. 
Le cœur ne cherche qa*à jouir. 
Qu'il est dangereux, téméraire 
De vouloir tout approfondir 
Et d'anéantir la chimère 
Qui donne ou promet le plaisir ! 
Telle est la source malheureuse 
Be cette inquiétude affreuse 
Qui me déyore et me poursuit. 
Oui, c'est la raison qui me nuit 5 
Moi-même, cause de ma peine, 
J^ai creusé l'abtme où m'entratne 
Un désir vain et curieux : 
J'ai déchiré le voile heureux 
Dont le prestige favorable. 
Par un mensonge utile, aimable. 
Nous cache l'àpre austérité 
De l'affligeante vérité. 
Une cruelle indifi^rence. 
Un froid mortel, un noir venin. 
Glacent mon esprit incertain ^ 
Le dernier des biens, l'espérance. 
N'est pour moi qu'un fantôme vain, 
Et je supporte avec chagrin 
Ma triste et pénible existence. 
Eh ! que fais-je dans l'univers 
Au milieu des objets divers 
Dont je me trouve environnée ï 
Dans ce tourbillon entraînée. 



MBMOIRB6 



idée^ il voulut faire une campagne de mer, chose 
que n'avoit jamaig faite son beau-père ; il devoit aller 
s'embarquer à Toulon, et j'engageai madame la du^ 
chease de Chartres à faire le voyage jusque-là ; je lid 
inspirai même le désir de faire le voyage d'Italie. 
Quelques mois auparavant madame de Blot, quoique 
j'eusse de grands sujets de plainte contre elle, et de- 
puis long-temps, vint chez moi me prier avec instance 
de m' unir à. eUe, ppur obtenir de M* le duc et ma- 
dame la duchesse de Chartres une place de dame 
pour sa nièce, mademoiselle de Chauvigny, qui n'a- 
voit que quinze ans, qui n'étoit pas encore mariée, 
et dont cette place feroit l'établissement. Sans re- 
proches sur le passé, je promis ce qu'elle désiroit ; 
on ne se soucioit nullement d'avoir une dame aussi 
jeune, mais je mis tant de suite et d'instance à mes 
sollicitations, que j'obtins la place. La jeune per- 
sonne fut aussitôt noariée, et eUe entra sans délai au 
Palais-Royal. Elle m'intéressoit, parce qu'elle avoit 
l'air d'un enfant, et qu'elle étoit également aimable 
de figure et de caractère. Notre voyage fut an- 
noncé, mais comme ne devant être que dans les 

Sans Boins» sans desseins, sans désirs, 

Insensible à. tous les plaisirs, 

Des jours brillans de ma jeunesse 

Je vois Têclat s^éranouir ; 

Le temps s^enfuit et ne me laisse 

Qii*iin insipide souvenir. 



DE MADABX DB GENLIS. / 

pifovhices lûériâionale* ; ûoub ne parlâmes point 
de ritftlie. II fut convenu entre nous, machme 
de Pôtûcka et moi^ qti^avant de quitter 1» Franee 
elle fie rendroit^ de son eôt^ dans les protinces 
méridionales^ ce qui n'étoit pas son chemin pour 
retourner en Polo^e^ qu'elle nous attendroit à 
Bordeaux, et qoe là nous ffoos séparerions. La 
surveille de son départ, eHe soupa chez moi^ et 
comme elle récapituloit tout ce que je lui ayois fidt 
voir, M. de Genlis lui dit que j'avois oublié une choÉe 
très-curieuse, la guinguette, et il nous proposa de 
nous mener le lendemain, après souper a» Orand 
Vainqueur la plus belle guinguette des Porcherons 3 
nous acceptâmes, et l'on convint qoe nous irions tous 
déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, 
M. de Maisonneuve, un qfaambellan du roi de Po^ 
logne, et M. de Genlis, en domestiques à livrée. Le 
lendemain madame de Potocka et moi nous soupft^ 
mes au Palais-Royal ; madame de Potocka étoit ce 
soir«là excessivement parée, avec une robe d'or, et 
une énorme quantité de diamans; à onze heures, M. 
de Genlis s'approche d'elle, pour lui rappeler très- 
gravement qu'il étoit temps de se disposer à aller awt 
Porcherons; cette invitation me fit éclater de rire, 
parce qu'elle s'adressoit à la figure la plus majes- 
tueuse que j'aie jamais vue. Nous montâmes dans 
mon appartement pour nous habiller, ce qui se fit 
chez ma mère, qui étoit dans son lit, et qui rouloit 



8 MÉMOIRES 

voir nos dëguisemens. La noble et belle figure de 
madame de Potocka étoit un peu forte et avoît besoin 
de parure; elle perdit en se travestissant, toute sa 
dignité; et quand elle eut mis son juste, son fichu 
rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet rond, elle 
eut véritablement toute la tournure d'une franche 
cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un habil- 
lement pareil, je ne perdis rien de ce que mon visage 
pouvoit avoir d'élégant et de distingué, et j'étois 
même plus remarquable qu'avec un bel habit. M. de 
Maisonneuve s'étoit fait excuser le matin : comme 
il nous falloit deux hommes, nous le remplaçâmes par 
M. Gillier, et tous les quatre, nous partîmes en fiacre 
à onze heures et demie. J'eus les plus grands succès 
au Grand Vainqueur, où nous trouvâmes une très- 
nombreuse assemblée; j'y fis tout de suite la con- 
quête du coureur de M. le marquis de Brancas, qui, 
en servant son maître, avoit dû me voir vingt fois à 
table, mais il ne me reconnut nullement. Cet habit, 
qui vieillissoit madame de Potocka, me rajeunissoit 
de dix ou douze ans, j'avois l'air d'avoir dix-sept ans 
tout au plus ; et nous jouâmes si bien nos rôles, que 
personne n'eut le moindre soupçon de nos déguise- 
mens. Je commençai par danser, avec toute la niai- 
serie villageoise, un menuet avec le coureur, et en- 
suite une contre-danse. Pendant ce temps, M. Gil- 
lier nous commandoit une salade et des pigeons à la 
crapaudine,j9Qter nou« rafraichir. Nous nousétablimes 



BB MADAMB DIS GSNLIS. 9 

à une petite table, où la gaieté folle de M. de 
Genlis et sa galanterie, partagée entre madame de 
Potocka et moi, nous faisoient rire aux éclats ; il y 
avoit toujours dans sa gaieté quelque chose de si origi- 
nal et de si agréable, et en même temps de si spirituel 
qu'il auroit amusé les personnes les plus moroses. 
Une scène très-inattendue vint mettre le comble à 
notre gaieté : il étoit fort commun d'entrer en chan- 
tant à la guinguette, et tout à coup nous entendîmes 
chanter à tue-tête cette chanson : 

Uson dormoit dans uh bocage. 
Un bras par-ci, une bras par là, etc. 

Nous regardâmes du côté de la porte, et nous vîmes 
deux personnes qui entroient en chantant ces paroles^ 
et en dansant. Tune vêtue en servante, et Tautre avec 
l'habit de livrée d'un de mes gens. Je les reconnus, 
à l'instant, je me lève, et je vais, en courant, me jeter 
au cou de la servante : c'étoit ma mère, à laquelle 
M. de Maisonneuve donnoit le bras, elle avoit con- 
certé avec lui cette partie: c'est pourquoi il n'étoit 
point venu avec nous. Notre joie et notre recon- 
noissance furent extrêmes : il y avoit, eii effet, bien 
de la grâce et bien de la bonté dans cette plaisante^ 
rie d'une personne de l'âge de ma mère. Elle s'éta- 
blit à notre table avec son compagnon 3 elle et M. de 
Genlis firent tout l'agrément de cette soirée, l'une 
des plus gaies et des plus charmantes que j'aie pas- 



10 BféMOIRKS 

^ sées dans ma vie. Depuis GenHs et Siiloy, je 
n'avois pas ri d'aussi bon coeur. Nous ne nous ar- 
rachâmes du Orand Fijmqueur qu'à trois heures du 
matin. M. de BrostoscM étoit déjà parti pour la 
Pologne* Quelques mois après, son père et sa mère 
m'écrivirent pour me demantter, pour leur fils, la 
maiti de ma fille aînée, qui n'avoit pas tout-à*&it 
dooae ans ; mais, par la suite, M. de Brostoscki n'ayant 
pu réal^r en France quarante mille livres de rente 
comme je l'avois demandé, il fut dbligé de renoncer à 
ce projet. 

Madame la duchesse de Chartres, en partant pour 
l'Italie, n'emmena que la jeune comtesse de Rully, ^ 
M. de Genlis, un écuyer, et moi, deux femmes de 
dmmbre, bn valet de chambre et trcHs valets de pied. 
Nous traversâmes toutes les provinces méridionales, 
ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes cfaarman* 
tes que l'on donnoit au prince et à la princesse. Les 
plus belles furent ià Bordeaux, dont M. de Clugny 
mon parent, étoit intendant. Sa belle-sœur, la ba- 
ronne de Clugny, étoit une des plus belles personnes 
que j'aie vues; elle avoit, entre autres des cheveux 
miraculeux par l'épaisseur, la couleur, la finesse et la 
longueur. Je l'ai vue avec une robe à longue queue, 
comme on les portoit alors, étant debout, détacher 
ses cheveux, qui alors l'enveloppoient entièrement, et 

^ Aï^oord^hai madame la duchesse d^Aumont, épouse du premier 
gentîUiomme de b chambre du roi,^Note de V Auteur.) 



BS MASUJUS 0B gbnlis. 11 

qui passoîent U queue de sa robe de pris d\in derni-^ 
pied. Elle n'étoit ni grande, ni petite. Madame de 
Patocka nous suivit jusqu'à Bordeaux. M. le duc 
de Chartres posa, dans cette viUe, la première pierre 
de la salle dç comédie, qui a été fidte par M. Louis, et 
l'une des plus belles de France. Cette cérémoiiie se 
'fit la nuit : nous y assistâmes. Tous les franes-no^ 
çons, dont M. le duc de Chartres étoit le grand»- 
maître, s'y trouvèrent; il y eut de la musique 
et une illumination. Noua vîmes aussi, à Bor» 
deaux, le beau port illuminé, et, si» la mer, un 
vaisseau illumine aussi d'une manière charmante : 
tous les cordages et tous les agrès paroissoi^ftt 
dessinés en traits de lumière. On n'auroit pas 
pu rendre au roi et à la reine de plus grands 
honneurs que ceux que reçurent, duis ce voyage, M. 
le duc et madame la duchesse de Chartres : par exem» 
pie, à notre arrivée à Bordeaux, oà noua arrivâmes 
par mer, tous les vaisseaux du port éteient pavoises, 
et le maire de Bordeaux, dans son habit de eérémonie, 
et suivi de tout le corps municipal, vint recevoir et 
haïaz^uer M. le duc de Chartres. Un peuple im*- 
mense éitAt sur le rivage, et leurs aeclamations re- 
doublées exprimoient l'amour qu'ils avoient encore 
pour le sang royal. 

La ville de Bordeaux étoit, je crois, la seule qui 
eût alors un maire, et ce maire étoit toujours un 
homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui avoit été 



12 MÉMOIRES 

attaché au Palais-Royal, l'étoit à cette époque. Je 
m'amusai beaucoup aussi à Aix, Montpellier, et Mar- 
seille, où nous eûmes beaucoup de fêtes. Je vis à 
Marseille, pour la première fois, des galères, bâti- 
mens qui offrent une triste idée (celle des forçats), 
mais qui ont beaucoup d'élégance; enfin nous arri- 
vâmes à Toulon, où les fêtes recommencèrent, et 
durèrent dix jours : la plus belle de toutes fut celle 
que donna la marine: nous y vîmes, entre autres, 
un très-beau spectacle, des joutes sur la mer. En* 
fin ce voyage fut un enchantement continuel. Que 
dut penser, dix- sept ou dix-huit ans après, Tinfor- 
tuné prince, objet de tant d'hommages, lorsqu'il tra- 
' versa cette même route, déchu de son rang, dépouillé, 
prisonnier et proscrit!. .. .M. lé duc de Chartres 
s'embarqua pour &ire, sa campagne de mer, et 
Qous fîmes le coup de tète, concerté avec lui, d'al- 
ler, sans permission de la cour, en Italie. Madame 
la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à An- 
tibes, écrivit au roi une lettre d'excuses, assurant 
que ce vojrage n'avoit point été prémédité, et donnant, 
pour excuse, le désir de voir son grand-père, le duc 
de Modène. Nous fimes^ à Antibes, les rencontres 
les plus agréables ; nous y retrouvâmes M. de Rouffi- 
gnac ; nous avions déjà eu avec lui une rencontre 
singulière à Angers, où ilavoit une maison. Je lui 
avois envoyé un courrier pour lui dire que nous pas- 
serions dans cette ville, entre onze heures et minuit; ^ 



BB MADAMB BB GBNLIS. 13 

que nous nous arrêterions un moment à sa porte, et 
que nous espérions qu'il auroit la galanterie chevaJe» 
resque et romanesque de nous donner à chacune une 
tasse de bon bouillon : ce qui me plairoit d'autant 
plus que cette manière de s'occuper de la dame de ses 
pensées n'étoit pas commune. En effet, en m'ac- 
cordant ce que je désirois, il trouva le moyen de faire 
une chose très-extraordinaire : il avoit chez lui un 
ours apprivoisé ; il avoit entendu dire que rien au 
monde n'étoit meilleur que du bouillon d'ours j il fit 
tuer son ours, dont on fit du bouillon, qu'il nous don- 
na en passant. Ce bouillon étoit fort rouge ; mais je 
n'en ai jamais pris d'aus^ bon. Je le remerciai beau- 
coup du sacrifice de son ours, et de ce qu'il avoit 
pour moi renouvelé en grand l'histoire du faucon de 
La Fontaine. Nous fttmes charmées de le retrouver 
à Antibes ; et, par un hasard assez singulier, nous 
y trouvâmes le marquis de Clermont d'Amboise, frère 
de madame de la Vaupalière, qui, nommé ambassa- 
deur à Naples, comptoit se rendre en Italie en s'em- 
barquant à Antibes, pour aller à Gênes. Je con- 
noissois beaucoup M. de Clermont 5 il étoit spirituel, 
ami des arts, et rempli de talens ; grand musicien, 
chantant à merveille, et avec la plus belle basse-taille; 
il avoit avec lui, pour secrétaires d'ambassade, deux 
jeunes g^s très-aimables: l'un, M. de Nidisdale, 
et l'autre, 'M. de Moustiers : ce dernier se déclara 



v*^ 



14 MÉMOIRBS 



\^ 



mon sigîsbé, M. de Nidisdale fat cehd de madasne 
de Rully. Noaci voulions* absolument alla? à Nice, 
et l'ambassadeur se décida à &ire avec nous le voyage 
jusqu'à Gènes, Nous fûmes obligés d'attendre les 
vents favorables, pendant dix jours, à Antibes : nuds 
nous ne nous y ennuyâmes point. J'avois porté ma 
harpe avec moi ; elle étoit, non sur la voiture des 
femmes, mais sur la nôtre, et pendant tout le voyage^ 
on la portoit dans ma chambre tous les soirs, aux 
couchées, et j'en jouois toujours avant de me mettre 
au lit. Je ne crois pas y avoir manqué plus de deux ou 
trois fois ; je ne m'en suis séparée que pour le voyage 
de la Corniche* Nous faisions de la musique tous 
les soirs, deux ou trois heures ; nous causions, et le 
temps se passa fort agréablement. Nous nous em* 
barquâmes enfin pour aller à Nice, avec une felouque 
d'escorte qui portoit un régiment tout entier pour 
nous garantir des corsaires 5 cette précaution, qui 
annonçoit des dangers, et le risque d'enlèvemens et 
de combats, plut à mon imagination romanesque ; 
j'improvisai là-dessus un roman qui amusa beaucoup 
mes compagnons de vojrage. Nice est un séjour dé* 
Ucieux ; nous y passâmes six jours, pendant lesquels 
je fis de longues promenades sur les montagnes fled* 
ries et parfumées qui l'entourent, et sur les bords ^ 
la mer. Apprenant là que l'on pouvoit aller à Gènefi 
par terre, en chaise à porteurs, nous primes tout à 



BB MABAMB DE 6ENLIS. 16 

coup la résolution de faire ce périlleux voyage^ dont 
le nom seul est effirajant, puisque ce chemin s'ap* 
pelle très-justement la Comiclie, 

J'envoyai chercher l'homme qm nous louoit des 
mulets (pour l'ambassadeur, M. de Genlis^ ^^O. 
Je voulois le questionner sur les dangers de la route. 
Madame de Rully fut présente à cet entretien* Cet 
homme, après m'avoir attentivement écoutée, me ré- 
pondit, en propres termes : " Je ne suis point in- 
quiet pour vous, mesdames; mais, à dire la vérité, 
je crains un peu pour mes mulets, parce que l'an 
passé j'en perdis deux qui furent écrasés par de gros 
morceaux dé roches qui tombèrent sur eux, car il 
s'en détache souvent de la montagne." Cette ma- 
nière de nous tranquilliser ne nous rassura pas beau- 
coup ; mais cependant elle nous fit rire et nous par- 
tîmes*. 

Nous envoyâmes par mer nos femmes et nos ba- 
gages : M. de Qermont fit le voyage avec nous ; lui, 
MM. de Moustiers et de Nidisdale, et M. de Gen- 
lis, étoient sur des. mulets, et nous en chaises à por- 
teurs. A peu de distance de Nice, dans un lieu ap^ 

• Avant de quitter Nice Je dois dire qve la mode d^envoyer lea 
poitrinaires dans ce lien est étrange et penieiense. L'air de Nice 
est en efièt très>pnr, mais il est si Tif qu'il ne convient nullement 
aux poitrines délicates. La pulmonie est le seni mal qui y soit com- 
mun, et alors les médecins de Nice s'empressait d'envoyer leurs ma- 
lades aux environs de Lyon^^JVoietfe F Auteur J 



16 ' MEMOIRES 

pelé la Turbiej nous trouvâmes une charmante feuil- 
lée toute couverte de guirlandes de fleurs, et dans la- 
quelle étoit un excellent déjeuner : c^étoit une galan- 
terie du commandant de Nice pour madame la du- 
chesse de Chartres, voyageant sous le nom de com- 
tesse de Joinville. En sortant de Nice on trouve le 
vieux château de Montalban, pris par les Français 
en 1744 ; deux lieues plus loin nous nous arrêtâmes 
à la vue de la tour d'Eze, dominant sur la mer, et 
dont la situation est admirable : au bout d'une heure 
nous reprimes notre marche. Cette route est par- 
faitement bien nommée la Corniche ; c'est en effet 
presque toujours une vraie corniche, en beaucoup 
d'endroits si étroite qu'une personne y peut à peine 
passer : d'un côté, d'énormes rochers forment une 
espèce de muraille qui paroît s'élever jusqu'aux cieux, 
et de l'autre on se trouve exactement sur le bord de 
précipices de cinq cents pieds, au fond desquels la 
mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit 
aussi triste qu'effrayant. Dans tous les passages vé- 
ritablement dangereux, nous avons mis pied à terre, 
et on nous les a fait passer en nous tenant le bras. 
Depuis Monaco jusqu'à Manton, l'on respire ; le 
chemin est très-beau.. Cette dernière ville est agréa- 
ble ; elle est située sur le bord de la mer, et l'on y 
trouve une quantité de citronniers et d'orangers dont 
l'air est embaumé. Après Manfon le chemin rede-^ 
vient effroyable; cependant nous commencions à 



OE MADAME BE 6BNLIS. 17 

nous y accoutumer, et la vue d'une prodigieuse quan- 
tité de jolies cascades naturelles nous charmoit tel- 
lement, qu'elle nous faisoit oublier presque les pré- 
cipices. Arrivés à la Bourdeguierre, petite ville où 
l'on trouve de superbes palmiers, dispersés parmi 
des ruines d'un très-bel effet, il a £Edlu s'arrêter en- 
core pour jouir du plus ravissant point de vue que 
nous eussions rencontré.* Enfin à sept heures, la nuit 
tombante nous a forcés d'arrêter et de coucher à 
l'Hospitaletta, le plus a&reux gîte oii l'on ait jamais 
donné l'hospitalité, et qui n'est qu'à dix lieues de 
Nice. Nous couchâmes toutes les trois dans la 
même chambre, nous arrangeâmes pour madame la 
duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les 
couveitures des mulets et de la feuillée^ dans la 
même chambre se trouvoient deux grands tas de blé, 
et lé maître de la maison nous assura, ma com- 
pagne et moi, que nous dormirions fort bien 
en nous établissant sur ces monceaux de grains; 
nos sigisbés nous donnèrent leurs manteaux, pour 
couvrir ces monceaux de grains. Il falloit se coucher 
dans une attitude singulière, c'est à-dire, presque 
debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation 
continuelle, causée par les glissades et les éboulemens 
des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir 
paroître le jour, et comme nous étions tout habillées, 
nos toilettes ne retardèrent pas le départ. Le lende- 
main la journée a été très-fatigante, quoique nous 



18 M^MOIftBS 

n'ayons fait que cinq lieues et demie. Mais nous 
avons trouvé de si mauvùs chemins, que j'ai fait 
presque toute la route à pied, toujours, comme la 
veille, côtoyant la mer, tantôt au haut d'un préci* 
pice, tantôt sur un rivage fort étroit et marchant 
sur de gros cailloux pointus. D'aiUeurs tout le 
pays que nous avons parcouru est aride et affreux ; 
nos porteurs étoient les plus vilaines gens du monde, 
n'entendant ni le français ni l'italien, parlant un jar- 
gon inintelligible, et s'enivrant, jurant et se querel- 
lant sans cesse. 11 est difficile de ne pas s'intéresser 
à leurs disputes, quand, porté par eux, on les volt ^ 
sur les bords d'un précipice, tout à coup trembler de 
colère, s'agiter, chanceler, et ne porter la litière que 
d'une main, afin d'avoir la liberté de faire des gestes 
menaçans de l'autre. Ils suspendent les chaises à 
leurs épaules par le moyen de longues courroies, mais * 
il est toujours nécessaire de tenir les bâtons qui les 
portent. Ces litières ne ressemblent nullement à des 
chaises à porteurs ordinaires. Ce sont des espèces 
de chaises longues, étroites et peu allongées ; l'en- 
droit sur lequel on est assis est couvert d'un petit 
berceau en toile cirée fait pour y garantir de la pluie. 
On a les jambes étendues, sans avoir la liberté de 
les plier, et mes pieds passoient la chaise. Nous 
fûmes assez bien logés à Saint-Maurice, petit port de 
mer. 

Lie chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli 



BB MADAMK DB GENLIS. 19 

de passages effirayans 5 mais cette route oSce des 
points de vue admirables^ entre autres celui qu'on 
trouve au haut de la montagne qui domine la viUe 
de Languella. La descente de cette montagne est 
très-escarpée et fort dangereuse. Nous la descen*- 
dîmes à pied, et je puis même dire à pieds nus, car 
les rochers, que nous gravissions depuis trois jours, 
avoient tellement usé et percé nos souliers que les 
semelles en étoient presque entièrement emportées ; 
et, ne prévoyant pas que nous dussions autant mar- 
cher, nous n'avions pas eu la précaution d'en pren* 
dre plusieurs paires. A dix heures du matin nous fîmes 
arrêter nos porteurs sur le sommet d'une montagne, 
de laquelle nous découvrions la ville d'Âlbenga, au 
milieu d'une plaine délicieuse ; ce qui est une singu- 
larité très-remarquable sur cette côte, toutes les autres 
villes étant situées sur lies rochers. Au bas de la 
montagne se trouve une plaine immense et fertile, 
entonriée de rochers et de montagnes majestueuses 
dont quelques-unes sont couvertes de glaces. L'ari- 
dité des rochers, l'aspect imposant des montagnes, 
forment un contraste singulier avec la beauté riante 
et la fertilité de la plaine ; les prés y sont émaillés 
de pensées et de lis ; le laurier-rose y croît sans 
culture ; on y voit tous les champs entourés de 
longs berceaux de vigne, et à travers ces charmantes 
galeries à jour on découvre la verdure, les fleurs et 
les fruits renfermés dans l'enceinte de ces légers 



20 MéMOiRJBS 

treillages, dont toutes les arcades sont ornées de 
guirlandes de pampre élégantes et flexibles, que le 
moindre vent fait mouvoir ; il semble, dans ce déli- 
cieux séjour, que la terre y soit cultivée non pour les 
besoins de l'homme, mais seulement pour ses plaisirs. 
Tous les objets qu'on y rencontre sont agréables. 
C'est là qu'on voit de véritables bergères. Toutes 
les jeunes filles sont coiffées en cheveux avec un bou- 
quet de fleurs naturelles placé sur la tête du côté 
gauche. Elles sont presque toutes jolies, et surtout 
remarquables par l'élégance de leur .taille. 

Pour éviter une montagne horriblement dangereuse, 
nous nous embarquâmes à Pietra, et nous fîmes trois 
lieues et demie par mer. A Nori nous reprîmes nos 
chaises. Du haut de la montagne qui domine les 
villes d'Anvaye et de Savone, on découvre la plus 
belle vue de l'univers ; c'est ce qu'on rencontre de 
plus remarquable depuis Albenga. Savone est une 
belle ville, très-agréablement située, et seulement à 
douzes lieues de Gênes. On voit, au village d'Ab- 
bissola, à une petite lieue de Savone, les palais de 
Rovère et de Durazzoj tous deux d'une grande 
magnificence; les jardins sont vastes, mais de mau- 
vais goût. J'y remarquai une chose assez singulière 
c'est qu'on n'y voit aucune des fleurs charmantes 
qui croissent naturellement dans les champs, à l'ex- 
ception de l'oranger ; mais le buis y est cultivé avec 
le plus grand soin, et des vases superbes, qui ornent 



DE MADAME DE 6ENLIS. 21 

les terrasses^ en sont remplis. Ce^ vilain buis est mis 
dans les beaux vases, uniquement parce qu'il est là 
plus cher et plus rare que le myrte, le jasmin et le 
laurier-rose. 

Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps 
le plus curieux que l'on puisse faire, se passa très- 
gaiement et sans accident ; il dura six jours, pour 
faire quarante lieues. L'horreur des précipices me 
fit faire plus des trois quarts du chemin à pied, sur 
des cailloux et des roches coupantes. J'arrivai à 
Gênes avec les pieds enflés et pleins de cloches, mais 
en très-bonne santé. Nous avons tant de voyages 
d'Italie, que je ne ferai point le détail du nôtre ; je 
ne parlerai que de ce qui nous étoit personnel. L'am- 
bassadeur vint avec nous jusqu'à Reggio, où il resta 
huit jours. Nous étions là dans les états du duc 
de Modène, grand-père de madame la duchesse de 
Chartres. L^aspect de la Lombardie est aussi riant 
qu'agréable; les arbres y ont fort peu d'élévation, 
mais la verdure en est charmante, ils sont tous réunis 
par de belles guirlandes de pampre.* L'ensemble 
forme un coup d'œil si ravissant que madame la 
duchesse de Chartres s'écria naïvement, que son grand- 
père était trop aimable l Elle crut, dans le premier 
moment, que ces ornemens que nous admirions £ai- 

* Cette manière de cultiver la TÎg^e, en Italie, est d^une g^rande 
antiquité, elle a été décrite par Virgile. -^(iVofe de T^ufeiir.) 



32 MÉMoiaBs 

âoient partie d'une fête qu'il lui donnoit. Le duc de 
Modène reçut madame la duchesse de Chartres avec 
beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince^ rempli 
de bonté^ étoit alors âgé de quatre-vingts ans; il 
étoit aveugle^ et il avoit la plus étrange figure. Il se 
faisoit mettre du rouge et du blanc^ et peindre les 
sourcils ; son nez étoit d'une longueiur démesurée : 
je n'ai point vu d'aspect aussi surprenant que le 
sien. La cour étoit composée de ses deux sœurs, 
beaucoup moins âgées que lui. Ces deux princesses 
n'avoient jamais été mariées; eUes étoient bonnes, 
obligeantes et pieuses.* Le prince héréditaire, fils 
du duc, étoit fort af&ble, mais sa galanterie n'étoit 
rien moins que délicate. L'archiduchesse Marie, 
sa fille, princesse très-distinguée par son éduca- 
tion et son caractère. L'archiduc Ferdinand, son 
mari, avmt un visage charmant ; il ressembloit beau- 
coup à la duchesse de Polignac ; il avoit des cheveux 

• Qnelqae terajM après, Puie de cet prmoeBses noarat d^aiie aftt 
ladie de laoçiieiir, en ooDaenrant sa oonnoIsBance jasqn^aa dernier 
moment. Peu de jours avant sa mort, ne s^abusant point sur sog 
étaty elle voulut faire elle-même la distribution des leg^ qu^elle lais- 
soit par testament à ses amis; elle se fit apporter ses diamans, ses 
tabatière!^ (dont elle avoit une belle coUeotionX et tons ses antrsf 
byonx. Elle se fit ac))eter une ti^batière de oome» afin de s^en servir 
jusqu^au dernier instant, et elle disposa de tout le reste, et de tout ce 
que reufermoit son écrin en faveur des personnes anxqndles elle 
avoit destiné ces dons et qu^elle leur fit de ses propres mains.—- 
(Note de r Auteur.) 



DE MADAMJB PB GBNLIS. 33 

d'une beauté remarquable. Je vaù oontermie petite 
aventure qui fera connoltre les mœurs de ces petites 
cours, dont les princes étoient toujours oe qu'il y 
avoit de mieux, à tous égards. L'homme qui avoit 
la plus belle place à cette cour s'appeloit le comte de 
lAScaria ; il avoit à peu près quarante ans ; il étoit 
petit et gros ; son visage n'avoit pas plus de noblesse 
que sa taille. J'eus la gloire de faire sa conquête, 
et dès le premier moment. Il étoit surintendant du 
pabdp, et distribuoit les logemens ; il eut soin de 
placer (dans le palais de Modène, où nous allâ^ 
mes avec la cour) M. de Genlia à une distance 
immense de moi ; il me donna un appartement 
superbe : ma chambre étoit tout en glaces, et même 
le plafond. Un soir que, suivant ma coutume, 
rentrée chez moi après le soupe^*, j'écrivoi? mon 
journal, savant de me coucher, assise d^v^nt \ine table 
portative, j'entendis vis-à-vis de moi un petit bruit. 
Je lève les yeux, et je vois, avec beaucoup d*étonne- 
ment, un panneau de glace, qu^ je ne croyois ^as être 
Vitiç portCji s'éb^ânler, s'entir'o\ivrii: dpupewentji et 
aussitôt M. de Lascaris apparoitre, et, avec un petit 
adr triomphant, venir se jeter à mes pieds. Je me 
lève, ma table tombe sur lui, la lumière s'éteint, 
npu^ nous trQUvpi^s ds^is unç totsifi obscurité. J'ap- 
pelle à grands cris ma femme de chamb|«, qui accourt 
en chemise, avec une chandelle à la main. M. de 
Lascaris, furieux, se relève, retourne à son panneau 



de glace^ et disparolt. Malheureusement^ dans ce 
tumulte, M. de Lascaris avoit reçu une grande écor- 
chure à la joue. Cette aventure fut sue de tout le 
monde par FindiBcrétion de ma femme de chambre 
et un peu par la mienne. Chacun demandoit à M. 
de Lascaris ce qu^il avoit à la joue, ce qiii lui causoit 
un embarras et une colère concentrée risibles. De- 
puis ce jour, U fut beaucoup moins galant pour moi, 
et j'eus infiniment plus de gaieté avec lui. Notre 
séjour à cette cour se passa en fêtes continuelles. 
J'ai conté, dans mes Souvenirs, l'histoire de la folle 
qui, à Reggio, pensa m'étrangler, danger dont je me 
retirai si valeureusement en lui donnant le seul coup 
, de poing que j'aie donné de ma vie."*^ 

* Le Borlendemaiii de mon arrivée à Modêne je passai une partie 
de la nuit à un bal de la cour ; le lendemain ma femme de chambre 
qui avoit reçu Tordre de ne m^éveiller qn*à midi, descendit de bonne 
heure, et me laissa seule à mon étagpe que mon appartement remplis- 
soit tout entier. A neuf heures j'entendis ouvrir une porte et je vis 
une grosse et g^rande servante qui s'avançoit vers mon lit: je lui 
criai en italien que je voulois dormir encore; elle se mit à faire des 
éclats de rire immodérés, et, tout & coup,8*élançant vers mon lit, elle 
se saisit de mon oreiller qu'elle m'appliqua sur le visage. Alors je 
conçus que j'étois aux prises avec une folle. Le danger me donna 
un courage surnaturel ; le lit n'avoit point de sonnette, ailleurs ma 
femme de chambre étoit descendue, et je me trouvois seule à cet 
^tage, je me glissai à terre de l'autre côté de mon lit, avec l'intention 
de gagner la porte, que la folle, heureusement, avoit laisée ouverte ; 
mais elle vint à moi pour me barrer le chemin et pour me saisir. 
Comme je marchois très-maladroitement sans talons, et les pieds nus» 



ï>n MABAMÛB DB GENLIS. 25 

^ambassadeur de Naples se sépara de nous à 
Reggio^ pour aller, nous dit-il, à Naples, afin de nous 

je yis que je n^éviterois pas la folle, qui tendoit deux g^rands braSy 
horriblement robustes, prêts à m'atteindre... «Cependant sa marche 
étoit chancelante, comme celle d*une personne ivre, et elle rioit 
toujours à g^rge déployée. Je conçus l'espoir de la terrasser, pen: 
dant que ses rires couvulsifs dévoient lui ôter toute sa force, et je 
l'attendis, Binon de pied ferme, du moins avec une volonté très- 
détenpinée. Quand elle fut tout près de moi, je lui appliquai sur la 
poitrine le premier coup de poing que j'aie donné de ma vie j elle 
tomba sur-le-champ avec un bruit qui fit retentir toute la chambre. 
Après cette éclatante victoire, je m'échappai, je courus sur l'escalier, 
appelant â gprands cris â mon aide. Ma femme de chambre, deux 
valets de pied et un valet de chambre de madame la duchesse de 
Chartres accoururent. Je les envoyai prendre ma folle et je restai 
sur l'escalier, enveloppée dans la robe de ma femme de chambre. On 
trouva la folle étendue sur le plancher et riant toiijours ; mais cette sur* 
prenante g^eté s'évanouit quand on voulut l'emmener: elle'se débattit 
avec fureur, donna beaucoup de coups de pied, fit un g^nd nombre 
d'ég^tig^ures. Cependant, après un combat violent on parvint à 
l'emporter. Cette fille, âg^e de ving^-huH ans, et servante dans le 
palais depuis plus de dix ans, n'avoit perdu la raison que depuis 
deux ou trois jours, et aucun de ses camarades ne s'en étoit aperçu. 
Néanmoins une jeune compagrne, la comtesse de Rully, auroit pu 
nous le dire, mais elle n'en fit rien, par une naïveté qui mérite d'être 
rapportée. Madame de Rully avoit alors qniâ^ ansj elle étoit 
encore plus enfant que son àge^ et quoiqu'elle eût de l'esprit naturel, 
elle étoit d'une ignorance et d'une simplicité extrêmes. Dans les 
commencemens dé notre voyage tous les usag^ difi^rens des nôtres 
lui causdent une surprise qui souvent dégénéroit en moquerie. Je 
la sermonois sans cesse là^essus: enfin mes représentations lui 
firent une impresnoir qui surpassa de beaucoup mon attente. La 
veille au soir de man aventure, la servante, déjà folle entra dans sa 
tOM£ III. 9 



26 MÉMOIRES 

préparer les logemens. Madame la duchesse de 
Chsirtres eut à cette eour^ ainsi que dans toute Fltalie, 
les plus grands succès ; elle y fat généralement trou- 
vée charmante par la noblesse de son ton^ de ses ma-^ 
trières^ sa douceur^ sonailabilité^ l'intérêt de ses ques- 
tions, et la justesse de ses observations et de ses ré- 
ponses. Nous devions de Modène aller à Mantoue, 
qui «pp^enoit à l'archiduc Ferdinand.* Il me con- 
sulta en particulier sur la manière dont il devoit y 
recevoir madame la duchesse de Chartres ; il vouloit 
prendre les devans pour aller l'y attendre; je l'en dé- 
tournai^ et je lui fis entendre que ce qu'il y avoitsde 
mieux pour une voyageuse fatiguée, qui ne doit sé- 
journer que deux jours, étoit de n'être pas obligée de 

chambre ; madame de RuUy se coiffoit pour le bal, la servante prit 
le pot àPean et le lai répandit sur la tête. Madame de RuUy, ac- 
contnmée aux choses extraordinaires, crut que c^étoit l'usage des 
servantes de Reggio de se conduire ainsi. Sa femme de chambre 
se iâdba j elle lui imposa sUence» en lui disant gravement qu^il ne ùlU 
loit pas choquer les étrangers en pardssant blâmer leurs coutumes. 
£Ue fut s'enfermer dans un cabinet pour se sécher, pour recommen- 
eer et achever sa toilette, et elle ne nous dit pas un n^ot de cet 
étrangle accident ; mais elle nous le conta après mon exploit, quand 
laiservante fut déclarée folle. — fScuvenirê de FélideJ 

* Ce prince, né à F&rme en IT&l, et marie en 1769 à Marie-Amé- 
lie- Antoinette de Lorraine, ardiidnchesse d'Autriche, sœur de Jo- 
seph II et de la reine de France, avwt été disciple de Tabbé de don- 
dillac. ' II' se fit remarquer par sa grande piété ; plusieurs fols il ûtA 
pied le v»yage de Notre-Dame de Lorette et . d'autres lieux de déto^ 
tion. Mort ealWi^Note de VEdiieuTj 



DE MADAME DE GENLIS. 27 

faire des toilettes; le prince me comprit parfaite- 
ment. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit ; les fos* 
ses de la ville étaient remplis de ces scarabées bril- 
lans, que j'avois déjà vus sur la corniche de ' Gênes ; 
mais, dans ces fossés^ leur énorme quantité et leur vol 
en tous sens, faisoient un effet charmant, qui éclai- 
roit les herbages des fossés. On en prit un, qu'on 
nous donna dans la voiture ; et, mis dans un cornet 
de papier, il éclaircit assez pour que Ton pût lire, à 
cette clarté, l'écriture d'un billet que l'on mit tout 
près de lui. Nous logeâmes, à Mantoue, dans le beau 
palais de l'archiduc; nous ne fûmes reçus que par 
les domestiques, mais qui nous servirent avec . tout 
le zèle imaginable. Tous les appartemens ^toient 
tellement éclairés, qu'on y voyoit les beaux tableaux 
comme en plein jour. On servit un magnifique, sou- 
per, pendant lequel il y eut de la musique dans la 
pièce voisine. Le plaisir de jouir de toutes ces cho- 
ses, sans l'ennui de la représentation, des toilettes, 
de la cérémonie, et des complimens, nous charma 
tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté 
et ses saillies, le fut particulièrement à Mantoue ; en 
moquerie des souvenirs des voyageurs emphatiques 
et pédans, il affecta de ne penser qu'à Virgile. Il fit 
mille citations de VEnéide^ et à tout momeiit il s'é- 
crioit : O Firgile !» .6 cygne de Mantoue /. «et avec 
un ton et des mines qui nous faisoient rire aux 
éclats. 

2* 



28 MÉMOIRES 

Il y avoit dans le palais une très-belle salle de spec- 
tacle. Le lendemain on joua un opéra pour la prin- 
cesse ; la salle étoit remplie de personnes de la ville ; 
nous y allâmes dans les loges de rarchiduc: noud 
allions prendre des glaces^ pendant les entr'actes, 
dans le salon de la loge. Nous admirâmes à ce spec- 
tacle une décoration véritablement magique ; elle 
étoit formée par de magnifiques colonnes creuses de 
cristal^ dans lesquelles étoient posés des flambeaux 

allumés. 

Vbici les villes qui m'ont le plus frappée en Italie : 
Venise^ dont l'arrivée cependant ne me parut pas 
aussi surprenante qu'on me Tavoit dit ; celle de Rot- 
terdam^ de même au milieu des eaux^ avec ses ponts- 
levis attachés avec des chaînes, ses arbres et sa JTorét 
de mâts, m'avoit paru beaucoup plus singulière et 
plus jolie; mais tous les détails de Venise sont sur- 
prenans. La ville, presque toute bâtie par Palladio, 
est d'une très-belle architecture, mais noircie par le 
temps : elle est d'un aspect fort triste ; les canaux 
sont noirs aussi, à cause de leur profondeur : les gon- 
doles sont aussi toutes noires ; elles ressemblent à 
des cercueils flottant sur des fleuves d'encre. Comme 
it n'y a point de gens de pied, on n'entend pas 
un cri de rue, pas un bruit de voiture : là tout est 
morne et silencieux; on croit être dans une ville en- 
chantée par une méchante fée. Si on laisse tomber 
quelque chose par sa fenêtre, cette chose est perdue 



DK MADAME DE GBNLIS. 29 

pour jamais : ce qui m'arriva im matin. Je perdis 
ainsi un charmant cachet. Nous logeâmes. chez le 
baron de Zugmantel^ originaire de Suisse, et notre 
ambassadeur à Venise, un excellent homme, et qui 
n'épargna rien pour rendre à madame la duchesse de 
Chartres le séjour de Venise agréable ; mais, à Ve- 
nise, les défiances publiques du sénat ne permettoient 
à aucun noble vénitien d'aller chez l'ambassadeur : 
tout le corps diplomatique étoit réduit à la seule so- 
ciété de ses membres. Chaque ambassadrice avoit, 
outre son logement dans Venise, ce qu'on appelle un 
cazin. C'est un joli petit appartement au rez-de-chaus- 
sée sur la place Saint-Marc. L'ambassadrice d'Es- 
pagne étoit fort aimable ; nous fîmes beaucoup de 
parties et de musique dans son cazin. La harpe n'é- 
toit point connue à Venise, ni dans aucune partie de 
ritalie. J'excitai beaucoup d'admiration avec |a 
mienne. Nous vîmes avec détail tout ce que Venise 
renferme de curieux. Je faisois trois journaux à la 
fois: celui de madame la duchesse v de Chartres, 
qu'elle recopioit à mesure; celui de madame de 
Rully, qu'elle recopioit de même. Je ne leur donnai 
pas le mien à copier, parce qu'il étoit rempli de ré- 
flexions et de petits détails qui m'étoient personnels, 
et qu'il auroit fallu qu'elles prissent la peine d'en 
faire un extrait. Je trouvois de l'amusement à faire 
celui de madame de Rully, l'écrivant avec un style 
enfantin que j'avois fort bien saisi, et qui le rendoit^ 



90 MÉMOIRES 

très-original. Je m'étois attachée du fond de Tâme 
à cette jeune personne^ qui m'appeloit ma petite mère, 
et dont j'étois^ en toutes choses, le Mentor. Dans 
toutes les routes nous couchions toujours dans la 
même chambre ; et, conune nos femmes n'arrivoient 
jamais qu'après nous, parce que nous prenions les 
bons chevaux, j'avois soin d'elle comme de mon en- 
fant. Sa santé étoit fort délicate ; elle avoit un vé- 
sicatoire au bras, que je pansois. Je veillois sur son 
régime, et elle supporta parfaitement la fatigue du 
voyage. En outre, je lui dictois toutes ses lettres à 
ses parens, qui eurent beaucoup de succès dans sa fa- 
mille, et qui contribuèrent à la faire aimer de sa 
belle-mère. Madame de Rully étoit aussi aimable 
qu'on peut l'être à quinze ans lorsqu'on a reçu une 
éducation très-négligée ; elle étoit spirituelle, gale, 
naïve, docile et sensible. 

Nous vîmes, à Venise, lafameusefêtedu Buceutaure, 
qui avoit été retardée à cause du mauvais temps. 
Elle s'aj^eloit ainsi, parce que c'étoit le nom du su- 
perbe vaisseau tout doré„ dans lequel le doge, accom- 
pagné du sénat, avec leurs longues robes de cérémo- 
nies, épousoit la mer Adriatique. Le doge et le sé- 
nat se rendoient d'abord à l'église Saint-Georges pour 
y entendre l'oflSce divin 5 ensuite il s'embarquoit 
dans le Bucentaure, où il s'asseyoit avec tout le sénat, 
que l'on voyoit parfaitement à travers les glaces de ce 
bâtiment. Venise entier, dans des gondoles, le 



DE MADA.MB DR GBNLIS. 31; 

suivoit. Les seules gondoles des ambassadeurs 
étoient de couleur et très*magnifiques. Après 
une petite navigation^ le doge ouvroit une petite 
^orte de glace, tiroit de son doigt un anneau d'or 
qu*il élevoit en Vdir, et qu'ensuite il jetoit dans la 
mer, en s'écriant à haute voix qu'il PépousfAL 
Outre le temps du carnaval^ il y avoit. à Venise 
plusieurs époques où l'on ne sortoit qu'en masques^ 
et nous nous trouvâmes à une de ces époques : ce 
qui enchanta surtout madame de Rully."*^ 

Les gondoliers de cette ville étoient fort remarquit^ 
blés par leur probité et leur gpùt pour la musique. 
Ils avoient leurs entrées à l'opéra, ce qui leur avoit 
donné, de père en fils, un tel goût de chant et de 
poésie» que d'oreille ibmettoieut en chant les stances 
de la Jérusalem délivrée ; et, parmi ces composi* 
tions, il s'en trouvoit toujours de si jolies, que tous 
les ans on en faisoit graver quelques-unes sous le titre 
de Barcaroles. On alloit souvent les entendre 
chanter les soirs. Ils chantoient, ou en partie, ou 
tour à toiur, en se répondant, et toujours avec un 
agrément infini. Je ne me flatte pas que nos fiacres 

* On semasquoit tnéme toute Tamiée à Venise; un nez en cire, un 
œil, ou une autre partie du visage, quelque petite qu'en fût la di- 
mension, porté d'une manière apparente, suffisoit pour tous ailhuichir 
des lois de l'étiquette en ce qui regardoit la toilette et eertatns usagées, 
qui sans cette précaution étoient obUgatoire8.-*(jVo<e de rjSdHeur), 



32 MÉMOIRES 

nous procurent un jour le plaisir de les entendre 
mettre en musique et chanter les odes de Rousseau. 

Comme on l'imagine bien^ la ville que je vis avec 
le plus d'enthousiasme fut Rome. Le cardinal de 
Bemis^ auquel j'avois annoncé l'arrivée de madame 
la duchesse de Chartres, envoya au-devant d'elle, 
jusqu'à Terni, son neveu, le chevalier de Bemis, 
avec deux voitures, dont l'une magnifique pour la 
conduire à Rome, et l'autre chargée d'un excellent 
dîner. Nous nous étions arrêtés à Terni, pour y 
voir la fameuse et admirable cascade de' cinq cents 
pieds de haut ; nous y étions, lorsque le chevalier ar- 
riva ; il vint nous y rejoindre ; nous allâmes en- 
suite à l'auberge pour manger son excellent dîner. 
En sortant de table nous partîmes pour Rome, où 
nous entrâmes par la porte du Peuple ; mon émotion 
étoit si grande, que, dans mon enthousiasme, j'em- 
brassai tout ce qui étoit dans la voiture, et, sans 
que je m'en aperçusse, mon visage étoit couvert 
de larmes. Les plaisanteries de M. de Genlis chan- 
gèrent tout à coup mes dispositions : je me mis è 
dire mille folies, je n'avois réellement pas ma tête. 
Le cardinal nous reçut avec une grâce dont rien 
ne peut donner l'idée.- Il avoit alors soixante-six 
ans, une très-bonne santé, et un visage d'une grande 
fraîcheur : il y avoit en lui un mélange de bonhomie 
et de finesse, de noblesse et de simplicité, qui le 



DE MABAMB DB 6BNLIS. 33 

^endoit Thotnine le plus aimable que j'aie jamais 
connu. Je n'ai point vu de magnificence surpasser 
la sienne ; nous logions chez lui^ il nourrissoit nos 
femmes et nos valets de chambre ; leur table étoit 
servie comme la sienne, et avec un surtout superbe. 
Il me donna un très-beau logement^ et, tous les ma- 
tms, après mon déjeuner, on apportoit dans ma 
chambre un immense plateau chargé de glaces, et de 
petits pots de blanc-manger, que l'on renouveloit 
deux ou trois fois par jour. Il se mettoit tous les 
jours à table entre madame la' duchesse de Chartres 
et moi. Les dîners de la meilleure chère, rassem-o 
bloient la meilleure compagnie, et tout ce qu'il y 
avoit d'illustres étrangers. Le cardinal en faisoit les 
honneurs d'une manière inimitable. Je me baignai 
beaucoup à Rome, et toujours les soirs ; et, aussitôt 
que j*étois dans le bain, on avertissoit le cardinal, 
qui venoit, avec son neveu, causer trois quarts d'heure 
avec moi. Il me conta une infinité d'anecdotes qui 
me charmèrent : il me dit qu'à quarante-trois ans 
il n'avoit aucune dignité ecclésiastique, aucune for- 
tune, et beaucoup de dettes, et qu'à quarante-cinq sa 
fortune étoit faite. 11 me conta que lorsqu'il fut dis- 
gracié il dit à ses amis : Ne faites point V apologie de 
mon esprit et de mes talens^ vous seriez suspects^ et 
volts ne me serviriez pa^ ; mais vous avez le droit de 
prendre le parti de mon caractère et de mmi, coeur j dé- 
fendez-les. Il me conta aussi beaucoup de traits 



34 MâMoinss 

intéressans du pape GanganeUi: c'étoit un saint, et 
un homme d'un esprit supérieur» Je lui p^^rlai des 
mœurs de Rome ; il me dit qu'ielles n'étoient pas 
bonnes parmi les grands ; mais qu'au tnoins, dans 
cette classe même, il n'y avoit point d'athéisme, qu'il 
y subsistoit toigours un fond de religion, et qu'on 
yrevenoit sincèrement quand les passions étoient 
passées ; il ajouta que, parihi le peuple, les mœurs 
étoient en général très-pures, et l'adultère la chose 
du monde la plus rare ; mais que les hommes du peu- 
ple étoient d'une violence inouïe, ce qu'il attribuoit 
en grande partie à la chaleur du climat, car les meur- 
tres étoient surtout f réquens au mois d'août. On as- 
sassinoit non pour voler, ni par vengeance préméditée, 
mais dans des accès de colère. Les rues de Rome 
n'ètoîent point alors éclairées pendant l'été'; on s'y 
promenoit toute la nuit, et il est très-remarquable 
qu'il n'y avoit alors ni meurtres ni vols. Comme 
j'en demandais la raison au cardinal, il me répondit 
en riant que je lui demandois là une confidence, mais 
qu'a vouloit bien me la faire. Il me dit que l'on 
pensoit assez jgénéralement que les cardinaux déguisés 
alloient fréquemment la nuit dans les rues, et que le 
peuple, très-persuadé, avec raison, que le meurtre 
d'un prêtre est le plus grand des crimes, dans la 
crainte de tuer un cardinal déguisé n'attaquoit per- 
sonne.* Outre les courses que je faîsois avec ma- 

* Ce reupect du peuple de Rome pour les ecclésiastiques n*est plus 



DE MAOAMB DM 6BNLIS. 36 

dame la duchesse de dbartres^ j'en fis plusieurs 
particulières avec le cheyafier de Bemis, ce que 
je pouvois faire très-convemdilemeiit, car le che- 
valier avoit plus de cinquante ans. Noua afiâmes 
ainsi voir plusieurs ruines au clair de hme, 
entre autres le Ckdisëe^ la plus admiraUe de 
toutes. Je voulus monter la scakf santaj c^est un 
escalier transporté à Rome, que la tradition assure 
qui étoit à Jérusaleih, et que Notre-Sdgneur descen- 
dit le jour de sa Passion. Il est entièrement revêtu 
de cuivre, les marches en sont très-hautes; il n'est 
permis de le monter qu'à genoux, on ne le descend 
point. On trcmve au haut de cet escalier im petit 
palier, au fond duquel est une porte par où Ton sort: 
on taàt commimément cette dévotion la nuit. J^y 
allai à minuit avec le chevalier de Bemis, et nous 
montâmes la scala santa» Beaucoup d'indulgenees 
tsont attachées à cette dévotion. Je ius édifiée de la 
quantité de personnes, hommes et fixâmes, qui mon* 
toient cet escalier, et avec une agilité qui prquvoit 

partagé par les faabitans de la campagnie. Les bandes de brigaoda 
à communes dans Pétat de l'Eglise et dans le royaume de Naple% 
n'épargnent pas plus la vie des prêtres que celle des autres citoyens ; 
il est même beaucoup de ces brigands dont lu fureur est paitieuliéire^ 
ment redoutable aux personnes reyêtues de Thabit eccl^astique. 
Maàtra brigand fiuneux de la Terre de LAbovir, n*a jamais fait grAoe 
à un seul prêtre tombé entre ses mains ^ il les poignardoit avec un 
plaisir barbare, Le nombre de ceux qu'il a fait périr est très-consi* 
dérable.— f 2Vo<e <le rjEdiieur.) 






36 MÉMOIRES 

qu'elles en avoient l'habitude ; mais les gémissemens 
sourds du chevalier de Serais m'édifièrent beaucoup 
moins : il étoit derrière moi, et me suivoit lentement, 
toujours à une distance de quatre ou cinq marches ; 
il avoit une peine infinie à gravir à genoux ces 
marches très-hautes et revêtues de cuivre ; d'ailleurs 
il avoit la goutte, et cet exercice lui causoit des 
douleurs assez vives. Parvenu au sommet de l'es- 
calier, il boitoit, ce qui nous obligea d'abréger nos 
courses nocturnes. 

Je reçus aussi plusieurs fois les bénédictions du 
pape, et j'allai presque tous les jours admirer et prier 
à Saint-Pierre. Je n'ai vu dans ma vie que dçux 
choses qui surpassassent tout ce que mon imagina- 
tion avoit pu me représenter : la mer et Saint-Pierre 
de Rome. Le cardinal de Bernis me donna un beau 
chapelet de lapis iazuli, que j'ai donné depuis à mon 
élève, aujourd'hui M. le duc d'Orléans. Nous vîmes 
à Rome l'une des plus belles cérémonies religieuses, 
la Fête-Dieu ; nous y vîmes aussi, en revenant de 
Naples, la fête de saint Pierre : nous y étions dans 
une tribune avec le duc de Gloucester, qui, quoique 
protestant, étoit vivement ému de cette pompe re- 
ligieuse ; ce prince étoit plein de bonté, d'affabilité ; 
il aimôit les arts et s'y <;onnoissoit. Lé jour de la 
Saint-Pierre, il y avoit dans l'église dix-huit orgues 
jouant ensemble, qui ne produisoient que l'effet 
d'un bon orgue dans une église ordinaire. Il semble 



DE MADAME J>K 6ENLIS. 3/ 

qu'on n'a jamais vu honorer Dieu^ quand on n'a pas 
assisté au service divin dans ce temple admirable. 
Je crois que l'athée même y seroit ému, s'il ne s'y 
convertissoit pas. 

Nous f£imes encore témoins à Rome de l'entrée 
solennelle du connétable Colone, et du tribu de la 
cavale f que la cour de Naples en'^^yoit au pape ; un 
nombreux cortège conduisoit cette cavale superbe- 
ment enharnachée ; elle entroit dans l'église Saint- 
Pierre, et c'est là qu'elle étoit offerte au pape ; cette 
cérémonie bizarre, qui duroit depuis si long-temps, 
fut abolie deux ans après. Enfin, dans notre second 
voyage à Rome, nous vîmes les belles illuminations 
de la fête Saint- Pierre, le feu d'artifice du château 
Saint- Ange, et la célèbre illumination de la plus belle 
coupole de l'univers. 

Le cardinal de Bemis donna à madame la duchesse 
de Chartres de magnifiques conversations^ c'est-à- 
dire, des assemblées de deux ou trois mille personnes. 
On l'appeloit le Roi de Rome, et il l'étoit, en effet, 
par sa magnificence, et la considération dont il jouis- 
soit. Je vis à Rome le fameux Winkelmann*, qui 

• WiukelnianD, si célèbre par son Histoire de F Art ùhez Uê cm- 
eieniy étoit fils d*aii pauyre cordonnier luthérien de la Marche de 
Brandebourg 3 il s^étoit fait catholique à Dresde en 1754. De cette 
▼ille il se rendit à Rome où H devint président des antiquités de cette 
ville, et membre de Pacadémie de Saint-Luc. On a encore de cet 
auteur des remarques sur Varchitecture des anciens ; des réflexions 
sur rimitation des ouvrages grecs dans la peinture et la sculpture ; 



88 MEMOIRES 

étôit bibliothécaire du cardinal Albanie et gardien de 
^dn beau cabinet, que nous allâmes voir à la villa 
Jllbàni (on appelle ainsi à Rome les maisons de 
campagne). Winkelmann me montra un bas relief 
antique, représentant une satyresse, seul monument 
antique, nie dit-il, où Ton ait trouvé cette figure. 
Lé éàrdinal Albaki, qui avoit les plus belles coUec*' 
tions de l'Italie, étoit si passionné pour toutes les 
choses antiques que, lorsqu'on ne vouloit pas les lui 
vendre, il les voloit ; il a fait dans ce genre une 
action inouïe, qui m'a été contée par le cardinal de 
Bemis, dix autres personnes, et la victime de cette 
action, qui étoit le prince de Palestrine, de la maison 
de Colône, âgé alors de soixante-douze ans, et que 
le cardinal de Bernis m'avoit fait prendre pour mon 
cavalière servante. Voici le fait : le Prince de Pa- 
ledtrine avoit eu, dans le jardm de sa maison de 
campagne, un superbe obélisque antique, qu'il re-^ 
fusa de vendre au cardinal Albani, qui voùloit, à 
tout prix, en faire l'iu^qui^ition. Peu de temps 
après le prince fit un voyage; alors le cardinal 

une àeêcripilUm âe pdrré» grtwées ; VéxpHcaHon de âhoet» manu- 
^Hienê inêiiU; un livre intitulé AUégùriepour le$ artistes; et des 
idaireiêsemèns sur les points difficiles de la mythologie^ Enfin fia 
correspondance a été imprimée sous le titre de Lettres fimilières. 
Wiiikelmann, né en 1718, fut assassiné à Trieste, en 1768>. par un 
scélérat qui surprit sa confiance en afiTectant un graiid amour pour 
les arU.— (iVofo de VJEditeur.) 






DB MADAMK DB GENLIS. 99 

envoya dans la nuit qnatire miUe hommes, qui eûtrè-* 
re&t de force dans le jardin^ enlevèrent* TobéUsque 
et le lui apportèrent : et il le mit dans son jardin 
à la villa Albani. Comme le cardinal étoit exces- 
sivement puissant dans Rome^ le prince n'osa pas 
lui intenter un procès, et il prit la chose en plai- 
santant, le félicita sur cet exploit extraordinaire, et 
ne se brouilla point avec lui. En nous promenant 
dans les jardins à Albani, le prince me montra ce 
fameux obélisque. Ce prince de Palestrine étoit père 
de la duchesse de Cerifalco, qui passa neuf ans dans 
im souterrain, et dont j'ai conté Tétonnante histoire 
dans Adèle et Théodore. Le prince donna une fête 
à madame la duchesse de' Chartres : la duchesse y 
vint par respect pour une princesse de la maison de 
Bourbon, car elle vivoit dans la plu» grande retraite^ 
étant st^ette, depuis ses malheurs, à tomber du haui 
mal ; eue ne resta qu'un quart d'heure à cette fête, 
j'allai m'asseoir à côté d^eUe pour la contempler à 
mon aise. Quoiqu'elle n'eût que quarante^six ans^ 
elle paroissoit en avoir soixante-dix ; elle^n'avoit plus 
de traces de beauté ; son maintien me frappa, et je 
l'ai dépeinte d'après nature ; elle avoit la tête et les 
yeux baissés, et de temps en temps de petits très- 
saillemens. Le prince me conta toute son histo^*e, 
dont j'ai mis beaucoup dé détails dans mon épisode. 
Cette malheureuse personne étoit d'une douceur et 
d'une piété d'ange. Elle a toujours ignoré, et l'on 



40 MÉMOIBBS 

n'a jamais bu pourquoi son barbare époux l'avoit en- 
fermée dans ce souterrain. La religion^ utile à tout, 
lui sauva la vie, car ce monstre^ qui en avoit conservé 
quelques sentimens, n'osa pas l'empoisonner; et lors- 
qu'il fut lui-même à l'article de la mort^ il confia à un 
valet de chambre que, pour des raisons de famille, il 
avoit enfermé dans un souterrain une femme coupable 
et folle* Il ne dit point que ce fClt la sienne, que l'on 
croyoit morte depuis neuf ans. Le valet de chambre, 
qui reçut une clef du souterrain, pour secourir l'infor- 
tunée, qui depuis deux jours manquoit de nourri- 
ture, frappa inutilement au tour, elle ne vint point 
recevoir son pain et son eau, elle étoit évanouie: le 
valet de chambre entra, la secourut, la reconnut, lui 
donna de la nourriture pour plusieurs jours, lui laissa 
la clef du souterrain, et, obligé de rester auprès du 
duc, il envoya à Rome un courrier au prince de Pa- 
lestrine, avec un billet de la duchesse, qui, dans 
quatre lignes et demie, lui apprenoit son existence, et 
Tappeloit à son .secours. . Le prince, suivi de tous 
les hommes de sa famille, alla se jeter aux pieds du 
roi de Naples, et lui conter cette histoire. Le roi 
lui donna un Régiment pour l'escorter au château du 
duc, dans le cas où la force seroit nécessaire. Quand 
le prince de Palestrine y arriva, le duc vivoit encore : 
on lui apprit, de la part du prince, que son crime 
étoit connu, et qu'on alloit délivrer sa victime : le 
duc expira peu d'heures après. Le prince avoit pré- 



DE MADAME DS 6ENLIS. 41 

cieusement conservé le billet de sa fille: à mon ins* 
tante prière, il me le montra; je ne pouvois me 
lasser de contempler ce petit morceau de papier; 
récriture, les paroles, les mots, auxquels il manquoit 
presque toutes les dernières syllabes, tout en étoit 
précieux à mes yeux. 

. Une remarque singulière, et qu'à ma connoissance 
on n'a point faite, c'est que, dans des pertes de mé- 
moire sans altération de la raison, ce sont toujours 
les dernières syllabes des mots qu'on oublie. Ce fiit 
ainsi que John Selkirk, matelot anglois, retrouvé au 
bout de vingt-cinq ans dans une lie déserte, parloit 
toujours fort bien anglois, à l'exception des dernières 
syllabes de chaque mot, qu'il avoit oubliées.* J'ai 
observé le même phénomène dans une personne jeune 
encore, mais aveugle depuis quatorze ans, à laquelle, 
comme je le dirai par la suite, je rendis la faculté 
d'écrire. 

, Notre s^our à Naples fut aussi agréable que celui 
de Rome. En traversant les Marais Pontins, nous 
rencontrâmes les hermites, dont j'ai fait une nouvelle 
intitulée les Hermites des Marais Pontins, 

Lorsqu'en mil huit cent je revins des pays étrangers 
en France, j'appris que madame la duchesse d'Or- 
léans (la douairière) faisoit des démarche^ pour y 
rentrer, et que le premier consul ne paroissoitpas dis- 

• Voyez VHittoire des Voyages 



42 MEMOIRBS 

posé à céder à ce désir. ^Ce fut alors que j'imaginai 
de conter d'elle une anecdote intéressante^ et dont le 
dénôûnient la représente revenant en France, et ex- 
primant, sur le pont de Beauvoisin, des sentimens 
touchans sur le bonheur de re\'oir sa patrie, même 
après une courte absence. Je .fis mettre cette nou«» 
yelle, deux mois après mon retour, dans un journal, 
et ensuite dans la Bibliothèque des Romans. Cette 
nouvelle eut le plus grand succès: on l'imprima 
même seule et séparément; elle ne produisit pas 
l'effet que j'en avois espéré ; elle déplut à la cour de 
ce temps. Madame la duchesse d'Orléans ne fiit 
point rappelée} tsm& j'eus du moins la consolation 
d'a^voir fisât une tentative, qui n'étoit point sans quel- 
que hardiesse, en faveur de l'innocence et de 1^ 
vertu. 

Nous logeâmes, à Naples, chez l'ambassadeur, qui 
donna aussi des fêtes charmantes à madame la du- 
chesse de Chartres. Nous fûmes présentées à la cour, 
et je conterai à ce sujet une aventure qui montrera 
comment la police étoit faite à Naples. Nous ar- 
rivâmes à midi, et, en passant dans la rue de Tolède, 
^ue qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on 
nous vola deux porte-manteaux qui contenoient des 
habits de livrée de nos gens, et tous nos paniers de 
robes parées. Comme nos courriers étoient en avant, 
710US ne nous en aperçûmes point, et les passans de la 
rue, trouvant apparemment cette action fort simple, ne 



DE MADAME DB GENLIS. 43' 

nous donnèrent pas le moindre avertissement. Nous 
fûmes fort embarrassées, parce que nous avions besoin 
de nos paniers pour être présentées le lendemain ma« 
tin. L'ambassadeur en emprunta pour nous à des 
dames de sa connoissance ; mais ces paniers étoient 
beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos 
robes se trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes 
à la cour fort ridiculement habillées. L'ambasBa- 
;deur conta notre aventure; on en rit beaucoup, et le 
roi ^ dit à Tambassadeur qu'il nous feroit restituer 
nos paniers, qu'il fEdloit qu'il s'adressât pour cela, de 
sa part, à un honune de justice qu'il lui nomma, et 
qu'il lui dit quf'il: fit venir le chef de cette bande d^ 
filous, qu'il connoissoit fort bien, et qu'il lui ordon- 
nât, au nom du roi, de rendre ces paniers. Tout 
cda fut exécuté ; on nous rendit nos paniers, etgra- 
tintepient ; mais, comme il n'y avoit point d'ordre 
du roi pour les habits de livrée, on nous déclara que, 
pom* les ravoir, il fàlloit les payer: ce que nous 
fîmes. Il résulte de ceci que ces voleurs étoient to< 
lérés par le gouvernement, auquel ils donnoient une 
rétribution. Quand nous Rimes présentées au roi et 
à la reine, madame de RuUy et moi, l'ambassadeur 
nous prévint qu'aussitôt après notre dernière révé- 
rence nous devions faire trois pas en arrière pour évi- 

* Ce prince est celui qui vient de mourir subitement d*une 
attaque d'apoplexie foudroyante, le 4 janvier 1835.-— *(2Vbfe de 
VAuieur.) 



44 MEMOIRES 

ter de baiser la main de la reine^ que, sans cela, elle 
nous la présenteroit, parce que nulle Française ne se 
soumettoit à cette étiquette : ce qui me parut surpre- 
nant, puisque celle de France étoit beaucoup plus 
choquante; car on s'inclinoit presque jusqu'à terre, 
on ôtoit son gant, on saisissoit le bas de la robe de 
la reine pour lé baiser. Il est vrai qu'elle se conten- 
toit de cette démonstration, et qu'elle rabattoit sa 
jupe avant qu'on eût eu le temps de la porter à sa 
bouche. Ce que je trouvai fort étrange à Naples, 
c'est que le roi donnoit aussi sa main à baiser à tou- 
tes les dames: ce qui ne s'est jamais vu en France ; 
mais, en allant diner, il les faisoit toutes passer de- 
vant lui, galanterie que nos rois n'avoient pas^ 
Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette prin- 
cesse ressembloit beaucoup à la reine de France; 
elle avoit moins d'éclat et de noblesse ; mais sa phy- 
sionomie étoit extrêmement douce, ses manières 
étoient remplies de grâce: elle avoit des talens, de 
l'esprit et de l'instruction; elle aimoit beaucoup la 
musique, ellechantoit agréablement l'italien. Nous 
la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, don- 
ner ^es leçons aux princesses ses filles. Elle leur 
expliquoit des livres d'histoire en estampes, et par- 
faitement bien. Nous vîmes chez elle le petit prince 
royal, qui tétoit encore. Sa nourrice étoit une pay- 
sanne de la Calabre. La reine avoit voulu qu'elle 
conservât son costume de paysanne, ce que je trouvai 



- DE MADAME DE GENLIS. 46 

de fort bon goût. L'enfant étoit si accoutumé à 
être dans les bras de sa mère, que, lorsqu'elle faisoit 
semblant de s'en aller de la chambre, il pleuroit : ce 
qui prouve combien elle passoit de temps dans son in- 
térieur avec ses enfans. 

Comme M. de Clermont avoit beaucoup vanté ma 
harpe, et que cet instrument n'étoit point connu en 
Italie, la reine eut la plus grande envie de m'entendre; 
elle me le demanda avec toute la grâce possible, en 
me disant que nous ferions de la musique entre nous, 
et qu'elle y chanteroit. En effet, ce petit concert se 
passa dans son cabinet ; il commença par ma harpe : 
la reine, pour me voir jouer, étoit assise à côté de moi, 
à ma droite ; elle fut si enthousiasmée, que dans un 
de ses transports elle me baisa la main. Aussi M. 
de Clermont me dit le soir, en me rappelant ma pré- 
sentation, que je pouvois écrire sur mon journal que 
je n'avois pas voulu baiser la main de la reine, et 
qu'elle avoit baisé la mienne. A cette musique, M. 
de Clermont chanta un duo avec la reine, et le roi 
même chanta, et par galanterie pour madame la du- 
chesse de Chartres, une vieille chanson française, qui 
avoit au moins cent ans. Sa voix royale ne me fit 
pas autant de plaisir que celle de la reine. Ce prince, 
qui étoit bon et très-a&ble,* avoit reçu une éducation 

• U poussoit à un tel point cette afiàbilité, que, lorsqnMl alloit à 
cheval se promener au^ environs de Naples, il Ini falloit un temps 
énorme pour traverser la ville, parce qu'il n'alloit qu'au petit pas, et 



46 MÉMOIRES 

si négligée, qu'il ne savoitpas alors parfaitement Fita* 
lien ; il ne parloit que le napolitain ; c'est pourquoi tous 
les opéras comiques, genre de spectacle qu'il aimoit 
particulièrement, étoient, à Naples, en langage napo- 
litain. Qu'on se figure un usurpateur dans son con^ 
seil, n'y pouvant parler qu'un jargon particulier de 
son pays; cet usurpateur, f&t-il le conquâ*ant et 
le guerrier le plus renommé, paroltroit, dans ce cas, 
d'un ridicule intolérable ; mais la légitimité ennoblit 
tout, et le respect qu'elle inspire, fondé à la fois 
sur la justice, l'habitude et l'opinion, ne peut 
être affoibli que par des vices et de; mauvaises 
actions, et non par de frivoles imperfections qui 
ne viennent ni de l'âme, ni du caractère. Au reste, 
le roi de Naples étoit alors extrêmement jeune : il a 
regagné depuis, par l'expérience, par l'étude et par 
sa conduite, tout ce qui peut donner de la dignité 
personnelle à un souverain. La reine kne chargea 
de iui envoyer de Paris un joueur de harpe, et je lui 
envoyai le jeune Hinner, qui avoit un joli petit 
talent. 

. Je vis à Naples une chose qui m'intéressa vive- 
ment, ce fut le déroulement des manuscrits brûlés : 
l'inventeur de cette opération ingénieuse et lente la 



s^arrêtant sans cosse, afin de donner au peuple le temps d^arriver jus- 
qu*à lui, de lui parler, de lui baiser la main, quMl présentoit à tous 
ceux qui rapprochcieut.-^(iVipfo lier uliiltfiirO 



DE MADAME DE GENLIS. 47 

fit devant nous ; mais il n'avoit pas d'élèves^ et ce 
travail si curieux n'avançoit point. Il dérouloit, daïis 
ce moment^ un ouvrage sur la musique. 

La beauté du climat de Naples est incomparable 
ainsi que celle de «on port^ de ses sites et de ses en* 
virons, si curieux d'ailleurs par tant de merveilles 
de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. 
Nous allâmes souvent dans la maison de campagne 
de la princesse de Franca ville ; nous vîmes dans son 
jardin des ananas en pleine terre ; nous en mangeâmes; 
nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous 
dit qu'ils étoîent aussi bons que ceux des Indes. 11 
falloit avoir une assiette creuse lorsqu'on les coupoit, 
et cette assiette se remplissoit de jus. ' Cependant, la 
princesse de Francaville étoit la seule qui en eût : 
personne d'ailleurs ne les cultivoit ; le roi même n'en 
avoit pas. J'ai mangé à Naples les plus belles et les 
meilleures figues que j'aie jamais vues ; elles étoient 
grosses comme de belles poires* 

Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, 
dans ce moment, il jetoit beaucoup d'étincelles et 
lançoit des pierres. Nous vimes avec admiration la 
belle ville antique découverte de Portici, et la grotte 
de Pausilippe. Une des choses qui me charma le 
plus furent les guirlandes de vigne qui, partout dans 
la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. 
Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la 
vigne dans la Lombardie; mais, dans ce dernier 



48 MEMOIRES 

pays, les arbres sont petits, et dans les environs de 
Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande 
élévation. ' 

Dans nos promenades avec l'ambassadeur, il nous 
fit une malice qui nous causa une frayeur extrême. 
Il nous fit passer (ce que les femmes évitent toujours 
à Naples) sur le quai où se tenoient les lazaroni, où 
ils avoient la permission d'être tout nus, sans chemise, 
sans nul vêtement et nulle draperie. Tout leur corps, 
ainsi que leur visage, est d'un rouge foncé ; ils res- 
semblent à d'effrayans sauvages*. 

La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse 
chartreuse de Saint-Martin, où les femmes n'entrent 
jamais. Madame la duchesse de Chartres avolt un 
bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On 
voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel- 
Ange, dont l'admirable vérité de l'expression a fait 
dire sérieusement que Michel- Ange avoit eu la bar- 
barie de le peindre d'après un homme qu'il avoit fait 
secrètement crucifier dans son atelier : calomnie 
absurde autant qu'atroce, qui n'aura d'abord été 
qu'une exagération d'éloge, et qui est devenue ensuite 
un conte populaire, mais démenti par la vie entière 
de l'artiste et par l'impossibilité du fait. 

* Cet usage D*existe plus depnis long-temps ; on ne Toit point d« 
gens absolument nus, que des enians an-dessous de Tftge de puberté, 
ou sur les bords de la mer, dans les lieux où Ton se baigne.— (IVole 
d€ r Editeur), 



D£ MAPABCE D£ GBNLISw 49 

Nous quittâmes Naples^ enchantées de la ville^ des 
environs^ de la cour, et de notre ambassadeur, qui 
avoit donné à la princesse des fêtes charmanteji. 
Nous avons encore séjourné dans une cour, à Parm?. 
L'infant, élève du philosophe Condillac, étoît cepen- 
dant d'une très-grande piété 3 nous fûmes frappées 
de sa ressemblance avec madame la duchesse de 
Chartres, dont il avoit d'ailleurs la bonté et raimdl)le 
caractère. L'infante, sœur de la reine de France^ 
étoit une princesse fort extraordinaire ; on contoit 
d'elle un nombre infini d'histoires que je passera^ 
sous silence, parce qu'elles pouvoient être fiuisses, 
ou du moins très-exagérées; mais U est certain 
qu'elle n'aimoit que la chasse et qu'elle passoit 
la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les 
bois : elle eut aussi une grande envie de m'enten- 
dre jouer de la harpe, et je m'y refusai, sous prétexte 
que ma harpe étoit dérangée ; mais j'eus cette cowr 
plaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de 
Flavigny, qui me promit qu'il n'y auroit chez elle 
que six personnes de ses amis qui ne le diroient pas^ 
Nous logions dans le palais. Je fis porter xn» harpe 
chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout 
de suite après le souper. Je jouois depuis dix ou 
douze minutes, lorsque tout à coup les deux battans 
de la porte du salon s'ouvrirent, et nous vîmes piùrot- 
tse l'infante : ce fut un coup de foudre. L'inËEmte, 
avec beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été 

TOME III. 3 



50 MÉMOIRES 

trahies, et qu'elle espéroit que je ne rempécherois 
pas de profiter de ma complaisance pour madame de 
Flavigny» Je fis une courte apologie ; et, pensant 
qiie la meilleure seroit de jouer de la harpe tant 
qu'elle le voudroit^ je m'exécutai de bonne grâce, 
ayant l'air de n'être occupée que du soin de lui plaire. 
Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain 
elle ne parla que de ma harpe, et elle dit qu'elle en 
avoit la tête si remplie, qu'ayant eu à écrire à l'im- 
pératrice sa mère, ma harpe tenoit une grande page de 
sa lettre. 

Pour finir l'histoire des cours des sœurs de la 
reine de France, j'ai interrompu le fil de mon voyage, 
car de Naples nous retournâmes à Rome, où nous 
séjournâmes encore une quinzsdne de jours. Le car- 
dinal, à notre départ, eut une attention pour la 
princesse qui pensa nous être bien funeste : il fit 
mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues 
ne se trouvoient pas proportionnées à la voiture, il 
étoit impossible d'aller bon train dans le plus beau 
chemin du monde sans verser ; c'est ce qui nous 
arriva à un demi-quart de lieue de Rome; la voiture 
versa du côté de madame la duchesse de Chartres* 
Je la croyois grosse de cinq mois et demi, et, ne 
voulant pas tomber sur elle, je me jetai, du premier 
mouvement, de l'autre côté, je cassai la glace et je 
me blessai à la tête ; tandis qu'on rele voit la voiture, 
nous allâmes à pied nous réfugier dans un mauvais 



DB MADAME DE 6ENLIS. 5{ 

cabaret appelé la Storta, qui étoit sur la route : nous 
envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos 
vieilles roues^ que le chevalier de Bemis, escorté d'une 
charrette qui }es portoit, nous ramena. Nous avons 
fait tout le reite du voyage avec ces mêmes roues et 
sans aucun accident, elles étoient du cfafarronnage 
de Simon, si célèbre ,dans ce genre. .Nous revînmes 
en France par Turin. Nous restâmes à cette cour 
huit ou dix jours ; nous y revîmes avec un grand in- 
térêt madame Clotilde, épouse du prince de Piémont; 
cette princesse, douée de toutes les vertus, étoit unie 
à un prince digne d'elle, par sa piété, sa bienfaisance 
et sa vie exemplaire. Nous passâmes le M ont-Cenis, 
qui, à cette époque, étoit couvert de fleurs coupées 
par des cascades et des torrens : il est impossible de 
donner une idée de ce coup d'oeil enchanteur : pn 
ne pouvoit traverser alors ce mont qu'en chaise à 
porteurs, et ce chemin, tout difficile et tout dangereux 
qu'il étoit, immortalisa le roi qui l'avoit fait faire. 
Nous lûmes l'inscription qui disoit que ce prince 
avoit donné ce libre chenùn de commerce aies peuples. 
Ainsi, l'on doit de plus grands éloges à Napoléon, 
qui a fait de ce même passage un véritable et superbe 
chemin, que l'on traverse en voiture. Je n'ai point 
parlé de Florence, où la cour n'étoit pas, et de plu- 
sieurs autres villes, où nous avons séjourné ; mais, 
comme musicienne, je dois faire un article à part sur 
les opéras italiens. Un hasard singulier nous fit 

3 • 



52 MÉMOIRES 

voir, dans ce genre, une chose unique ; il y avoit 
dans la petite ville de Forli un particulier très-riche 
et passionné pour la musique, qui ^voit fait, à 3es 
frais, une vaste salle de spectacle en bois, et qui 
imagina de profiter de là, saison de l^été où tous 
les grands musiciens ont des congés et voyagent, 
pour les rassembler à Forli, et leur faire jouer un 
opéra. Non-seulement les acteurs étoient les plus 
fameux de ce temps, mais l'orchestre étoit composé 
de tous les plus grands musiciens de l'Italie; cette 
nouveauté avoit attiré un tel concours d'étrangers, que 
la ville étoit environnée de tentes, pour en loger une 
partie. Nous arrivâmes la veille d'une représentation; 
nous eûmes beaucoup de peine à trouver un mauvais 
logement que l'on lious céda, et nous y restâmes, 
pour voir la représentation parce que le maître de 
la fête donna ses loges à la princesse. On joua 
Ariaxerce. Le célèbre Pacherotti joua et chanta 
divinement le premier rôle : il avôit vingt-cinq ans 
et une charmante figuré. Je n'ai rien vu d^aussi 
parfait que cette représentation ; comme on crioit sou- 
vent bis le spectacle ne finit qu'à minuit. Nous as- 
sistâmes encore à une représentation de cet admirable 
spectacle, où nous vîmes exécuter, à ravir, un très- 
beau ballet-pantomime, composé par Novère. Le 
sujet étoit Orphée et Eurydice. Nous avons vu de 
très-beaux opéras chez le duc de Modène, mais d'une 



JDE MADAMB J>E GENLIS. 53 

exécution très-inférieure à celle de Forli« Nous 
Times en Italie, pour la première fois, des cl^evaux sur 
le théâtre, et des prêtres et des moines au spectacle 
i Rome) mais les rôles de femmes étoient joués là 
par. ces espèces de chanteurs^ victimes de la cupidité 
de leurs parens et de la passion, de la musique. La 
beauté céleste de ces voix est incomparable \ il n'en 
est pas moins inconcevable que, dans un pays chré- 
tien, l'opération qui la produit soit tolérée. 

Rentrées en France, nous passâmes par Xiyon, où 
nous nous arrêtâmes pour voir leis manufacturer 
Nous allâmes à Châlons, où nous couchâmes chez la 
belle-mère de madame de Rully. Nous vîmes là une 
chose extraordinaire ; nous y dînâmes avec une ab- 
besse de chanpinesses (ayant fait des vœux), qui 
avoit été mariée, et avoit des enfans. Ëtant veuve, 
et ayant eu le malheur, à la chasse, de tuer involon- 
tairement un garde, elle s'étoit faite chanqinesse. 
Il y avoit à ce même dîner un prêtre de la famille de 
Tressan qui, dans sa jeunesse, avoit servi, et mérité 
la croix de Saint-Louis qu'il portoitj il avoit été 
marié, ses deux enfans étoient à dîner. 

Toutes nos lettres de P^ris nous annonçoient que 
la princesse seroit exilée en arrivant, pour avoir fait 
ce voyage sans permission. J'aimois tant l'Italie, 
que j'aurois été charmée de souiFrir pour elle une 
petite persjécution ; mais il n'y eut point d'exil. Nous 
allâmes sur*le-champ à la coun Madame la duchesse 



54 MÉMOIRES 

de Chartres fut reçue sèchement^ toute la disgrâce se 
borna à cela; et très-peu de temps après, on n*eut 
plus Tair de penser à notre escapade. Au bout 
d'un mois j'eus une fièvre inflammatoire, causée par 
le peu de précautions que j'avois prises contre le 
brûlant soleil d'Italie. On me saigna, et je me réta- 
blis promptement. 

La campagne de mer de M. le duc de Chartres 
dura deux mois: il revint, et avec l'approbation 
unanime du public. M. le duc de Chartres fit encore 
une campagne de mer, et qui en fut une de guerre ; 
il s'y conduisit avec la plus grande bravoure. A soiï 
retour madame la duchesse de Chartres alla au-de- 
vaut de lui jusqu'à Mortagne. Je la suivis, la marquise 
de Fleury fut aussi de ce voyage, qui fut un véritable 
triomphe. Rien ne peut donner l'idée de l'enthousiasme 
que l'on montra pour ce prince durant toute cette route, 
et qui fut le même à Paris. Il se manifesta aux specta- 
cles d'une manière véritablement passionnée ; mais ce 
triomphe fut bientôt souillé par l'envie et là calomnie! 
et ces premiers jours si brillans ont flétri sa vie en- 
tière. Dans ce beau moment, son âme s'ouvrit, et 
se livra à tous les sentimens, élevés et généreux ; 
mais l'envie, la calomnie, l'injustice le révoltèrent, 
l'aigrirent profondément. Il se dit que la gloire avoit 
besoin de bonheur et d'appui, il la dédaigna, il y re- 
nonça. Ce dépit funeste eut la plus malheureuse 
influence sur son caractère et sur sa destinée 1 Si l'on 



DE MADAMB. DB GBNLIS. 56. 

eût été équitable pour lui, il n'aurdit jadiais souillé 
un nom cher à la France et une grande renommée. 
Madame de Montesson, . danâ cette circonstance, fut 
pour lui d'une extrême perfidie ; il ne put l'ignorer 
et il le lui pardonna généreusement à la mort de son 
père. 

Je reviens à. mon récit, que j'ai laissé à l'époque 
de notre retour. d'Italie. Madame la duchesse de 
Chartres n'étoit point grosse, comme je l'avois cru 
en Italie, mais elle le devint aussitôt après le retour 
de M. le duc de Chartres. Elle avoit déjà deux 
garçons: l'aîné s'appeloit duc de Valois. J'avois 
vainement représenté que. ce nom est malheureux, 
cette petite superstition n'empêcha pas de le nommer 
sdnsi. Je proposai le joli nom de Nemours, qui ne 
fut point accepté. J'espère que le malhem* public a 
épuisé tout le sien; il a tout ce qui doit rendre 
heureux de la manière la plus durable dans un inté- 
rieur vertueux. 

J'ai oublié de parler d'un voyage aux eaux de 
Forges. Je vais réparer cette omission^ et en même 
temps je conterai un trait de superstition auquel. le 
hasard le plus extraordinaire donna toutes les ap* 
parences du merveilleux. Deux ou trois jours avant 
mon départ pour Forges, madame la comtesse de 
Mérode, qui n'étoit point veuve encore, et dont le 
mari se portoit. fort bien, m'écrivit pour me conjurer 
d'aller consulter sur sa destinée un devin célèbre à 



56 MÉMOillES 

Bruxelles (dont à Paris nous ignorions l'existence)^ 
qui demeuroit dans le faubourg Saint Marceau, et 
qui se nommoit TEveillé. Comme j'ai autant de 
mépris que d'aversion pour les devins, je ne fus 
nullement tentée de faire cette commission ; mais, 
pour ne pas désobliger mon amie, je pris un parti 
qcki me parut plaisant : je lui écrivis que j'avois été 
présenter son horoscope au célèbre l'Eveillé, et que je 
lui eûToyôis sa réponse, qui étoit conçue en ces ter- 
mes : 'La personne qui veut connoitre ses destins fera 
faire un anneau de plomb qu'elle portera pendant 
trois jmirs au petit doigt gauche^ ensuite elle mettra 
Jé^t anneau dans un verre d'eau de fontaine, qu'elle 
exposera durant trois nuits au clair de Itme; au bout 
de ce temps elle ttura un songe prophétique qui lui 
annoncera son sortfutwr. J'envoyai ce bel écrit qui 
parut très-solennel ; le tout fut exécuté ponctuelle- 
ment. Le lendemain du jour où l'on retira l'anneau 
du verre d'eau, madame de Mérode la. nuit suivante 
eut un songe, dans lequel elle se vit en grand deuil 
enfermée dans une chambre tendue de gris. Comme 
eUe considéroit avec saisissement cette lugubre 
représentation, elle vît tout à coup une porte s'ouvrir 
et M. le comte de Lannoy paroître, qui vint se préci- 
pitei* à ses pi eds et solliciter son pardon, car elle 
étoit brouillée avec lui depuis deux ans !.••••• 
Dans ce moment elle se réveilla !. v Le joinr 
même elle m'écrivit le détail de ce rêve, que je 
montrai à cinq ou six personnes qui avoient vu 



DE MADABiB DB OBNLIS, (ifj 

mon ordonnance magique. On conçoit facilement 
que l'imagination frappée ait pu produire ce réve^ 
mais voici le hasard merveilleux : c'est que huit jours 
après, M. de M érode, en parfaite santé, f^a à la 
chasse, s'y échauffa, et toute en sueur but de l'eau 
très-fraîche d'une fontaine, ce qui lui don^a une 
fluxion de poitrine, dont il mourut le septièipe jour» 
Quand je revis depuis madame de Lannpy remariée 
et me reparlant en secret avec admiration de la mi* 
raculeuse prédiction de l'Eveillé, je fus biea tentée 
de lui déclarer la vérité ; mais je vis, à n'en pouvoir 
douter, que rien ne pourroit l'en dissuader. Je me 
suis toujours' reproché cette plaisanterie : mon in* 
tention avoit été de déjouer à ses yeux la supersti^^ 
tion, et au lieu de cela je la confirmai dans ses folie»* 
Nous fîmes le voyage de Forges avant la naissance 
de M. le duc de Valois : nous y retrouvâmes une per- 
sonne très-aimable, madame de Damas, mère de ma- 
dame de Simiane; elle n'étoit plus jeune j elle avoit 
trente-sept ou trente -huit an$, mais elle avoit con- 
servé toute la gaieté de la jeunesse. Comme nous 
étions toutes deux fort naturelles, nous nous primes 
tout de suite en amitié, et cette liaison fut très-vive 
pendant tout le temps de notre séjour à Forges ; 
mais elle se dénoua sans brouillerie à Paris, et seule- 
ment parce que nos sociétés étoient différentes. Ce fut 
à Forges que je trouvai le sujet de mes Solitaires de 
Normandie, qui ont eu tant de succès dans les Veil" 

3** 



â8 MÉMOIRBâ 

lées du château ainsi qu'au théâtre ; car on fit de 
cette anecdote un vaudeville qui eut un nombre pro- 
digieux de représentations. £n nous promenant en 
calèche dans la forêt^ nous aperçûmes une cabane si 
basse^ qu'un enfant de cinq ans pouvoit à peine s'y 
tenir debout: à notre grand étonnement^ nous en 
vîmes sortir une femme, sur ses genoux^ suivie de 
plusieurs petits enfans. Madame la duchesse de 
Chartres fit arrêter la voiture, on questionne la femme 
qui nous apprend qu'il y àvoit dans cette cabane son 
mari paralytique, et que c'étoit là leur demeure. Nous 
demandâmes pourquoi cette cabane étoit si peu éle- 
vée; elle nous répondit que son mari, qui alors n'é- 
toit pas impotent, l'avoit bâtie ainsi avec elle, pour 
ne pas se fatiguer les bras en les élevant plus haut, 
et parce qu'ils n'avoient pas songé qu'ils ne pouiToient 
pas s'y tenir debout. Toutes ses réponses étoîent 
de cette simplicité ; ils vivoient de fruits sauvages, 
de pain bis et de pommes-de->terre, qu'on leur don- 
noit à l'abbaye de Bolbec, tout près de là, et que la 
femme alloit chercher tous les dimanches. J'entrai 
à genoux dans la cabane, j'y trouvai le mari couché 
sur un lit de feuilles : la piété, la patience, la dou- 
ceur de ce couple infortuné égaloient leur simplicité. 
Leurs enfans, presque nus, étoient jolis et bien por- 
tans. La princesse donna- à la femme un louis ; la 
femme la regarda et dit qu'elle ne connoissoit pas 
cela, qu'elle aimeroit mieux un sou. Madame la du- 



DB BIADAMS DB GBNLIS. 59 

chesse de Chartres^ sur-le-champ, promit de leur faire 
bâtir une maison : elle me chargea de tous les détails 
de cette bonne action. Je la suppliai de me permet- 
tre d'habiller, pour mon ccMnpte, la femme et les 
enfans ; je les fis tous venir à Forges : dès le lende- 
main, on les logea, on les habilla, et on les nourrit; 
et je remis le mari entre les mains du médecin des 
eaux. Pendant ce temps, on bâtissoitleurchaumière. 
Quand elle fiit achevée, tous les ouvriers, d'un accord 
unanime, refusèrent toute.espèce de salaire; pas un 
seul ne voulut prendre une obole : voilà, dans tout 
ceci, l'action qui est au-dessus de tout éloge.* Cela 
se passa dix-sept ou dix-huit ans avant la révolution. 
Nous meublâmes la. maison et nous fîmes planter 
le jardin avec délice. On leur donna huit poules, une 
chèvre, une brebis, et un mouton ; on les y installa la 
surveille de notre départ. Ce qui fit le plus de plaisir 
à la femme, ce fut de trouver, dans son annoire,ie 
linge de ménage, et une énorme provision de lin pour 
filer. Jusqu'à la révolution, ces bonnes gens ont 
envoyé tous les ans un mouton à leur bien&itrice. 

Je reprends ma narration : je recommençai mes 
petits spectacles et avec le même succès, mes enfans 
rejouèrent les anciennes pièces, et une ou deux 
nouvelles. , 

* JBn revenant de Forges, je contai au poète Lemierre cette action 
des maçons. Il célébra ce fait dans de beaux vers qui furent impri- 
méB,^Noie de V Auteur.) 



60 MéMOiRBS 

Vne avettture, qui a en beaniioup d'éclat, m'arrîva 
dans k mêm6 tempâ î nfi soir ftiademoiselle Victoire, 
ma femme de chatidbre, qui avoît un très-bon coeur, 
irint tout émue me dire qu'un grand monsieur, d'en- 
viron cinquante six ans, et décoré de la croix de 
Saint^Louis, me supplioit de lui accorder une au- 
dieni^e de quelques minuteà, qu'elle l'avoit refusé, et 
qu'alors il lui avolt confié qu'il seroit arrêté et conduit 
en prison, s'il ne trouvoit pas, dans le Palais-Royal, 
un aôîle pour quelque» jours. Ce récit me parut bi* 
2ttnre, mais cependant me toucha : je me décidai à 
voir cet inconnu, en présence de ma femme de cham- 
bre.' Cet homme étoît le chevalier deQueissat, l'ainé 
de tous ses frères ; il entra, et sa noble physionomie 
ihê' toucha vivement ; il lue conta en peu de mots sa 
malheureuse histoite contre Dan^ade, négociant de 
Bordeaux. U faut convenir que, dans ce temps, les 
milftaSres, danè lès villes de province, étoîent excès* 
sîvément iiisolens pour les négociais, ce qui n'a 
point été sous le gouvernement militaire et victorieux 
que nous avons vu ; la raison de cela, c'est qu'autre* 
foistouides ôfficers, militaires étoient ou prétendoient 
être g^iftilB hommes^ et af&ctoient le plus grand mé- 
pris pour la classe roturière des négocians, qui, de 
leur côté, enorgueillis de leurs richesses, mon- 
troient beaucoup de dédain de la pauvreté <les gen- 
tilshommes de province et des militaires dénués de 
fortune 3 mais d'ailleurs ces mêpies gentilshommes 



DS MADAME DS GKNLfS. 61 

avoient deTobligeance et de ra&bilxté pour la simple 
bourgeoisie et pour le peuple des villes où ils étoîent 
en garnison^ et en général ils y étoient aimés et con- 
sidérés. Au reste, dans l'aiïaire de MM. de Queissat, 
qui a été connue de tout le monde, puisqu'elle a été 
plaidée publiquement au parlement, le chevalier de 
Queissat, l'aîné des frères dont je viens de parler, 
n'eut aucun tort, et cependant, par une injustice 
criante, il fut condamné solidairement avec ses frères. 
Voici le fait en deux mots : M. Damade, négociant, 
passa un matin dans la rue, devant la porte de la 
maison de MM. de Queissat; deux des frères étoient 
sur le pas de la porte. M. Damade, qui les haïssoit 
depuis long-temps, leur dit, en passant, une injure 
grossière, une vive dispute s'ensuivit. Un des frères 
rentre dans la maison, en revient avec un pistolet, 
le tire sur M. Damade et ]ui casse le bras: cette in^ 
digne action est sans excuse, mais elle étoit le crime 
d'un seul ; le peuple s'attroupa, le chevalier de Queis- 
sat, qui n'avoit point encore paru, survint au bruit, 
et fit rentrer ses frères dans la maison dont il ferma 
la porte. Voilà toute la part qu'il eut à cette afiaire, 
ce qui n'a été nié de personne; d^ailleurs il avoit 
servi, pendant la guerre, avec la plus grande distinc- 
tion, il avoit même fait plusieurs actions d'éclat ; sa 
conduite étoit irréprochable et il étoit généralement 
estimé. Je ne pus lui offrir que de partager la cham- 
bre d'un de mes gens, où il resta caché deux jours 



62 MEMOIEBS 

et deux nuits : ensuite il en sortit un soir pour aller 
se réfugier chez un ami, où il resta jusqu'au mo-^ 
ment où il fut condamné. 11 avoit choisi pour avo- 
cat le célèbre et vertueux Gerhier, tjui vint chez moi 
pour me conter toute Taffidre ; il fit un Mémoire qu'il 
vint me lire à mesure ; je me chargeai de solliciter 
les juges, ce que je fis avec tout le zèle possible; 
mais aussitôt que la procédure fut commencée, les 
trois frères furent mis en prison au Fort-l'Evéque, 
et obligés d'y rester jusqu'à la décision du procès. 

J'allois les voir de temp^ en temps en prison, et 
leur porter des pâtisseries et des^ sucreries : mon in-, 
térêt étoit uniquement dirigé sur l'aîné, qui en étoît. 
digne à tous égards. Dans une de mes visites je ren- 
contrai dans la prison, chez MM. de Queissat, un 
jeune homme justement célèbre depuis: c'étoit M. 
Garât. Etant du pays de MM. de Queissat, et les 
connoissant personnellement, il prenoit à leur sort 
le plus vif intérêt ; il me dit beaucoup de choses 
obligeantes sur ce que je faisois pour eux ; sa figure 
étoit douce et spirituelle; il me laissa une impression 
tiès-agréable de sa personne et de sa conversation, 
et peu de temps après je lus avec un. plaisir particulier 
son premier éloge qui étoit, je crois, celui du chan* 
celier de l'Hôpital. Ce discours eut beaucoup de suc- 
cès, et le méritoit. / 

MM. de Queissat,. tandis qu'Us étoient en prison^ 
eurent pour moi une attention si aimable, que je ne 



DB MADAME DB GBNLIS. 63 

puis la passer sous silence : ils surent^ je ne sa» 
comment, que je m'appelois Félicité de mon nom. de 
baptême; ils eurent l'idée singulière d'apprendre à 
faire des fleurs pour m'offrir un bouquet de leur ou- 
vrage. £n effet, deux mois après, le 10 juUlet, ils me 
donnèrent un gros et superbe bouquet que je reçus 
avec beaucoup d'attendrissement en pensant que 
c'étoient des mains si belliqueuses qui n'avoient pas 
dédaigné de consacrer tant d'heures à un travail si 
frivole. 

Après beaucoup de temps et de sollicitations inu- 
tiles, MM. de Queissat furent jugés et condamnés 
tous les trois à payer, en forme de dédommagement, 
à M. Damade la somme de soixante-quinze miUe 
francs, ou à rester en prison toute leur vie. Conmie 
ils ne possédoient chacun qu'une petite légitime aux 
trois quarts mangée, et qu'ils n'auroieut pas pu payer 
à eux trois dix mille francs, la prison perpétuelle pa- 
roissoit inévitable. Nous appelâmes au Conseil. 
Gerbier, qui étoit très^fatigué et malade dans ce mo- 
ment, me fit faire presqu'en entier le mémoire ; il en 
fut si content, qu'il me dit que je sa vois l'affaire aussi 
bien qu'un avocat. Cependant, malgré mon éloquent 
mémoire, le jugement du Parlement fut confirmé au 
Conseil, et par conséquent la cause perdue sans re- 
tour. Mon chagrin en fut extrême ; car je m'étoîs 
sincèrement attachée au chevalier de Queissat. 
J'avois reçu, quelques jours ' auparavant, une lettre 



64 MÉMOIRES 

au nom de la ville de Castillon^ où le chevalier étoit 
né : cette lettre^ qui contenoit phis de deux cents 
signatures^ me remercioit^ dans les termes les plus 
honorables^ de l'intérêt si vif dont, depuis cinq mois, 
je donnois tant de preuves au chevalier de Queissat. 
Gerbier, qui avoit la plus belle âme du monde, étoit 
dans une véritable affliction ; il lui vint tout à coup 
une idée qu^il me communiqua sur-le-champ : il avoit 
assisté à plusieurs représentations de mes petits spec-* 
tacles, et il eh étoit enthousiasmé 5 il me proposa de 
faire imprimer ces pièces, en faisant annoncer dans 
les papiers que ce seroit au profit de MM. de Quels* 
sat, etpour faire partie de la somme qu'ils étoient 
condamnés à payer. Il falloit pour cela la permis-* 
faon de M. de Genlis; il me l'accorda; et il fut 
même l'éditeur de J'ouvrage, qu'il donna à imprimer 
à M. Pankoucke. Toutes les pièces recueillies que 
j'avois faites jusqu'alors formèrent un gros volume 
in^ctavo : on en tira un nombre immense d'exem* 
plaires ; je n'en donnai pas un seul; mais ils furent 
tous enlevéis en moins de cinq ou six jours. On dé-*- 
posoit à mesure l'argent chez le notaire de Gerbier. 
La famille royale honora la publication de cet ouvrage 
par une munificence que dans tous les temps on lui a 
toujours vue pour les actions qui avoient un but bien- 
faisant. 

Monsieur le duc et madame la' duchesse de Char- 
tres donnèrent cent louis pour deux exemplaires, M. 



D£ MADAMB D£ GISNLIS. 6& 

le prince de Condé donna aussi cinquante louis pour 
le sien^ M. le Baron de Vioniénil donna cent écua. 
Nul militaire n'en paya le prix simple. Je n'oublie- 
Tsi point un Russe^ nommé le comte de Jardini^ que 
je ne connoissois point du tout, .qui vint me voir, à 
ce sujet, et m'apporter mille écus pour un exemplaire. 
Après ravoir remercié avec effusion de cœui*, je Teii- 
yejrai chez le notaire de Gerbier, auquel il porta sur- 
lê-champ cette somme. £niin, tous les frais pré- 
levés, qui, par parenthèse, montèrent à onze mille 
francs,^ il s'en trouva net quarante-six mille. Alors 
Gerbier négocia avec M. Damade, qui se contenta de 
cette somme^ et donna son désistement, qui rendoità 
MM. de Queissat leur entière liberté. Tout ceci^ le 
procès, lejugement, Tappel, l'impression de mon ou- 
vrage, Tarrangement avec M. Damade dura plus de 
dix*huit mois. Pendant ce temps, voici ce qui se 
passa au Palais-Royal, et les changemens qui survin- 
rent dans ma situation. Madame la duchesse de 
Chartres accoucha de deux jumelles. Il étoit depuis 
long-temps convenu entre nous, que si elle avoit 

* Il est Trai quMI y eut ud assez grand nombre d^exemplaires en 
papier yélin et qiC'û y avoit à ce volame une fort Jolie vignette, parfaite- , 
ment bieâ gravée, représentant ma devise, qui se rappôrtoit à mes 
enians, parce que je n'écrivois pour leur éducation que durant la 
nuit depuis minuit jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Cette 
devise ofiroit pour corps une lampe posée sur un bureau à côté d'une 
écritoire, elle avoit pour âme ces mots : Pour éclairer je me consume, 
CSote de V Auteur J 



05 ' MBMOIRBS 

une fille^ j'en serois la gouvernante^ et qu'au lieu' 
de m'en charger lorsque la princesse auroit qua- 
torze ou quinze ans^ je la prendrois au berceau. 
Jusque-là les princesses du sang n'avoient été élevées, 
dans leur enfance, que par une sous-gouvernante. 
Je ne voulois pas perdre ce temps si précieux pour 
l'éducation, car les premières impressions forment 
la base de tout ce qu'on peut faire de bien par la 
suite, J'étois décidiée d'avance aussi, à ne point 
élever la princesse au Palais-Royal 3 mais à me met- 
tre dans un couvent avec elle. Ce sacrifice étoit grand 
à mon âge. J'avois t^nt d'attachement pour mon- 
sieur le duc et pour madame la duchesse de Chartres, 
j'étois si dégoûtée du monde, c'est-à-dire, du Palais- 
Royal, où j'avois éprouvé tant d'injustice, d'ingrati- 
tude et de méchancetés, j'avois. un tel goût pour la 
culture des arts et pour l'étude, que cette résolution 
ne me coûtoit rien. «Tous ces projets furent secrets 
entre madame la duchesse de Chartres et moi. No- 
tre séparation lui faisoit beaucoup de peine, mais elle 
en sentoit tout l'avantage. Elle se promettoit bien 
de venir passer avec moi une partie de ses journées. 
Elle désiroit avec passion une fille, eUe me confia 
qu'elle l'avoit demandée à Dieu dans toutes les églises 
d'Italie. Ainsi; sa joie fut extrême en mettant au 
monde ces deux petites princesses. J'eus beaucoup 
d'inquiétude dans les premiers jours de leur existence, 
elles étoient d'une foiblesse extrême. Il y avoit une 



BÈ MADAME J>B GBNLIS. 0/ 

particularité très-extraordinaire dans leur état ; eUea 
vinrent au monde toutes les deux avec les pieds Doirft* 
ties, comme meurtris, et sentant excessivement mau- 
vais, ce qui dura plusieurs jours ; mais peu à peu 
cette espèce de putréfaction partielle se dissipa. On 
les confia aux soins de madame de Rochambeau > et 
elles restèrent au Palais-Royal jusqu'au moment où 
je devois les prendre, sans déclarer que je dusse 
m'en charger. Pendant ce temps, on bfttissoit 
notre pavillon de Belle-Chasse. Je faisois mon ser- 
vice comme à l'ordinaire, et je recevois toujours du 
monde chez moi tous les samedis* J ^ faisois tous 
les quinze jours de la musique, plusieurs amateurs y 
venoient chanter ou jouer d'un instrument, entre au* 
res, M. d' Adhémar.* Il étoit fort à la mode et 
très en faveur à la cour. Il avoit passé toute sa pre- 

* M. d'Adhémar fut long^-temps connu sont le nom de Montfigdcon. 
Il s'étoit distingué par une action trèt-brillante & Tafiïiire de War- 
bourg ; mais étant alors sans nom, sans liaisons^ sans fortune» cette 
action ne lui valut que la croix de Saint-Louis. En parcourant les. 
parchemins déposés dans les archives du chAteau d'une vieille tante» 
il trouva des titres quiprouvoient sa descendance derancienne maison 
d'Adhémar. Le généalogiste Chérin à qui il porta ces titres» les 
déclara authentiques; et cequen'avoit pu obtenir la bravoure de 
M. Montfalcon fat accordé au nom d'Adhémar ; le nouveau comte 
fut fait colonelcommandant du régiment de Chartres infiinterie. Il 
épousa madame de Valbelle qui possédoit quarante mille livres de 
rente ; le comte de Vaudreuil, son ami» le fit admettre dans la société 
intime de la comtesse Jules de Polignac/*— (iVo^e de VEtUteur.) 



68 MÉMOIRBS 

mière jeunesse en province, .où il avoit eu de grands 
succès de société ; il en avoit rapporté une fatuité 
provinciale, dont il ne s'est jamais défait. Il avoit 
une figure agréable, une grande confiance dans son 
esprit, qui étoit fort commun, et dans ses talens, qui 
tous étoient très médiocres. Je n'ai jamais com- 
pris qu'il ait pu réussir à la cour, et y faire fortune» 
11 chantoit en s'accompagnant de la harpe. Madame 
la marquise de Bethizy et son mari vinrent aussi à 
lAB, musique. Madame de Bethizy avoit une très- 
belle voix : M. de Bethizy étoit aimable, spirituel et 
gai, il dansoit parfaitement bien. Le mari et la 
femme, doués l'un et l'autre de toutes les qualités 
sociales, vivoient dans une union qui étoit citée pour 
modèle. Je voyois aussi assez souvent madame la 
princesse de Craon, dont j'aimois particulièrement 
le naturel et la franchise. Je voyois toujours très- 
souvent mes anciennes amies, mesdames d'Harville 
et de Jumilhac,la marquise de Fleury et mes cousines, 
c'est-à-dire, celles de M. de Genlis, mesdames de 
Crussol et deFaudoas. Le comte de Custines, M* de 
Monville, le chevalier de Chastellux le comte d*Alba- 
ret, M. Donnézan, le chevalier de Durfort, le chevalier 
de Boufflers, le vicomte de la Tour-du-Pin et le comte 
de Schomberg venoient sans cesse chez moi. Je 
n'ai jamais eu à me plaindre de toutes ces personnes, 
à l'exception de mesdames de Jumilhac et de Craon 
qui, depuis la . révolution, sans prétexte, et sans 



DE MADAME DE GENLIS. 69 

raison^ ont tout à coup cessé de me voir. Quand 
je publiai mon premier volume du Théâtre d! éduca- 
tion, ce volume libérateur de MM. de Queissat, il y 
eut pour moi un enthousiasme général, et dans la so- 
ciété, et parmi les littérateurs* Les lettres, les vers 
se multiplièrent. Un nombre infini de personnes de- 
manda à me voir, entre autres, M. de Laharpe.* Tou« 
les journalistes sans exception louèrent à Texcès cet 
ouvrage, et sans aucun mélange de critique. L'ou- 
vrage fut promptement traduit dans toutes les lan- 
gues. L'impératrice de Russie le fit traduire avec le 
russe en regard. Cependant je ne le lui avois point 
oiFert : je n'ai jamais fait hommage de mes ouvragés 
aux princes, à moins qu'ils ne l'aient demandé. 
L'électrice de Saxe me fit l'honneur de m'écrire 

* M. de Laharpe rédigeoît alors le Mereuret et ses éloges étoient 
d*autant pins flatteurs qu^ils étoient plus rares. Génénlemcnt sa 
critique étoit pleine d'animosité, d^amertume et d^exaçération ; elle 
lui attiroit ces querelles fréquentes qui firent dire un jour à Tabbé 
de Boismont, en pleine académie : Nou9 aimoiu tous infiniment M, 
de Laharpey maU on souffre en vérité de le voir arriver sans cesse 
VoreiUe déchirée. Le président de Rosset, auteur d^un pôeme sur 
Tagriculture, fort mal traité par M. Laharpe, s*en vengea par Tépi* 
gramme suivante : 

Si vous voulez faire bientôt 
Une fortune immense, et pourtant légitime, , 
Il vous faut acheter La Harpe ce quMl vaut. 
Et le vendre ce qu'il s^estime. 

(Note de V Editeur,) 



70 MBMOIRB9 

pour me demander mon amitié c'étoient ses propres 
esqiressionB. Sa lettre étoit signée : Faire amie 
Amélie. Quand j'allai faire ma cour à Versailles, la 
reine et toutes les princesses me dirent un mot obli- 
geant sur cet ouvrage. Enfin, jamais on n'est entré 
dans la carrière des lettres avec plus d'éclat et de 
bonheur. A cette brillante époque, j'allai à Saint- 
Cloud, où étoient ma tante et M. le duc d'Orléans ; 
j'y fus très-mal reçue. Ma tante, malgré toute sa 
dissimulation naturelle, ne put contenir son dépit ; 
elle voulut me parler de mes mccèSy et ce fut avec un 
ton d'ironie et d'aigreur qui frappa tout le monde. 
Le chevalier de Chastellux, présent à cette réception 
en fut indigné. 

Cependant j'allois tous les jours passer une heure 
dans l'appartement des petites princesses, que j'ai- 
mois déjà passionnément^ je cultivois mon esprit, ma 
mémoire et mes talens avec une nouvelle ardeur, en 
pensant que toutes ces choses leur seroient utiles 
ainsi qu'à mes filles. Enfin, le moment arriva où 
^allois me séparer du monde, et entrer dans un cou- 
vent; j'avois trente-un ans (1777)/ une santé par- 
laite, et à la figure que j'avois conservée j'aurois pu 
m'ôter plusieurs années. Depuis un an je ne met- 
tois plus de rouge ; il est assez singulier, qu'ayant 
toujours eu des sentimens religieux, tous, les sacrifices 
dedèvote que j'aie faits ne m'aient point été inspirés 



DE MADAME OB GENLIS. 71 

par la religion^ et c'est une chose dont je m'afflige. 
Voici comment je quittai le rouge à trente ans. 
Etant à Villers-Cotterets^ dans ma jeunesse, à l'âge 
de vingt-un à vingt-deux ans, on parla des vieilles 
femmes qui mettoient toujours du rouge, et on les 
critiqua ; je dis que je ne pouvois pas concevoir 
comment quitter le rouge étoit un ' sacrifice, on eut 
l'air de croire que je ne pensois pas cela ; je me pi^ 
quai, et je dis que, pour moi, j'étois décidée à le 
quitter à trente ans ; on se récria, et surtout M. le 
duc de Chartres : je lui offris de parier une discré- 
tion que je quitterois le rouge le 25 janvier 1776, et 
je tins parole. On n'oublia pas cette singulière ga- 
geure, parce qu'elle fut rappelée plusieurs fois dans 
l'espace de dix ans* Une quinzaine de jours avant 
l'époque de mes trente ans, je dis à M. le duc de 
Chartres que je le priois de songer à ma discrétion, 
et le 25 janvier je trouvai dans mon cabinet une 
poupée de grandeur naturelle, assise devant mon 
bureau, une plume à la main, et coiffée avec des 
millions d^ plumes ; sur mon bureau étoit d'un côt<$ 
une rame de superbe papier, et de l'autre trente-deux 
livres in-S**. blancs, reliés en maroquin vert, et 
vingt-quatre très-petits reliés en maroquin rouge; 
aux piieds de la poupée étoit un carton rempli de 
petits papiers à billet, d'enveloppes, de cire à cache- 
ter, de poudre d'oi^ et d'argent, avec un canif, dçs 



72 MÉMOIRES 

ciseaux, ujie règle, un compas, etc. Ce présent 
m'enchanta ; je n'ai jamais mis de rouge depuis. 

Je dois rendre hommage ici à la bienfaisance 
du baron de Vioménil ; il s'intéressoit vivement 
au chevalier de Queissat, et, comme en sortant 
de prison, lui et ses frères se trouvoient sans état, 
il les plaça suivant leur grade, dans son régiment, 
qui étoit en Corse, et il donna douze mille francs 
pour tous les frais de leur équipement et de leur 
voyage : il eut la grâce pour moi de me charger 
de le leur annoncer, quand j'irois les tirer de pri- 
son. Mais je fis participer à cette grâce M Ger- 
bier, qui, dans toute cette affaire, eut beaucoup plus 
de mérite que moi, car je consentois seulement à 
l'impression de ce volume : et, lorsque tous frais 
faits, ce recueil eut produit quarante-sept mille francs, 
je voulus sur cette somme, non seulement payer à 
M. Gerbier ses honoraires, mais plusieurs débourses 
qu'il avoit faits de sa poche ; il refusa tout avec une 
générosité bien peu commune. Ainsi l'on doit le 
regarder comme le bienfaiteur principal de MM. de 
Queissat.^ 

* Gerbier aimoit à rendre service. Ce fut lui qui procura une 
«bbaye à Tabbé Amauld. Cet avocat, célèbre dans les improvisa- 
tions du barreau, préparoit dans son cabinet, et arrétmt le plan de 
. ses discours j à l'audience il ne s*en écartoit pas, même dans les 
mouvemens les plus passionnés. La modération, la raillerie fine, la 
grâce. Ponction, la pathétique,rénergie et la force composoient cette 
éloquence variée, puissante et victorieuse dont la gloire est vivante 
encore an milieu d'une génération qui n'a point connu Gerbier. Ne' 



i^ MADAME DB 6BNLIS. 73 

La surveille de mon entrée à JBeUe-<3ia80e, je 
Boupaî au Palais-Royal un des petit^ jpurs. .Madame 
de Barbantane y étoit ; on pari» de mon entrée au 
couvent ; madame de Barbantane dit que j^e devois 
m'attendre à éprouver la plus vive émotion^ quand la 
grille se referméroit sur moi^ et que c'étoit ce qu'elle 
avait prouvé en entrant à Panthemont« Madame 
la duchesse de Bourbon avoit quinze ans quand elle 
la prit, et par conséquent elle ne devpit rester au 
couvent que trois ou quatre ans. Aussi, trèç-choquée 
de cette comparaison, je lui répondis qu'elle m*ef- 
frayoity parce que si l'impression étoit pr<^rtionnée 
au sacrifice je m'évanouirois, puisque les piineesses 
n'avoient que onze mois* 

Enfin, le jour même de mon entrée à Belle-Chasse, 
j'eus la joie inex^MÎmable d'aller avec Gerbier^ isetirer 
de prison MM. de Queissat, et de leur annoncer en 
même temps ce que M. de Vioménil faisoit pour eux. 

en 1725^ il débuta aa barreau en 1746^ et bientdt la défeme des 
canses les pins célèbres lui fut confiée. On s^occupe en ce Qioment 
de recueillir ses écrits qui sont d^autant plus précieux que leur but a 
toujours été de soutenir la cause de la justice et de défendre Tinno. 
eence. Un biographe a tracé de Gerbier le portrait que voici : <<Sa 
taîile étoit nik^esens de ^moyenne. Toii|e4*habitude deson corps 
noble et sans gêne ; un fh>nt découyert^des yeujc étincelans, un nez 
luiuilin» une bouche agréable, une physionomie vive et niobile, i^ou- 
toient beaucoup aux charmes de son organe sonore, flexible et en- 
chanteur.** Gerbier flhi d*an ayecat de Remma^ est mort en I7iB8.F— 
CNatê de VEdiieurJ 

TOME III. 4 



74 MÉMOIAKS 

Je n*ai rien vu dans'^ma vie de touchant et de noble 
comme la reconnoissance du chevalier, et le bonheur 
de tous les trois 3 ils avoient un quatrième frère, qui 
n'étoit point mêlé dans leur malheureuse affaire^ qui 
ëtoit à Paris, et que j'avois vu sans cesse, pour le 
charger de commissions pour eux ; il étoit présent à 
cette scène. Je les conduisis tous chez Gerbier, 
d'où ils dévoient aller remercier le baron de Vioménil, 
et je les invitai tous les quatre, ainsi que Gerbier, à 
dîner à Belle-Chasse, le jour même. 
- J'entrai à Belle-Chasse, à midi dans le pavillon 
charmant bâti au milieu du jardin, et sur mes plans : 
ce pavillon communiquoit au couvent par un long 
berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé 
de vigne. Toute la communauté, conduite par la 
prieure, vint recevoir mes petites princesses à la 
grande porte du couvent : nous les conduisîmes à 
Téglise, ensuite nous allâmes nous établir dans notre 
jolie maison. Je n'éprouvai nullement cette émotion 
dont m'avoit parlé madame de Barbantane : je' ne 
sentis que de la joie en entrant dans ce paisible asile 
où j'allois exercer un si doux empire : je pensai que 
je pourrois me livrer à mes véritables go£its, et que 
je ne serois plus en butte à la méchanceté qui m'avoit 
causé tant de chagrins ! Je ne fus pas fort tranquille 
les premiers jours, parce que la curiosité attira à 
Belle-Chasse toutes les personnes du Palais Royal et 
tout ce que je connoissois d'ailleurs. Tout le 



DE MADAMB DB GBNLIS. 7^ 

monde fut enchanté de mon établissement, qui étoit 
en effet charmant. J'avois dans ma chambre à cou- 
cher une grande alcôve, dont mon lit n'occupoit que 
la moitié ; il s'y trouvoit un passage qui donnoit dans 
la chambre des princesses à côté de la mienne, et 
dont je n'étois séparée que par une porte de glaces 
sans teint et sans rideau, de sorte que je pouvois voir 
de mon lit tout ce qui se passoit chez elles. Une 
des pièces de l'appartement contenoit dans des ar- 
moires de glaces tout mon cabinet d'histoire natu- 
relTe : je n'avois emporté du Palais-Royal que cela et 
mon bureau. J'ai été la première femme qui ait eu 
un bureau ; ce que l'on critiqua beaucoup d'abord, et 
ensuite presque toutes les femmes en eurent. M. de 
Genlis, qui me le donna, l'avoit mis dans mon cabinet, 
au-dessous d'une grande glace. Mon frère fit à ce 
sujet de jolis vers qu'il écrivit et fit encadrer dans un 
petit tableau qu'il plaça au-dessous de la glace de 
mon bureau, et que voici : 

Qa*aii Tienx notaire en long manteaui 
Avec un pâle et long yûagw. 
Se sèche derant un bureau, 
Cest son devoir, c'est son jiMOge ; 
Mais que ce meuble du barreau, 
Que ce noir et triste bureati 
Se trouve chez vous, ma Hiéraire, 
Je ne puis m*empécher de dire^ 
Dussiez-vous en être en courroux, 
Qu*un bureau n'est pas fait pour vous. 

4* 



76 M£MO»i» 

N0B9 €e n'est point ici sa pf ace. 
, HmI } vittoii jamaisane Gvàce 

Awwte A qM ■i'wm bureau ! 
VoUi le bigarre tableau 
Que TOUS nous présentez yons-même^ 
Lonqu^avec une peine extrême^ 
Appliqua â "Totre bureau, 
¥««B laiieB m «Ktiaît «ovrewi. 
JL'am^nr kplii» vif, I9 plni tendrr, 
N'osera Jamais entreprendre 
D'avouer le feu le plus beau. 
Dans un cabinet à bureau ; 
De «un asptôt, de sa pt âseace^ 
Telle eflt I« filcti^vs» iniueaee: 
Oni des Aoioiirs e'<9t le tombeon. 
Levez les yeux, voyez, de gn^^ce, 

t 

Au-dessus de votre bureau, 
Ce4|iie> VMitfoAne cette glaee^ 
^r nm (traits vm» veim« )a traffi 
IXe rennnl, «omece de tqnales vm^Xt 
Et c'est là l'effet deà bureaux. 
Ah ! si du soin qui me travaille, 
Vous pouviez, partageant les seins. 
Avec moi venir à Versailles, 
Je|WMiȎy ne flatter dainolnB 
De vous g&Mr -de la Iblie 
Des bureaux; et-de votre vie. 
Vous n^'wmrfriez veteuner. 
Ni même «n entendre parler. 
Du bureau qidttez la naiife) 
De Pétné» te v^tea^yavam, 
Lorsqu'on «at «inMdil» «t JbUe, 
Ne valent pas nn4oaK repes. 



DE MADiUfS lim GBNLIS. 77 

6«i, «*oit M le tMktthtof «É^^duie, 
Le seol qui mil toi^onr» iioiiy«ai% 
£t je ne tolère an bareai!» 
Qae pour écrire à ce qu'on aime. 

On me conserva mon logement au Palai»*Royal, 
parce qa'il étoit âestiné à ma fille, aînée, à laquelle 
une place étoit poromise pour eon mariage} U éloit 
meublé magnificpiement^ tapissé en damas bleu avec 
des baguettes dorées de la plus grande beauté^ il eon- 
tenoit pour dix^-huit mille francs de gfau^es j je n^en 
ôiBà rien^ et je me fis meubler i BeUe^Cfaasse avec 
une extrême simpiietté, parée que, suivant Tusa^ de 
la maison, quand l'éducation étoit fii^, les meubles 
appartenoient à la gouvernante. Les appointemens 
de gouvernante étoient de six miHe francs) mais 
comme je prenois ks princesses an maillot, M* ht 
duc de Chartres m'en offidt douze j je les refusai ; 
je me contentai de six mille francs, ne voulant point 
que Ton pût croire qoR je m'en étois chargée, ai 
jeunes;^ par un motif d'intérêt. On a beancoup ac- 
cusé M. le due de Chartres d'être avare, et c'étoîiUDe 
injustice ; je l'ai vu payer deux fois, de fort bonne 
gràce, les dettes de madame la ducJbesse de Chartres, 
et donner fort libéralement l'argent nécessœre pour 
son voyage d'Italie, pour celui de Hollande, et pour 
l'éducation de ses enfans ; je l'ai vu faire des actions 
particulières très^généreuse») en voici trois traits, 
et j'en pourrois citer beaucoup d'autres. Le chevalier 



78 MÉMOIRES 

de Barbantane^ qu'il ne connoissoit point^étoit, en Al- 
lemagne^ attaché au duc de Deux-Ponts ; quand ce 
prince mourut^ le chevalier se trouva sans place et 
sans fortune ; M. le duc de Chartres me vit affligée 
de sa situation^ et de lui-même^ sans nulle espèce de 
sollicitation de ma part^ il me dit de lui écrire pour 
l'engager à recevoir de lui une pension de quatre 
miUe francs ; le chevalier eut la délicatesse de la re- 
fuser^ parce qu'il n'y avdit aucun droit } mais comme 
cette délicatesse n'étoit pas commune^ M. le duc de 
Chartres ne s'attendoit certainement pas à ce refus. 
J.'étois encore au Palais- Royal lorsque' M. le duc de 
Chartres eut le malheur de blesser à la chasse à 
tirer son coureur^ et sans qu'il y eût de sa £stute : ce 
coureur étoit couché dans un fossé^ sans que M. le 
duc de Chartres pût le savoir *, une perdrix sortit de 
ce fossé^ M. le duc de Chartres tira au moment où 
son coureur se soulevoit; il reçut le coup dans la tête;, 
le fusil n'étoit chargé qu'à plomb : mais il fiit griè- 
vement blessé. M. le duc de Chartres, désespéré, le 
prit dans ses bras, le porta dans sa voiture, et le con- 
duisit sur-le-champ à Paris chez un des meillexirs 
chirurgiens; le coureur guérit; nous' l'avons vu 
même reprendre son service ; mais sa santé fut visi- 
blement détruite, et il mourut au bout de huit mois. 
M. le duc de Chartres fit à sa veuve une pension 
viagère de quinze cents francs, réversible sur la tête 
de sa fille unique âgée de douze ou treize ans ; et 



DE MADAME BB GRNLIS. 7d 

comme cette femme avoit une fort mauvùse conduite^ 
il ôta de ses mains cette enfant qui étoit fort jolie^; 
il la mit dans un couvent cloitré, et il paya à part sa 
pension^ outre celle de quinze cents francs. Elle resta 
cinq ans dans ce couvent; ensuite M. le duc de Char- 
tres lui donna un trousseau^ de l'argent comptant^ et 
la maria. 

Un jour au Palais-Royal, M. le duc de Chartres 
me chargea de lui trouver pour Mousseaux un bon 
jardinier, qui voulût épouser une jeune laitière. Je 
me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la lai-, 
tière du château de Genlis, je calculsd qu'elle devoit 
avoir dix-huit ans, et j'écrivis à madame Foret, sa 
mère, qui m'apprit qu'elle n'étOit point, mariée : 
alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame, 
Adam, la plus célèbre laitière ; elle apprit là à faire 
d'excellens fromages à la crème, et à se perfection- 
ner dans tout ce qui avoit rapport à cet état, elle y 
resta trois mois ; pendant ce temps, je cherchai un 
jardinier ; j'en trouvai un qui a été fort célèbre dans 
son art : il étoit Allemand, et s'appeloit Etickausen. 
Rose étoit jolie et d'une honnêteté parfaite, mon jar- 
dinier en devint tout de suite amoureux : je lui don- 
nai un joli trousseau, je la mariai, et je la menai moi-> 
même à l'église ; ensuite j'eus le plaisir de la con- 
duire à Mousseaux, dans ime charmante petite mai- 
son que M. le duc de Chartres avoit .&it bâtir exprès 
pour eux en forme d'une grande laiterie ornée, toute 



80 MÉHOIEES 

Bïeublééy ayec des armoires remplies de linge de wé^ 
nage, dé hieàcé, de casseroles, et contenatit eu outre 
douze ëouverts d^atgent. M. le duc de Chartres, eu 
ma faveur^ leur donna mille écus de gages, et £tic» 
kaùsen^ pour compléter le bonbeur de sa femme, 
imagina une chose charmaaitè : à son insu il fit Temr 
de Genlis sa mère, qu'elle trouva dans sa maison, 
satis êy afteiidi^. J'étois seule dws la confideaœ ; 
Etickàllsén, pour hii causer cette siirprise, n'ayoît 
pas voulu qu'elle assistât au mariage ] il garda ton-*, 
jours avee lui cette bonne femme, dont il eut tous les 
soins possibles, et qu'il ne quitta que lorsque je la faii 
ck^ftliiicd par la suite, pour en faire notxe Mtière a 
Saint-Leu f je n'ai jamais passé une matinée plus 
agréabk« 

J'ai conduit la maison de BeUe^Chasse ctl'éduca^ 
tion des princesses et des princes, leurs frères, avec 
une économie remarquable, et qui a été citée z mon 
premier pi^cipe étoit d'y avoir l'oeil, de compter tous 
les joitfs, et de savoir le prix des choses, et surtout ks 
doses de comestibles donnés chaque jour à la cuisine 
pour les repas. Les doses ne changent jamais; et c'est 
là-dessus principalement qu'on est friponne, ou qu'il 
y a du gaqntlage quand on n'y fait pas une extrême 
attention. Je savois donc ce qu'il falloit donner de 
vermicelle on de riz pour un potage de quatre, huit,, 
douze personnes^ etc.; car il suffit de savoir ce 
qu'il en feut pour une ou deux : j'avois fait la même 



DB MAOAMB !>■ 6BNL1S. ,81 

combinaisoa potir le sacre des compotem, dei crémëi, 
etc., poar l'hutte, le beurrl^, le kilàge, etc« SttffB) J'tife^ 
voyois secrètement toutes les semaines à la halle un 
homme dont je eonnoissob la Éerupukuee et délicate 
probité : il s'infbrmoit du prix courant de toutes Um 
denrées, et il me rapportoit ce détail par écrit. 
Four se soustraire à la redoutable inimitié des cuisi- 
niers, il m'avoit Mtpi^mettre le jritus profond secret 
que j'ai si fidèlement gardé, que jamais on ne s'est 
douté de notre intelligence à cet égard. Cet homme 
étmt un talet de chambre de Mademoiselle^ il s*ap« 
peloit Horahi. J'aime à le nommer, parce que j« 
lui ai dû en très-grande partie l'économie tant louée 
de la maison de BdUie-Chasse, et la rotation de 
boflne mëmigèrê^ qu'on accorde avec tant de répu- 
gnance aux femmes qui aiment la lectui«, et qui cul* 
tivent la littérature et ks atts% 

J^entre dans ce minurîeux détaiyiy P. pait)e qu'il tiêut 
fort peu de place dans ces mémoires } 2^* parce que 
c'eôt un devoir pour moi de ne rien omettre à cet 
égard ; puiÉquè je m'étois chargée de la dépense, la 
seule probité m'imposoit la loi de ne négliger aucuns 
des moyens de la bien conduire. Je n'ai jamais 
voulu me' charger de l'argent pour la dépense s un 
trésori^ payoit sur mes mémoires arrêtés i c'est en- 
core une règle que j'avois étiAlie. On lit avec pktsil* 
dans les Lettres et les Mémoires de madame de 
Maintenon les conseite de méMjgt, qu'elle donne 

44fF« 



82 MEMOIRES 

sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur, leur 
prescrivant ce qu'ils doivent se faire servir à leur 
dîner, les instruisant du prix des comestibles, etc. 
Cette bonhomie et ces petits soins plaisent dans une 
personne qui vivoit dans un si grand monde; mais 
ce n'étoit point pour elle un devoir : ainsi, j'espère 
qu'on me pardonnera cette courte digression. Mon 
second principe étoit d'engager mes élèves à donner 
avec magnificence dans toutes les occasions, mais de 
ne les faire acheter et payer que comme des particu- 
liers et mon troisième, de ne me servir personnelle- 
ment d'aucuns de leurs marchands ou fournisseurs. 
M. le duc de Chartres applaudit à cette économie, 
mais ne la demandoit point; et quand je lui ai pro- 
posé, pour l'avantage de cette éducation, des dépen- 
ses tout-à-fait inusitées, il les toujours a faites, non- 
seulement sans opposition, mais avec empressement 
et plaisir ; comme par exemple, tous les joujoux ins- 
tructifs, les palais d'architecture, se démontant, et 
qui ont coûté si cher, et tant d'autres choses de ce 
genre, et enfin l'acquisition de la belle terre de Saint- 
Leu, celle du château de la Motte, seulement pour 
leur faire connoitre la mer, nos courses, nos voyages 
dans l'intérieur de la France, etc. J'avois tâché de 
rendre utile à l'éducation, jusqu'à l'ameublement de 
Belle-Chasse. La tapisserie de la chambre des prin- 
cesses représentoit peints sur toile à l'huile, sur un 
fond bleu, les médsdUons en grisaille, d'après les mé- 



DE MADAME DB GBNLIS. 83 

dailles, des bustes des sept rois de Rome^des empe- 
reurs et des impératricesjusqu'à Constantin le Grand* 
Les dessus de porte représentoient des traits particu- 
liers de la même histoire ; à chaque médaillon se 
trouvoient la date et le nom des personnages. Deux 
grands paravens représentoient les rois de France > 
les écrans montés, les écrans de main^ et les dessus 
de la porte de la salle à manger représentoient des 
traits mythologiques. Tout Tescalier étoit.recouvert 
des cartes de géographie, que Ton pouvoit détacher 
pour les leçons ; j'avois mis les cartes du midi dans 
le bas de Tescalier^ et celles du nord dans le haut. 
J'ai détaillé toutes ces choses à^as uictële et Théodore. 
Enfin, j'avois fait graver, en lettres d'or, au-dessus de 
la porte grillée qui nolis renfermoit, ces paroles 
d' Addison, tirées du Spectateur anglais : '^ True 
" happiness is of a retired nature and an enèmy to 
*^ ponip and noise J* 

M. de Schomberg venoit souvent me voir. Il m'a- 
mena d'Alembert, pour lequel je n'avois aucun peur 
chant naturel. Sa figure ignoble, et sa voix aigre et 
de fausset me déplaisoient. Il étoit, dans la conver- 
sation, acre, bouffon, burlesque et caustique; je ne 
le reçus que par complaisance pour M. de Schom- 
berg. 

Je donnai successivement, dans les dix premiers 
mois de mon séjour à Belle-Chasse, mes autres vo- 
lumes du Théâtre d'Education, dont les journaux 



84 MlÊMOIUiS 

parièrent avec les mêmes éloges.* A propos de 
celui des pièces tirées de TEcritare sainte, d'Âlem* 
bert, en présence de M. de Schombetg me dit amicale- 
inent qu'il ine conseilloit de ne jamais parler à Tavenir 
de la religion,' parce que cette mode était pensée ; 
qu'il falloit employer ma belle imagination sur des 
sujets seulement moraux (on savoit que je travaillcns 
à jidèle et Théodore) ; et qu'alors je serois sûre 
d'obtenir les suffrages les plus éclatans, et que lui, 
par exemple, proposeroit à l'Académie de créer 
quatre places de femme, afin de me mettre à leur tête; 
et qu'il étoit certain d'obtenir cette grâce, qui me 
couvriroît de gloire, parce que le public penseroit 
bien que l'cm n'auroit nommé les trois autres, que 
pour avoir le droit de me faire cette faveur, en dimi- 
nuant un peu l'envie qu'elle exciteroit. Je lui de- 
mandai quelles seroient mes trois compagnes. Il 
me nomma mesdames de M ontedson, d'Angevilliers 
et d'Houdetot. Je répondis qu'il m'étoit impossible 
de séparer la religion de la morale, et que je n'aurois 
aucune espèce de talent, si je vouloir la priver d'une 

* Voici en qaels termes Grimm en parle dans sa Correspondance 
HHéralrê^ ** H parolt trois nouveaux roliiineB idu Théâtre d^JBduca- 
tiem d» Madame la comtesM de Gealis. Cm nouveaux volomes 
soutiendront la réputation du premier. Cest la même morale jpré- 
sentée avec toutes les grâces de rimagination la plus heureuse, et de 
la sensibilité la plus douce. Il est impossible de rendre la vertu plus 
umabte et dMntéresser le cœur par des impressions plus innocentes 
ek ph» piireB;»'^iV«#« de rMdUnt.) 



DE MADÀMH DB 6BNLIS. 85 

telle base ; que ncm^seiikiiieiit je parlerois sans cesse 
de la religion,mais que je combattrois de toits mes foi» 
blés moyens la fitusse philosophie qui l'attaque et Ift 
calomnie. Il me répondit, avec colère et avec dé- 
dain, que je m'en repentirois. Il ajouta du ton le 
plus ironique et le plus amer, que la grdce pourroit 
être de mon côté, mais que la/orcét n ^ seroit pas. Je 
répondis qu'avec la rmson, la droiture et la persévé- 
rance, on est toujours fort* La dispute devint très- 
piquante de part et d'autre, malgré tous les efïbrts de 
M. de Sdiomberg pour nous adoucir et nous conci- 
lier. D'Alembert s'en alla furieux contre moi ; de^ 
puis ce jour-là je ne l'ai plus revu. Tel a été le com- 
mencement de ma brouillerie avec les philoso- 
phes. 

J'ai oublié de dire que, parmi les lettres de complî- 
mens sans nombre que je reçus au Palais-Royal, sur 
le premier volume du Théâtre cT éducation, y en reçus 
une de madaipie d'Ëpinay,^ que je ne connoissois pas 
du tout* C'étoit alors une femme de cinquante ans, 
très-infirme, et qui ne sortoit point; elle me demah- 
doit avec instance d'aller la voir. Sa lettre étoit ai- 

* Madame d^Epinay a composé pour la jeune comtesse Bmillé de 
Belziince un livre intitulé^ les Conversatioiud* Emilie, qui a été sou- 
vent réimprimé, et dont les maximes sont la condamnation de cette 
vie licencieuse dont elle nous a révélé les écarts dans les mémoires 
qu^elle a laissés, et qui ont été imprimés après sa mort arrivée en 1785. 
Ce livre sur Pédacation fat eouronné j^9.TVAcQûémle.--^Note dûPE- 
diteur,) 



86 MÉMOIRB8 

mable^ je me décidai à lui &ire unie visite; elle me 
reçut si bien^ que je promis d'y retourner. M*. 
Grimm logeoit chez elle^* et il étoit toujours en tiers 
avec nous Je Tavois déjà vu à Venise^ et, sans le 
trouver aimable, sa conversation me plaisoit, parce 
qu'il avoit beaucoup voyagé et qu'il répondoit avec 
complaisance à toutes mes questions. Madame d'£- 
pinày n'avoit jamais dû être jolie, ses manières man- 
quoient absolument de noblesse ; il y avoit du com- 
mérage dans son ton, mais elle étoit naturelle, obli* 
géante, elle n'avoit pulle pédanterie ; son esprit me 
parut commun, et son instruction fort bornée.f Je 

* GrimiDy né en Bayière, yint en France longf-temps avant la révo^ 
lution. Son g^ùt pour la musique et les beaux-arts le lia avec J.-J* 
Rouasean et Diderot ; le premier Tintroduisit dans la maison de ma* 
dame d^Épinay, et le second dansla société d^Helvétius, du baron d^Hol. 
bacb^ de d'AIembert, etc. 11 étoit caustique et trancbant dans la con- 
yersation, et Ton a prétendu qu^il mettoit du rouge et du blanc, ee 
qui lui fit donner le sobriquet de Tyran le Blanc, Dans la dispute 
entre les Gluckistes et les Piccinistes, quoiqn* Allemand, Grimm prit 
parti pour la mufdque italienne. U rendoit compte à H duchesse de 
^ae-Gotha de tontes les nouveautés littéraires qui se publioient â 
Paris, et de tous les petits èvénemens qui arrivoient dans la république 
des lettres. C^te correspondance, conmiencée en 1753 et terminée 
en 1790, a été imprimée depuis la mort de Grimm arrivée en 1807) à 
Gotha, où il s*étoit retU^ ; il étoit né en 1723,^ Noie de VE* 
diteur.) 

f Je Paurois jugée beaucoup plus défavorablement si j*avois pa 

' connoUre les indignes mémoires que Ton a publiés depuis, sous son 

nom ', il règne dans cette ignoble production la plus dégoûtante 

perversité, parce quVlle y est naïve et fîpoide. Je crois d^aillenrs 



DE MADAME DB GBNLIS. 8/ 

rencontrai chez elle madsûne d'Houdetot^^ sa beUe- 
sœur^ beaucoup plus spirituelle qu'elle ; je la regardai 
avec curiosité, parce que j'avois lu, dans les Confes- 
sions de J.'J. MousseaUy qu'il avoit été passionné- 
ment amoureux d'elle ; cependant elle étoit extrême- 
ment louche, et ses traits d'ailleurs n'étoient pas 
beaux. Elle me fit beaucoup d'avances et d'invita- 
tions d'aller chez elle ; elle vint chez moi, et je lui 
rendis sa visite, à l'heure où je savois que je trouve- 
rois rassemblée dans son salon toute sa société de 
beaux esprits. J'y vis, pour la première fois, M. 
de Saint-Lambert ; je restai là une heure et demie, 
fort silencieuse et fort appliquée à écouter. La cou- 

• 

quePanteur^qm n*avoit nais principes^ne tae fit ancan scrupule. d^al- 
térei; et de dénaturer souvent les faits : elle avoit à se plaindre de 
Rousseau et de Duclos^ et je suis persuadée qu^elIe exagère beau- 
coup leurs torts avec elle. 

Au reste il ne faut pas juger les mœurs de ce temps par le tableau 
hideux qu'elle présente j madame d*£pinay n^a peint qu'une très- 
petite société, composée en gênerai de personnes de très-mauvaise 
compagnie ; et, dans sa jeunesse, sa conduite et ses liaisons Pont tou. 
jours empéctiée d'être admise dans \a.hoùiïe,'-^Notede V Auteur.) 

• * Mademoiselle Lalive, qui épousa le comte d'Houdetot, répandit 

beaucoup d'agrément dans la société par son amabilité et les grâces 

de son esprit. La duchesse de LaValIière avoit conservé à cin- 

. quante ans, une très-belle figure : madame d'Houdetot, en la voyant, 

fit cet impromptu : 

La natdre prudente et sage. 

Force le temps à respecter 

Les charmes de ce beau visage. 

Qu'elle n'auroit pu répéter. — (Noie de PEditJ 



86 uàMOïnxa 

versation manquoit d'agrément, parce que chaeua 
n'étoit occupé que du désir d'7 briller. C'étoit le 
seéond bureau d'esprit que je Tojrois, iet je ne le 
trouvai pas pins amusant que cdxà de madame Geof* 
frin; j'en yis^ étant à BeUe^^Chasse, un troiâiènie 
qui me pbit davanti^. Madame du Déffimt étoit 
patente de MM; de Genlis ; maiiâ comme elle avoit 
eu dans sa jeunedse^ et dans son âge mûr, une con* 
duite très-philosophique^ madame de Pmsieux m V 
▼oit défendu de la Tdir: e'étoit de sa part une 
vieille rancune de scandale, que les qnatre*vingt 
quatre ans de madame du Deffimt auroietit' dft lui 
6ten Madame du Deibnt m'écrivit les plus aitioa^ 
blés billets pour m'engager à l'aller voir, et j'en 
obtins la permission de madame de Puisieux. 

Je n'avois nulle envie de connoître madame du 
Défiant. Je me la représentois apprêtée, pédante, 
précieuse.. J'étoîs surtout effrayée de l'idée que je 
me trouverois au milieu d'un cetcle de philosophes. 
J'imaginois qu'étant ainsi en force, ils parleroient et 
diiïfierteroient avec ce ton emphatiqiœ qu'ils prennent 
tour à tour dans leurs écrits, et je sentois que je 
ferois une triste figure dans cette étrange assemblée, 
présidée par une sibylle, enthousiaste de toutes ces 
déclamations, et qu'il étoit impossible de contredire 
ouvertement, puitrque, aveugle et octogénaire, elle 
étoit doublement respectable par la vieillesse et par 
le malheiur. Enfin, je pris mie courageuse résolu- 



^ DE MAjDAAUB dk obnlis. 80 

tion : je itie rendis, le soir même, à Saint* Joeeph, 
chez madame du Deffimt. II y avoit assez de monde 
chez elle, et j'aperçus, avec pkisir, deux ou troi» 
hommes de ma copnoissance* Madame du Deffimt 
me reçut à bras ouverts, et je fus agréablement sm^ 
prise en lui trouvasit beaucoup de naturel, et Tair de 
la bonhomie. C'étoit une petite femme maigre, pèle, 
blanche, qui n'a jamais dii être belle, parce qu'elle 
avoit la tète trop grosse, et les traits trop grands 
pour sa taille. Cependant elle ne paroisaoit pas avssi 
âgée ^'elle Tétoit en effet. Lorsqu'elle ne s'animoit 
pas en causant, où. voyoit sur son visage rex^essiooi 
d'une morne tristesse ; en même temps on remarv 
quoii sur sa phygion(»nie, et dans toute sa personne 
une S(»te d'immobilité qui avoit quelque chose de 
très-frappant. Quand on lui pkisoit, elle étoit zf> 
cueilbMte \ elle avoit même des manières larès-aâlgc- 
tueuses» Les personnes hici^ablea d'aimer necon** 
noissent pas la différence infinie qui se trouve entte 
la bienveillance et l'amitié; un goût est pour ellee 
un attachement \ elles croient aimer dès qu'elles ont 
envie de plaire et qu'on les amuse. Cette erreur^ 
qui avilit les femmes dans leur jeunesse, leur donne, 
dans l'âge avancé, toutes les apparences de l'affecta* 
tion et dé la fausseté. Il est vrai que ces démon-' 
fitrations de tendresse ne signifient rien de ce qu'elles 
semblent exprimer, mais presque toujours elles sont 
prodiguées de bonne foi. 



90 MÉMOIRES 

, On ne parla chez madame du Défiant^ ni de philo- 
sophie^ ni même de littérature : la compagnie étoit 
composée de gens de différens états; les beaux-es- 
prits s^trouvoient en petit nombre, et ceux qui vont 
dans le monde y sont communément aimables, quand 
ils n'y dominent pas. Madame du Deffant causoit 
avec agréments bien différente de l'idée que je m'é- 
tois£Edte d'elle^ jamais elle ne montroit de préten- 
tions à l'esprit; il étoit impossible d'avoir un ton 
moins tranchant; ayant très-peu réfléchi, elle n'étoit 
dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit-on, 
sans aucun système, une conduite très-philosophique 
dans sa jeunesse. On étoit alors si peu éclairé, que 
madame du Deffant fut long-temps, sinon bannie de 
la société, du moins traitée avec cette sécheresse qui 
doit engager à s'en exiler soi-même. Trente ans 
après, la lumière commençant à se répandre, madame 
du Deffiwt crut se rétablir dans le monde en adop- 
tant des principes qui la justifioient. La philosophie 
sauvoit l'humiliation de rougir du passé; il étoit 
agréable de pouvoir tout à coup regarder en arrière, 
non-seulement sans regret et sans honte, m^s avec 
satisfaction et une sorte d'orgueil ; et, au lieu d'a- 
vouer qu'on s'étoit conduit avec beaucoup d'impru- 
dence et d'étourderie, de pouvoir se vanter d'avoir été, 
par une heureuse inspiration, disciple des philosophes 
à naître ; et enfin, il étoit beau d'avoir le droit de 
dire à tous les grands et célèbres moralistes du jour : 



DE BiADAMB DB GBNUS. 91 

Ce que vous prêchez je l'ai fait avant que vous eussiez 
instruit Tunivers. 

Madame du De£hnt n'ayant de sa vie médité ime 
opinion^ au fond de l*âme n'en avoit point; elle n'é- 
toit pas même sceptique. Pour douter, pour ba- 
lancer, il faut du moins avoir superficiellement com- 
paré, et fait quelque examen; et c'est une peine 
qu'elle n'avoit jamais voulu , prendre. Elle se pei- 
gnoit très-bien elle-même, eadisant qu'elle laissoit flot* 
ter son esprit dans le vague. .'Triste situation à 
tous les âges, surtout à quatre-vingts ans !• • • «Cette 
paresse d'esprit et cette insouciance lui donnoient 
dans la conversation, tout l'agrément de la douceur. 
Elle ne dispùtoit point ; elle étoit si peu attachée au . 
sentiment qu'elle énonçait, qu'elle ne le soutenoit 
jamais qu'avec une sorte de distraction. Il étoit 
presque impossible de la contredire ; elle u'écoutoit 
pas, ou elle paroissoit céder, et elle se hfttoit de par- 
ler d'autre chose. Elle me fit promettre de revenir 
la voir à l'heure où, sortie de son lit, elle achevoit dé 
s'habiller, elle étoit alors toujours seule, c'est-à-dire 
entre trois et quatre heures après-midi, car elle avoit 
depuis long-temps perdu le sommeil. On lui faisoit 
la lecture durant la nuit, et elle ne s'endormoit ja- 
msds avant le jour. J'y retournai le surlendemain. 
Je la trouvai dans son fauteuil, un valet de chambre 
assis à côté d'elle lui lisoit tout haut un roman. 
Le roman l'ennuyoit, et elle parut charmée de VMk 



SS MéliOIllEB 

visite : je restai deux ou trois heures avec eOe^ et 
j'écoutpis presque toujours. Elle me parla de Tau- 
cien tettii»^ de la eour^de madame la duchesse du 
Maine, de:Cfaaulieu^ du marquis de Lafare^de Tingé- 
nieux Lamothe^ de madame de Staal> dont j'aime tant 
Fesprity et elle me promit de me montrer une autre 
fois {Plusieurs petits manuserits et teaucoup de lettres 
de Timpératrice de Russie. Madame du Défiât, au 
moyen d'une petite machine très-*Mmple« éorivoit fort 
bien et se passoit de secrétaire : son écriture étoit 
grosse, mais tràs-Usible. lues jours suivaus eUe me 
fit lire, par son valet de chancre» plusiettrs petits 
morceaux de sa composition^ des allégories et des 
portraits : c'étiHt le goût du siècle dernier parmi les 
personnes spirituelles de la société./ Ces portraits^ 
tous faits avec l'intention de plaire et de flatter^ 
sont assez insipides | le pins joli que madame du 
Deffiint ait écrit est celui de madame de Mirepoix^ 
fait aussi, mais en vers, et d'une manière très-agjréa* 
ble, par le président Hénault. J'avois beaucoup 
plus de curiosité de connoître les lettres de l'impé- 
ratrice^ mais elles ne contiennent que des allusions et 
des plaisanteries de société, la jAupart sur M. Grimm. 
Pour mé les faire comprendre^ madame du Def&nt 
étoit obligée d'arrêter, à chaque ligne, le lecteur et 
de m'expMquer les à-propos. Ces lettres sont véri- 
tablement surprenantes par leur longueur et leur ex- 
trême frivolité; il seroit curieux de les voir rassem- 



DB MABAUB DS GBNUS. 98 

bléca avec celles qne la même princesse écrirait à M. 
de.BuffcHi^ et tp montrent tant d*«içril et des coor- 
BoissanceB si étendues. 

•On m'aivmt dit que madame du Defibnt étoitmé- 
di«Dte/ c'est ce que je n'ai JMnais vemarqué ; elle 
n'étoit pas même médisante. Il y avoit dans son oa^ 
vaQtère tant de fmblesse, dlnsonciance et de l^;èt- 
ret^, ^'un sentiment vif ne pouvoit l'agiter long- 
temps : elle n'étoit pas plus capable de baïr que 
d'aimer. BrouiUée avec d'Al^nbert, elle me paria 
de ses démêlés avec Inî^ mais sans aigreur et-sans res- 
sentiment : c'étoit un simple léoit et non des plain« 
tes. Son cœur av<»t Inen vieilli^ la philosophie l'avoit 
/lout«à*fiEdt desséché, et son esprk n'avmt point mûri : 
il étoit plus jeune qu'il n'aurottd]ûk fétre quand elle 
0^axnroit eu que vingt-cinq ans. J^e «voit-ondot 
tente sa vie de réfléchir ; cette crainte, devenue de 
la terreur, lui dopaeit une véritable ay^rsion ' pour 
tout ce qui étmt solide} elle étoit accablée de va- 
peuns et d' wie tristesse invincible, et elle iiedootoit 
mortellement les conversationssérieuses ; eliie les re- 
poussoit même avec sécheresse; il f aUoit pour lui 
plaire ne l'entretenir que de bagatelles. Tout ce qui 
^ressembloit à livraison lui faisoitpeur; c'étoit une 
chose extraordinaire de voir «ne personne de cet âge, 
infirme, souffrante, mékncolique, ecdger des autres 
une étemelle gaieté, qu'eMe ne paroissoit jamais par- 
tager, car elle ne jouoit rien. La perte de la vue ne 



94 MÉMOIRES 

.raffectoit pas du tout; elle me dit q'elle aiiaoit 
mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme dou- 
loureux. Quand elle perdit la. vue, ce fut sans un 
violent chagrin, parce qu'elle conserva pendant plus 
de cinq ans l'espoir de la recouvrer ; et lorsqu'après 
avoir consulté tous les charlatans du monde, elle 
eut épuisé vainement tous les remèdes, elle prit 
facilement son parti sur son état; elle y étoit par- 
faitement accoutumée.. Ce n'étoit pas là ce qui Tat- 
tristoit : elle écartoit avec peine de funestes idées ins- 
pirées par Tâge et par les souffrances. Un jour- je 
hasardai de lui parler de la mort religieuse.du prési- 
dent Hénault. Elle m'interrompit, et avec un ton 
ironique et un sourire forcé : ^^ Est-ce un sermon 
que vous me préparez là?" dit-elle. Je me mis à 
rire en l'assurant que j'aimois beaucoup mieux l'écou- 
ter que prêcher. Elle n'avoit point de religion, mais 
elle n'étoit point impie, et, malgré tout le pouvoir 
d'une longue habitude, elle n'étoit point philosophe. 
Son existence, comme celle de tant d'autres, n'a dé- 
pendu que de ses. liaisons ; on sentôit que si elle 
eût vécu avec des gens reli^eux elle eût été dévote; 
et ses derniers jours que l'ennui consumoit, que la 
crainte empoisonnoit, auroient été paisibles, sereins 
et se seroient écoulés doucement. 

M. de La Harpe, qui étoit déjà venu chez moi sur 
la fin de mon séjour au Palais^ Royal, revenoit as- 
sidûment à Belle-Chasse* Il avoit de la morgue dans 



DB MADAME DE GENU8. 95 

son maintien, de la pédanterie dans son ton, mais je 
n'en trouvois point encore dans son entretien. Quand 
il étoit à son aise, il avoit même de la gaieté, et se 
moquoit agréablement de l'affectation. Il se pas- 
sionna tellement pour moi, que je fus obligée de ré- 
primer sérieusement son enthousiasme. La même 
chose m'étoit arrivée avec M. de Sauvigny : au bout 
de quatorze ans de connoissance et d'amitié, j'avois 
été obligée de me brouiller avec lui sans retour, dix- 
huit mois avant de quitter le Palais-Rôyal. Cela 
n'alla point jusque-là avec M. de La Harpe; j'avois 
été beaucoup moins surprise de ses déclarations, 
parce que j'avois connu promptement l'excès de sa 
suffisance et de ses prétentions. La chose tourna 
d'une manière romanesque, et dans le grand genre. 
M. de La Harpe m'écrivit qu'il alloit voyager, pour 
se guérir A' une passion malheuretise* Il aUa à Lyon ; 
où il avoit Vraisemblablement des affaires ; de là il 
m'écrivit plusieurs lettres sentimentales; il m'en- 
voya des vers charmans sur la mélancolie, qu'il avoit 
faits pour moi, qui peignoient, disoit-il, la situation de 
son esprit et de son cœur. Ces vers commencent ainsi: 

^ Mes maux et mes pilaisirs ne sont connus que d'elle.*^ 

Mais comme il falloit qu'il y eût toujours un peu 
de fatuité dans tout ce qu'il faisoit, ces vers sont 
terminés par' une idée qui exprime Y espérance ; et 



06 BiÉMQimSS 

je lui répondis que je me flattois qw ktimde dérir, 
qui 0e fibioijt 

Vers un bonbear lointain qni toigonn semble fuir, 

ne se rapportoit qu'à la seule amitié. Il revint de 
Lyen assez ndsoiinable, et notre liaison Bubmsta 
jusqu'à la publication à'Adèk et Théodore* U con* 
tinua à faire de jolis vers pour moi. Les {dus j^é&- 
Ues furent ceux qu'il m'adressa en m'eni^oyant une 
petite édition des Maximes de la RochefauoauU ;^ 
d'autres ¥ers sur deux petits tableaux que j'avois 
fidt faire, repriteentant Abéone et Adémey déesses 
qui présidoient au départ et au retour. Les voici : 

POUR LE DEPART. 

Ah ! dam m» loB|f adiea dont la donlcnr a^irritey 
La oœvr a'éokappa an Fain yçni V^^ q«e Ton quitte ; 
On i»*éloi«me A pas leotfs lea bras en ▼aio tendus, 
Et Pœil le suit encor qfiand on ne le voit plus. 



POUR LE RETOUR. 

O bonheur, il revient ! le retour a des ailes ! 
Quel plaisir de conter les sourenirs fidèles! 
Que de pleurs ! ce moment va donc les essuyer ! 
Que d*ennuis ! ce moment les fidt tous oublier ! 

1 fit aussi des v^:^ charm$ii)s p^r < 



DK MADAME DB GENLIS. 97 

figures (^ Vertu et la Vérité)^ dessinées par mes 
filles. Ces vers finissent ainsi : 

£t cette double image, à ton» les cœurs si chère, 
N^est parftiitê qu'en ves écrits. 

J'ai cité dans plusieurs ouvrages ces jolis vers. 

M. de La Harpe fit aussi à Bercy des couplets fort 
agréables pour ma fête. 1^. de Genlis avoit donné à 
ma mère mon buste en marbre ; M. de La Harpe en 
loua beaucoup les vers^ de M. de Sauvigny, et qui 
étoient gravés sur le piédestal de ce buste. M.* de La 
Harpe y ajouta cette inscription : 

^ Elle % tout le charme des petites choses, et tout 
^^ le sublime des gra&des^" 

Je ne rapporte tous ces détails que parce qu'il 
est curieux de voir comment on peut passer de cet 
excès d'exagération^ d'admiration et d'éloges, à 
l'excès de la détraction. 

Je vis encore à Belle-Chasse, et dès le commence- 
ment, deux hommes de lettres que j'ai beaucoup 
aimés, et dont je n'ai jamais eu à me plaindre. M. 
GaiUard, historien si justement célèbre, et l'abbé de 
Vauxelles ; * ce dernier est connu par plusieursilis- 

• Prédicateur du roi et bibliothécaire de rArsenal. SimoD^aci^yos 
Bourlet fut nommé abbé de Yanzelleft jpen de teraps:a(rd8 nveir pro- 
noncé VoToiêon fwMr€ du eomied'B%i prince de Dombes. Cette 
oraison funèbre brille autant par le goftt et Télégance que par Télé- 



TOME III. 



98 MKMOIHK9 

cours écrits avec grâce, et par un éloge très-agréable 
de madame de Sévigné : il avoit de l'usage du monde^ 
d'excellens sentimens et la plus aimable conversation* 
Je Tai retrouvé^ en rentrant en. France, tel qu'il avoit 
toujours été pour moi, et j'ai eu le malheur de le 
perdre deux ans après. M. Gaillard étoit établi à 
Chantilly lorsque je revins de mon exil : j'appris 
avec joie qu'il étoit sincèrement converti; il mourut 
peu de mois après mon retour. Sa philosophie avoit 
toujours été fort douce et très-modérée ; il étoit 
même indigné des impiétés de Voltaire ; et, quoiqu'il 
y ait quelques traits répréhensibles dans ses ouvrages, 
on y voit toujours qu'il respectoit la religion^ et son 
amour extrême pour la vérité l'a forcé de reconnol- 

< 

tre qu'il y eut vraiment du miraculeux dans l'histoire 
de Jeanne d'Arc : cette histoire est un des beaux 
morceaux de la rivalité de la France et de l'Angle- 
terre j il y avoue ingénuement que toutes ses recher- 
ches historiques r(>^t convaincu qu'il y eut du sur- 
naturel dans la vie et dans les exploits de cette fille 
héroïque. Les philosophes ne lui ont jamais par- 

▼atîon des pensées, et la piété des sentimens. Cet abbé fut Tami de 
- Thomas, de La Harpe et de Fontanes, et s*occapa beaucoup de la 
littérature et des beaux-arts. Ses ouvrages les plus remarquables 
après réloge du prince de Dombes, sont Péloge de d^Ag^esseau, un 
panégyrique de saint Louis^ une oraison funèbre de Louis XVL 

L*abbéde Vanxelles, né à Vei-sailles en 1734,e8t mort à Paris le 17 
mars 1802.-^2Voe« de rSdiieurJ 



DE MADAME DB GBNLIS. 99 

donné cet aveu. Quant à M. de La Harpe, je n'ai 
pas été surprise de sa conversion ; je la lui avois 
prédite : il n'avoit adopté le philosophisme que par 
flatterie pour Voltaire, pour entrer à l'Académie, ^et 
pour n'avoir pas contre lui des hommes tout-puissans 
dans la littérature : il m'avoua mille fois qu'au fond 
la religion lui paroissoit belle ; il ne l'a jamais at- 
taquée qu'avec une certaine mesure, et il avoit trop 
de justesse d'esprit pour n'y pas revenir. Je voyois 
assez souvent M. de Rfaulières, qui, à mon avis, n'a 
jamais été qu'un poëte médiocre, un historien infidèle 
et superficiel, mais qui avoit de l'usage du monde, et 
qui, dans la société, étoit piquant et fort aimable. On 
a dit beaucoup de mal de son caractère ; il étoit 
mordant et médisant; mais il avoit d'excellente3 
qualités, de la sûreté dans la société, et de la cons- 
tance dans ses liaisons. Malgré son philosophisme, 
il se déclara ouvertement pour ^dèle et Théodore, 
quand cet ouvrage parut, et il le défendit avec la plus 
.grande chaleur contre les nombreux ennemis qu'il 
me suscita. 

Je vis aussi dans ce temps M. de Mônthion*, 
chancelier de Monsieur, comte d'Artois, homme de 
beaucoup d'esprit, et du caractère le plus aimable. 
Il existe encore au moment "OÎfj'écris, et par sa con- 



* M. de Monthion succéda à M. de Bastard dans la place de 
chancelier de Monsienr, comte d* Artois. — (Xote de V Editeur. J 

5* 



1<)0 MÉMOIA^ 

yersatîofn^ son in^traction et sa prodigieuse mémoire^ 
il est certainement Tuti des plus intéressans ideillards 
de ce siècle*. 

Je înenois à Belle-Chasse une vie déUeieuse ; ptfr 
ma place, j'étois lietireasement dispensa de Tennûi 
mortel d'aller faire des tisite^ } je n'en feisois utiique* 
ment qu'à madame de Puisreti^ ; ces tisites étoient 
Courtes et rates, parce qti^efle venoît très-souvent 
chez moi, les soirs depuis huit heures jusqu'à dix, 
où notre grille se fermoit : dette grille ne pouvoît 
être ouverte que par une relî^euse ; nous en a^ons 
deux que l'on changeoit toutes les semaines, et qui 
se tenoient dans une petite ehahibte fàtté pcwir ellcÉ, 
au bas de notre escalier hitétieur. Les liotnmelâ en- 
troient dans nôtre pavillon, c^étoit tin droit de prin*- 
cesse du sang; mais ils ne pouvoient entrer que là. 
Il ne leur étoit pas permis d'aller dans le jardin, et, 
comme je l'ai dit, ils étoient obligés de sortir à dix 
heures au plus tard. Ûiiand on Vdtdoit entrer, on 
sonnoit à la grille, et les Religieuses, rabattant leurs 
voiles, alloient ouvrir : en outre nous avions un tour 
posé à côté de la grillé dans lequel on mettoit nos 
paquets, nos lettres, et les plats de nos repas, une 
sonnette donnant dans nos anti-chambres âvertissoit 
les domestiques d'aUer chercher ces différentes 

• récrlTois ceci snr !a fin de 1820 ; il mourut peu de mois à[irès. 
^ Noté de VAmtiûrJ 



chos^«, X^a valet» de cbambyre^ les valets de pifid^ 
et nos douestîqties se teii^oieot le jour dan« xu)s wti* 
chambres^ mais Us sorioiçmti tous les soirs à dix 
l^euresy pour aUer se coucher daus leura chambres, 
qui étoient, ainsi que les offices et les cuislaes^ daos 
le corridor ea^térieur, £a&^ uqus avions un parloir 
oà les femmes de chambre^^ et moi quelquefois^ nous 
allions recevoir des visites d'aj&ires. Ainsi aucun 
homme ne couqhoit dans notre pavillon,, et les reU 
gieuses, en s'en allant, emportoient lea clefs de i^otre 
griUe. Si, passé dix heure9j» oa avoit une commis-^ 
sion à donner on sonnoit les domestiques, qui la re^ 
cevoienît du parloir, et qui avoient les clefs de la. 
porte donnant sur la rue. Si l'on eût eu besoin d'uu 
médecin, pendant qu'un domestique aurpit été le 
chercher nous aunons fait réveiller une religieuse 
par une de nos femmes. 

Je recevois, tous les samedis^^ toutes les personnes 
de ma connoissance,. depuis six heures jusqu'à neuf 
et demie, et tous les soirs, mes amis intimes, depuis 
huit jusqu'à dix. M» de Genlis, mon frère, mes bellea- 
sœurs. M, le duc et madame la duchesse de Chartres^ 
et troÎB ou quatre personnes fprmoient cette liste* 
M* le duc de Peathièvre venoit, cinq ou six fois dans 
l'année^ voir ses petite&-fiUes, et dès qu'elles ont pu 
s'amuser de joujoux, il leur en envoyait de charn:ian8. 
M. le duc d^Orléans, et madame de Montesson n'ont 
jamais mis le pied à Belle-Chasse, et M, le duc 



102 MÉMOIRES 

d^Orléans n'a jamais envoyé d'étrennes à ses petites- 
filles. Je n'allois chez madame de Montesson qu'au 
jour de Tan 3 je lui menois mes deux filles : la visite 
étoit courte^ car nous étions reçues avec une grande 
sécheresse. 

Les plus heureuses années de ma vie ont été celles 
que j'ai passées aux châteaux de Saint-Aubin^ de 
Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse. Il ne faut 
pas se plaindre du sort^ lorsqu'on peut^ dans sa vie^ 
compter plus de vingt-cinq ans de bonheur. 

J'avois obtenu la permission d'avoir à Belle-Chasse 
ma mère et mes enfans avec moi : la satisfaction 
inexprimable de soigner ma mère, de prévenir tous 
ses désirs, et de la rendre heureuse, fut ma plus 
douce occupation* Je vais ici me vanter d'un trait 
de respect filial, parce que j'ose dire qu'il pourra servir 
d'exemple à plus d'une jeune personne. Ma mèreavoit 
un esprit supérieur; elle étoit bonne, compatissante, 
généreuse ; elle m'aimoit : sa conversation étoit dé- 
licieuse, mais elle avoit une grande inégalité d'hu* 
meur, et elle se laissoit entièrement dominer par une . 
femme de chambre qui la servoit depuis vingt-deux 
ans ; cette femme, qui s'appeloit madame Dufresne 
étoit artificieuse, menteuse, tracassière et méchante 
au dernier excès. Ma mère la croyoit un ange, 
parce qu'elle étoit avec elle flatteuse, insinuante, el 
très-attentive. J'avois signifié à tous les domestiques 



BB MADAME DK GBNLIS. 103 

que je n'écouterois jamais une plainte contré ma*- 
dame Dufresne, et que je lui donnerois toujours nd^ 
son contre tous les domestiques. Il est résulté de 
cet ordre que, malgré tout son esprit de tracasserie 
elle n^en à pas fait une seule dans la maison, pendant 
tout le temps que j'ai été à Belle-Chasse, parce que 
les domestiques, qui avoient un grand intérêt à lui 
plaire, lui faisoient une cour assidue, lui passoient son 
commérage et son exigence, et viroient parfaitement 
bien avec elle. Au reste, elle étpit très-fidèle, et dans 
plusieurs détails elle se rendit utile à la maison. 
Pour la disposer en ma faveur, je lui faisois sa,ns 
cesse des présens ; mais, malgré tous mes soins, je 
ne pus éviter de tomber dans sa disgrâce. Il y 
avoit à Belle-Chasse, une chanoinesse, de vingt- 
sept ou vingt-huit ans, pensionnaire: en cham- 
bre ; elle s'appeloit madame la comtesse Depin ; 
elle étoit charmante de figure et d'esprit, j'étois 
fort liée avec elle. Malheureusement elle avoit 
un chien qui se battit avec le chien hargneux de ma- 
dame Dufresne, et qui remporta la victoire. Ma- 
dame Dufresne outrée dit beaucoup d'injures à roBr 
dame Depin ; je pris parti pour mon amie, et madame 
Dufresne en conçut contre moi une telle rancune, et 
fit à ma mère de si violentes plaintes, que ma mère 
me fit appeler, pour me déclarer que, si je n'allois 
pas sur-le-champ faire des excuses à madame Dufresne, 
elle quitteroitBelle-Chasse : je lui répondis seulement 



104 MÉMOIRSS 

que j'allois lui obéir. En eiFet^ j'allai prendre mes 
deux filles, dimt Talnée avoit treize ans ; je les ins- 
truisis de ce que ma mère exigeoit de moi, et les te^- 
nant par la main, je les menai chez madame Du- 
firesne, à laquelle je fis mes excuses de la meilletu?e ' 
grâce du monde, et sans la plus légère nuance d'ironie. 
J'iarticulai mêine le mot pardon ; je l'embrassai très* 
cordialement, et je la quittû, charmée d'avoir donné 
à mes filles cet exemple de soumission filiale. Pour 
sceller cette réconcSiation, je donnai, le lendemain, 
à madame Dufresne un beau gobelet d'argent, elle 
fat très-satisfaite de moi, e4 ma mère m'en remercia 
avec tendresse. Defiuis ce moment, nous avons tou- 
jours vécu en parfaite intelligence. 

Pour éviter des dépenses inutiles, j'avois décidé 
qu'aucun de mes amis ne dlmeroil à Belle-Chasse, à 
l'exception de mon mari, de mon frère, et de mes 
deux belles-«œurs, mais ils y dinoient rarement. 

La beauté extraordinaire de ma fille ^ainée, ses 
takns surprenans pour son âge, et son charmant 
caractère, ma place de dame restée vacante, et qu'elle 
devoit avoir, et enfin un régiment promis à celui 
qu'elle épouseroit, me la feisoient dès lors demander 
par b^ueoup de personnes. Je n'avois nulle envie 
de la marier si jeune, et j'aittachois un grand intérêt à 
finir son éducation ; elle étoit déjà bonne musicienne, 
elle jouoit d'une manière surprenante du clavecin^ 
et^' pour le moins^ aussi bien de la harpe, que je lui 



BB MADAMB DB GBNLIS. 105 

avois seule ensàgnée avec la méthode que j'ai ii^- 
Tentée d'exercer séparément les deux mains, par des 
passages contenant successivement toutes les difficul* 
tés» Je Tavoîs commencée à neuf ans> et à treize 
elle jonoit sur la harpe, avec tme très-belle exécution, 
les pièces de clavecin les plus difficiles ; elle desai- 
noit la figure d'une manière charmante, et d'après 
nature ; peu de temps après elle a peint avec perfec*^ 
tion dans tous les genres, en miniature, et à l'huile $ 
elle a eu les mêmes succès pour le davecin, et sur^ 
tout pour la harpe* Je n'ai vu personne danser 
aussi bien qu'elle. Outre ces talens agréables et bril» 
lans, elle a eu beaucoup d'instruction et de solidité 
dans l'esprit; par la suite elle étudia la chimie, et, 
en faisant des expériences, elle découvrit un sel qui a 
porté son nom* Sa sœur, remplie de bonnes qua- 
lités, de gentillesse, de finesse, et d'esprit, avoit 
moins d'aptitude pour les arts, à l'exception du 
dessin, dans lequd, ainsi que dans la peinture, elle 
excelle aujourd'hui dans plusieurs genres ;* mais la 
nature lui avoit refusé de grandes dispositiond pour 
la musique. Ma fiunille étoit cependant très-muai-» 
cale : mon père, ma mère^ ma tante, mon frère, mon 
mari, ma fille ainée et moi, nous étions bien orga* 
nisés pour la musique. 

• Uqc de mes petiteg-Blles, madame la comtesse Gérard, tient d^elk 
cette disposition ; eile peint, d*nne manière trètt-remiunqitabie, le* 
flenn et le paysage à rhnile^fi^NMis d8 fAniêwr,) 

5 *♦ 



106 MEMOIRES 

Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne 
forcera jamais la nature, à moins d'une constante 
application ^ j'ai donné à ina fille Pulchérie les meil- 
leurs maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini, 
pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un ré- 
pétiteur 3 elle a eu, dans les deux dernières années 
dé son éducation, jusqu'à dix-huit louiâ par mois de 
maîtres, et je n'ai jamais pu lui donner un talent 
musical j sa soeur ne m'a pas coûté le quart, et elle 
en avoit de supérieurs : il est bien regrettable d'avoir 
employé inutilement un temps si considérable, qu'on 
auroit pu donner à l'acquisition de connoissances so- 
lides. Cependant je ne négligeai point de lui ap- 
prendre l'histoire, et les différentes choses qui peu- 
vent orner l'esprit: elle apprit aussi, avec succès, 
l'anglais et l'italien ; niais, en sacrifiant la musique, 
j'aurois pu lui donner une instruction véritablement 
extraordinaire. 

Mais elle tenoit de la nature, ce qui vaut mille fois 
mieux que les talens les plus brillans, une âme noble, 
désintéressée et la sensibilité la plus touchante ; je 
n'en citerai qu'un trait, qui pourra seul en donner 
l'idée. Elle avoit quinze ans, nous étions à Belle- 
Chasse, je savois qu'elle prenoit soin d'une pauvre, 
vieille femme qui logeoit dans notre rue, et je croyois 
que ce soin se bomoit à lui donner la plus grande 
partie de ses petits menus plaisirs et de l'argent que 
luidonnoient, à sa fête et au jour de l'an, son père et 



DB MADAMB DB OÊNLIS. 107 

« 

mon beau-frère. Nous étions en hiver et le froid 
étoit excessivement rigoureux. Comme j'avoîs 
réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j*avois 
décidé qu'on ne porteroit dans sa chambre, pour 
toute la matinée, que trois bûches, et je m'aperçus 
que tous les matins en descendant chez moi elle avoit 
un air frileux que je iie lui avois jamais vu, elle grelo- 
toit, se mettoit dans le feu, se brûloit, etc. J'avois 
beau la gronder, elle ne répondoit rien et recommen- 
çoit le lendemain, ce qui dura plus de six semaines $ 
enfin mon fidèle Horain, qui avoit toujours l'œil aux 
intérêts de la maison^ vint m'avertir qu'il avoit dé- 
couvert qu'un marmiton nommé Albinori emportoit 
de Belle-Chasse, tous les maitins, de très- bonne heure, 
une cerUdne quantité de bois, et que, pris sur le fait, 
il avoit refusé insolemment d'entrer en explication 5 
je fis venir Albinori, je le questionnai avec une 
grande sévérité, ce qui ne l'effraya pas du tout ; il 
. me déclara qu'il n'avoit agi que par l'ordre de ma- 
demoiselle de Genlis (on appeloit ainsi madame de 
Valence depuis le mariage de sa sœur), qui se passoit 
du feu depuis deux mois pour donner tout son bois à 
sa vieille femme; et Albinori, qui me fit cette 
confidence, avec tout l'orgueil d'un ambassadeur 
chargé d'une mission honorable, me recommanda 
de n'en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce 
qu'elle lui avoit fait promettre le plus grand secret. 
On peut juger du plaisir inexprimable que me caus^ 



106 |i£M04B9S 

cette déçouveirte l J'envoyai um voie de baU à bt 
vieille femine à condition que Pulchérie gsurderoit 
ses trois bûches. Sop&ir physiquement pour £Edre 
le bien est certainement la charité laplu3 rare^ la phis 
touchante ; aussi dans, les presoiers jours de la resti-* 
tution de ses bûches, Pldchjérie xne dit un mot char-^ 
mant. Commue je lui demandois si elle n'étoit pas 
bien satisfaite de trouver du feu en se levant, elle me 
répondit qu'elle avoit perdu Thsibitude d'aimer le 
chaud dans sa chanibre* Elle a conservé ces senti- 
mens admirables» elle est la mère la plus tendre et la 
plus parfaite, ses filles lui doivent une éducation qui 
ne laisse rien désirer, car on n'en peut rien attribuer 
à madame Campa% qui ne les a eues en pension que 
quatre mois; ces educaticnis, qui ont formé deux 
personnes, j'ose le dire, si accomplies par la culture 
de l'esfMrit, les talens, l'instruction^ la pureté de con- 
duite, sont entièrement l'ouvrage de madame de 
Valence. 

Je suis la première institutrice de princes, en 
France, qui ait imaginé d'imiter l'excellente coutume, 
pratiquée dans les pays étrangers^ d'apprendre 9.1x1 
enfans les langues vivantes, par l'usage. Je donnai 
à mes jeunes princesses une femme de chambre an- 
glaise, et une autre qui savoit parfaitement l'italien^ 
de sorte qu'à cinq ans elles entendoient trois lan*- 
gués, et parloient parfaitement bien anglais et fran- 
çais. Il est vrai que, pour perfectionner eu elles 



BB MAOABCB DB GBNLIS. 109 

cette habhnde, j'syois imaginé de mettre une petite 
Anglai$e à peu près de leur âge auprès d'elles. On 
m'amena d'abord une petite fille qui étoit à P&ria^ mais 
je la trouvai si désagréable^ que je n'ai voulus point. 
Alors M. le duc de Chartres écrivit à Londres^ pour 
chai^r une personne de sa connoissance, M. Forth, 
de lui envoyer une jolie petite Anglaise, de cinq ou 
six ans, après l'avoir &it inoculer ; cela fut un peu 
long, parce que M. Forth en prit d'abord une, qui, 
exaoùnée par des médecins, fut déclarée atteinte 
d'une grande disposition aux écrouelles ; un mois 
après, il en trouva une autre qu'U fit inoculer, il la 
confia à un marchand de chevaux, nommé Saint- 
Denis, chargé par M. le duc de Chartres de lui 
acheter un beau cheval anglais : il annonça à M» le 
duc de Chartres cet envoi danif ces termes : 

^^ J'ai l'honneur d'envoyer à votre altesse sérénia- 
aime la plus j<die jument, et la plus jolie petite fille 
de l'Angleterre." 

Cette enfiuit étoit en effet ravissante par sa gràce^ 
ses manières, sa douceur et sa figure. Son visage 
ressemibloit beoucoi^ mais en beau, àladudiesse 
de Pdîgnac; elle a eu de mieux qu'elle une jolie 
taille, un joli frcmt et une expression plus angélique 
encore : elle 9'i^peloit Namy Syms, je la nommai 
Paméla ^ elle ne savoit paa un mot de français^ et m 
jouant axrec ks petites princesses^ elle contribua beau^^ 
coup à ks fiumliaiiaer avec la langue anglaise. 



110 MéMOIRBS 

Quoique ma fille àinée n'eût que quatorze ans^ je 
me décidai enfin à la marier. Le choix de M. de 
Genlis se fixa sur un Belge, M, le marquis de Be- 
celaer de Lawoestine : il avoit vingt ans, une figure 
charmante aussi agréable que régulière, une grande 
naissance, il étoit fils unique; son père possédoit 
une terre de soixante nulle livres de rente auprès de 
Bruxelles ; enfin M. de Lawoestine devoit hériter de 
la grandesse après la mort de madame la princesse 
de Ghistelle, sa tante, qui avoit cinquante ans, et 
qui n'avoit point d'enfans. Le père de M. de 
Lawoestine étoit fort avare, et ne voulut donner que 
six mille francs; mais M. de Genlis donna à son 
gendre sa place de capitaine des gardes, mon loge- 
ment tout meublé du Palais-Royal ; ce qui, joint à 
la place de dame de ma fille, et à l'assurance d'être 
trèsrriche un jour, leur formoit un sort très-conve- 
nable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une 
quantité de belles robes en pièces, que j'amassois 
depuis dix ans, avec ce dessein ; en outre j'avois 
une très-grandç quantité de poreelaine et de vermeil, 
j'en fis un partage à peu près égal entre elle et sa 
soeur, sans me réserver une seule tassé. Je mis sur- 
le-champ Pulchérie en possession de son lot, que je 
fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi 
un cabaret de terre de pipe ; on ne m'a jamais vue 
depuis à Belle-Chasse sortir de cette simpUcité, que 
j'ai attribuée à madame d'Almane dans Adèle et 



DB MADAMB DB GENLIS. 111 

Théôdpre. Enfin je doqnai à ma fille aînée ce que 
j'avois de plus beau en diamans et en bijoux, de très- 
beaux bracelets, entre autres, et un papillon de 
diamans; je donnai tout le reste à sa sœur : j'avois 
trente-trois ans; j'aurois fait, sans aucun e£Port, les 
mêmes sacrifices à vingt. Huit jours avant le ma- . 
rîage, on m'apporta, de la part de M. le duc et de 
madame la duchesse de Chartres, de magnifiques 
bracelets et une superbe aigrette de diamans, pré- 
sent de noce pour ma fille. Ces présens étoient 
d'usage au Palais-Royal, mais je les refusai positive-^ 
ment, ne voulant pas en recevoir plus pour ma fille 
que je n'avois reçu pour moi-même; mais j'acceptai 
une bonté particulière du prince et de la princesse, 
parce que c'étoit une distinction : ils donnèrent, au 
Palais-Royal, le repas de noce. Ma fille fut mariée 
à midi dans la chapelle du Palais-Royal. M. le ma-* 
réchal prince de Soubise, parent de M* de Lawoestine, 
lui tint lieu de père dans cette cérémonie* Tous les 
parens de M. de Lawoestine, ceux de M. de Genlis 
et les miens, qui étoient à Paris, furent invités au 
repas, nous étions en tout trente-quatre. Le soir je 
donnai à Belle-Chasse un petit ambigu à mes amis 
intimes, ensuite les portes de Belle-Chasse se fer- 
mèrent, et le marié me laissa sa femme, qui i'esta 
encore avec moi deux ans. M. de Lawoestine avoit. 
reçu, une éducation très-négligée,^ mais il avoit de 



1 12 MÉMOIRBS 

Pegprit naturel, un fort bon caractère et un excellent; 
cœur, et, à vingt ans, tont se répare avec cela; il a 
toujours eu beaucoup d'aniitié pour moi, j'en conserve 
une fort tendre pour lui. 

Ma tranquiUitë fut troublée par un triste événe- 
ment, qui me causa une vive affliction. L'ainée 
des deux petites princesses, mademoiselle d'Orléans, 
prit la rougeole ; comme il falloit séparer d'elle sa 
sœur, j'of&is à madame la duchesse de Chartres, ou 
de l'emmener à Sûnt-Cloud, ou de rester à BeDe- 
Chasse avec la malade. Madame la duchesse de 
Chartres, qumqu'elle n'eût point eu la rougeole, vou* 
lut soigner la malade : toutes mes représentations 
ne purent l'en empêcher, alors j'allai à Saint-Cloud 
avec l'autre princesse, qui n'eut point cette maladie; 
l'autre alloit fort bien; mais le neuvième jour, le 
médecin, M. Barthès (M. Tronchin étoit mort), 
jugea fort mal à propos que l'on pouvoit transporter 
là princesse au Palais«Roj^t il faisoit froid, ce 
transport causa une rechute à l'enfant, qui mourut 
au bout de six jours ; madame la duchesse de Char- 
tres prit la rougeole, qui fat très-bénigne et trte- 
heureuse. La princesse qui me restoit prit le nom 
d'Orléans, elle avoiteu jusqu^alors celui de Chartres: 
elle étoit âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer 
la douleur qu'éprouva cette enfant de la mort de sa 
sœur, et qu'elle conserva pendant plus de deux ans. 



DE MABAMB JNB 6BNLIS. 113 

*Tec des redoublemens, cauaés par différens aoave^ 
nirs qui lui rappeloient sa sœur. Jamais douleur 
d'un âge raisonnable n'a été plus vive et plus déli- 
cate ; elle la contraignoit devant moi, pour ne pas 
m'aiBiger Souvent, dans la chambre, me tournant 
le dos et paroissant jouer, elle pleuroit en silence. Il 
fallut ferre disparoltre tous les joujoux qui avoient 
»enrî à sa sœur, et lui en donner qui n'eussent au- 
cune ressemblance avec ceux-là. Enfin elle an- 
nonça des lors l'âme si sensible qu'on lui a vue de* 
puis. 

Cependant M. le duc de Chartres s'occupoit vive- 
ment du soin de donner un gouvernemr à ses fils. 
L'aîné, qu'on appeloit M. le duc de Valois, avott 
près de huit ans. Ils avmenjt un sous-gouverneur, 
nommé le chevalier de Boimard, qui me devoit sa 
place, et que j'avois proposé, à la recommandation 
de M. de BufFon. Le chevalier de Bonnard ne man- 
quoit pas d'esprit : ilfaismt d'assez jolis vers; mais, 
ayant passé sa vie en province, et n'étant pas né avec 
le bon goût qui peut rectifier promptement les har- 
bitudes, il avoit un mauvais ton. C'est lui qui fit 
ime épttre à son fils, avec ce titre : 

^ A Bonbon, mon fils, qui m'avoit envoyé le jour 
^^ de ma fête un bouquet de lis et de roses, avec des 
«' baisers tout par-dessus." 

Il fit imprimer cette épitre qui se trouve dans ses 
Œuvres : il fit aussi des vers pour moi, sur mes co- 



114 MEMOIRES 

médies du Théâtre d'Education, jouées par mes 
filles, qui finissoient ainsi : 

Ces drames si beaux, si parfaits, 
Ne sont pas ceux de y96 ouvrages 
Que j'aimerois mieux avoir faits* 

Ce n'est là ni un bon ton, ni un bon français ; ce 
ton et des manières très-mielleuses Tavoient rendu 
fort désagréable à M. le duc de Chartres, qui mettoi( 
beaucoup trop d'importance aux cboses de ce genre. 
Au reste, M. Bonnar^, sans être un poète distin- 
gué, à fait quelquefois de jolis vers. On a cité de 
lui, assez mal à propos, selon moi, car on pouvoit 
mieux choisir, les quatre vers suivans : 

Ne parler jamais qu^à propos 
Est un rare,etigrand avantage ; 
I:ie silence est Pcsprit des sots, 
Et Tune des vertus du sag^. 

Le silence n'est ni une vertu ni un vice, car il peut 
être criminel ou vertueux, suivant l'occasion. 

M. le duc de Chartres croyoit qu'avec de la grâce, 
une grande politesse avec les femmes, et de la droi- 
ture dans le caractère, un prince étoit parfait : la 
dernière qualité est en effet très-nécessaire ; mais la 
moindre des vertus est préférable à de jolies ma- 
nières. 

Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à 

• II faudroit le mieux.-^Note de V Auteur J 



DB MADAMB DB GBNLIS. 115 

Tordinaire, entre huit et neuf heures^ à Belle-Chasse^ 
il me trouva seule, et il me dit sur-le-champ qu'il 
n'avoit plus de temps à perdre pour nommer un gou- 
verneur, parce que, sans cela, ses enfans auroient 
le ton de gardons de boutique; et il me conta que, 
le matin^ M. le duc de Valois lui avoit dit qu'il avoit 
bien tambourinée sa porte, et que, daiïB le même 
entretien, il avoit ajouté, en. parlant de ses promena- 
des à Saint-Cloud, qu'on y étoit bien tourmenté 
par la parenté, ce qui signifioit, par les insectes ap- 
pelés cousins. Voilà les choses importantes qui dé- 
cidèrent M. le duc de Chartres à ne plus différer la 
nomination d'un gouverneur. Il me consulta sur le 
choix : je lui proposai M. de Schomberg, il le refusa, 
en disant qu'il rendroit ses enfans pédans ; je pro- 
posai le chevalier de Durfort, il dit qu'il leur don- 
neroit de l'exagération et de l'emphase; je parlai 
de M. de Thiars, M. le duc de Chartres répondit 
qu'il étoit trop léger, et qu'il ne s'en occuperoit pas 
du tout. Alors je me mis à rire^ et je lui dis : ^^ Eh 
bien, moi !" — '* Pourquoi pas ?" reprit-il sérieu- 
sement. Je proteste que je n'avois cru faire qu'une 
plaisanterie^ et que^ dans nos conversations précéden- 
tes, rien n'avoit jamais, dû me préparer à une idée 
aussi singulière ; mais l'ùr et le ton de M. le duc de 
Chartres me frappèrent vivement : je vis la possi- 
bilité d^une chose extraordinaire et glorieuse, et je 
désirai qu'elle pût avoir lieu. . Je lui dis franchement 



116 MJBMOIRES 

uift pcBflée» M. le duc de Chartres parut charmé et 
me dit ; ^^ Voilà qui est fait^ vous serez leur gouver-* 
neur" Ce furent ses propres paroles : il me quitta^ 
•u m'aimoiiçant qu'il viendroit le lendemaàii de trèfH 
bonne heure : U vint en effet à huit heures^ nous d6- 
cidftmes tous les airangemens 3 il fut convenu que Ton 
coDserveroit M.deBonnard^etTabbé Guyot, précep* 
teur, qui avoit aussi été placé à ma recommandation^ 
que ces Messieurs amèneroient les princes tous les 
matins à Belk^Cha^se à midi^ et les ramènieroient à 
dix hences du scûr; que l'on achèteroit une maitscm 
de campagne,^ pour j passer tous les ans huit mois, 
et que je serois maîtresse absolue de leur éducatimi« 
Sachant que je doimerai moi-même les leçon» d'his* 
toire^ de mythologie de littérature, etc., ce que ne 
faibsoient jamais les gouverneurs, ce qui joint aux 
leçons qne je donnois à mademoiselle d'Orléans ne 
me bdsseroit pas un instant de liberté, M. le duc de 
Chartres m'offiit vingt mille francs : je lui répondis 
quHm tel engagement et de tels soins ne pouvdient 
être payés que par l'amitié ; il insista vainement, je 
refiisai positivement. J'ai donc hit gratuitement 
cette éducation de trois princes ; c'est un fût uni- 
versellement reconnu et qui n'a jamais été contesté, 
je l'ai consigné dans les Leçons (fune Oouvememief 
que je fia imprimer au commencement de l'an- 
née 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la 
duchesse d'Orléims, qui, dans tous le^ temps, n'ont 



DE MADAME DE 6ENLIS. 117 

jaonaia nié cette vérité. L'usa^ du Palais^Royal 
était de donner douze mille francs aux gouverneurB, 
un appartement, et, à la fin de l'éducation, le roi leuy 
donnoit le cordon bleu ; c'étoit le traitement qu'avoit 
eu M. le comte de Pont, qui n'avoit élevé qu'un seul 
prince, et qui n'avoit pas donné une seule leçon ; 
c*est pourquoi au lieu de douze, M. le duc de Chartres 
m'offrit vingt mille francs que je refusai sans hésiter, 
ainsi que toute espèce de traitement d'argent. Ou- 
tre que je trouvois un grand bonheur à lui donner 
cette piî^uve de dévouement, la confiance qu'il me 
montroit dans cette occasion, étoit si extraordi- 
naire et si honorable, qu'il me sembloit qu'un 
traitement d'argent en auroit ôté pour moi toute la 
^oire. Madame la duchesse de Chartres vit avec 
une joie extrême que je me chai^eois de tous ses en*> 
fans.. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer 
publiquement, alla à Versailles en faire part au roi ; 
BOUS imaginions qu'il blàmeroit cette singularité ; 
tout au contraire, il l'approuva de premier mouve- 
ment, en lui disant : Fims faites très-^Men, et Je le 
êfouve bon ; alors la chose fut déclarée. Tous les 
hommes du Palais-Royal qui prétendoient à la place 
de gouverneur, en furent outrés, à l'exception de M. 
de Schomberg, qui se conduisit pour moi d'une ma- 
nière charmante, et qui resta mon ami ; mais particu- 
lièrement le chevalier de Durfort, et M. de Thiars pri- 
rent contre moi une animosité que rien n'a pu affoi« 



118 BiÉMOIRES 

blir depuis. Cet événement ne produisit pas dans le 
monde autant de sui*prise et de déclamations que je 
Tavois craint : je puis dirç avec vérité qu'en général 
la chose fut approuvée. 

Je donnai à cette époque fidèle et Théodore^ dont 
la première édition fiit enlevée en moins de huit jours. 
Cet ouvrage^ en m'assurant le suffrage du public^ m'at- 
tira la haine irréconciliable de tous les prétendus phi- 
losophes et de leurs partisans. Le chevalier de Bon« 
nard, qui me devoit sa place^ et qui jusqu'alors m'a- 
voit montré le plus grand attachement, fut désespéré ; 
il sentit qu'avec moi l'honneur de l'éducation ne lui 
seroitpasdéféré^qu'il faudroit suivre mes idées et non 
les siennes ; il lui parut très-humiliant d'obéir aune 
femme : d'ailleurs il étoit accoutumé à passer toute la 
belle saison à Saint*Cloud, où il recevoit tous ses 
amis, il alloit perdre tous ces agrémens ; il ne put 
ni contenir, ni cacher son dépit mortel. J'ai toujours 
eu la crédulité de compter sur l'amitié qu'on m'a 
promise ; sa colère et son mécontentement me sur- 
prirent et m'aiBigèrent. Il dit qu'il donneroit la dé- 
mission de sa place ; alors je lui répondis que je le 
priois d'y réfléchir; que, s'ilrestoit il trouveroit tou* 
jours en moi une amie ; que je pourrois par la suite 
lui devenir d'autant plus utile, que, ne voulant rien 
pour moi, je m'en occaperois davantage du sort 4e 
ceux qui seroiènt attachés à l'éducation, et que j'au-- 
rois plue qu'un autre le droit de demander des grâces 



DS BiADAHE DK 6BNLIS. 119 

pour eux ; mais qu'enfin^ s'il vouloit quitter, jede* 
maaderois pour lui le traitement que l'on accordoit 
ordinairement aux sous-gouverneurs qui avoient 
entièrement fini l'éducation. 11 n'y étoit que depuis 
dix-huit mois, M. le duc de Valois n'avoit que huit 
ans. M. de Bonnard quitta, et il eut le traitement; 
que je lui avois annoncé ; c'est une chose sans exem- 
ple. Loin d'en être reconnoissant, il devint, et est 
resté jusqu'à sa mort mon plus ardent ennemi. M. 
de Buffon, que je fis juge de toute cette affaire, me 
rendit une pleine jnstice, il loua hautement la no- 
blesse de mes procédés ; son amitié pour moi s'en 
accrut. Il dit, et répéta publiquement que l'ingrati- 
tude de M. de Bonnard étoit inexcusable, et que d'ail- 
leurs il ne concevoit pas qu'il n'eût pas mieux aimé 
se trouver sous les ordres d'une amie, qui^toitla 
personne du monde qui pouvoit mieux diriger, que 
d'obéir à un gouverneur qui n'auroit eu ni talens, ni 
instruction. L'abbé Guyot resta, mais avec beaucoup 
d'humeur, ce qui lui fit prendre une haine secrète 
contre moi, qu'il a toujours gardée. 

Les choses ' extraordintures, et même les plus glo- 
rieuses, sont si peu faites pour les femmes, qu'elles 
exposent toujours le repos de leur vie. Elles sont 
nées pour un bonheur obscur ; elles ont tort de 
s'en plaindre, car c'est le plus pur et le plus durable. 
A la place de M. de Bonnard, je nommai M. Le- 
brun, qui avoit été pendant plusieurs années secré- 



120 MÉMOIRUS 

taire de M» de Genlis. C'étoit un homme sage et 
honnête ; il avoit fait un voyage en Am^érique avec 
M. du Coudray ; ^ il avoit fort peu d'instruction en 
histoire et en littérature, mais il savoit bien les ma- 
thématiques. Il avoit des manières fort décentes, 
des mœurs parfaites, un caractère flegmatique et 
doux. M. Tabbé Guyot avoit une instruction très- 
superficielle, et des prétentions à Tesprit qui lui don- 
noient de la pédanterie ; il avoit l'habitude de répéter 
continuellement cette phrase : Si J'ose m'eaprimer 
ainsi; et c'étoit toujours pour dire la chose du 
monde la moins hardie, la plus commune et la 
mieux connue. Plusieurs années auparavant il avoit 
été en Russie, chargé d' afi^res par intérim, pendant 
quelques mois. Il avoit attaché une telle importance 
à cet honnem;, il affectoit de paroitre si occupé de 
cet emploi de chargé £ affaires, que l'impératrice, en 
parlant de lui, ne l'appeloit jamais que monsieur U 
surchargé. 

Je convins, avec M. Lebrun, que les matins au 
Palais-Royal, les princes, levés à sept heures, pren- 
droient avec M. l'abbé leur leçon de latin et leur ins- 
truction religieuse, et celle de calcul avec M.Liebrun, 
qui ensuite les amèueroit à Belle-Chasse à onse 
heures. L'abbé et M. Lebrun y restoient, ou, à leur 
choix, s'en alloient, et revenoient pour le dîner  

4 Ofircier tin plus ^raud mérite, et qui depuis 6è no^ àtt pàSâage 
de la Deiaware^^iVofr lir VJmUtarJ 



DK HADAMS DS GENUS. 121 

deux heures. Après le dîner ils étoient maîtres 
d'aller où ils youloient ; je me chargeois toute seule 
du reste de la journée, jusqu*à neuf heures : ces 
messieurs revenoient pour le souper et emmenoient 
les princes à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire 
un journal détaillé de la matinée des princes, jusqu'à 
onze heures, en laissant une marge pour mes obser- 
vations. J'écrivis les premières pages de ce journal. 
Ces pages contenoient des instructions particulières 
pour M. Lebrun,' sur l'éducation des princes. M. 
Lebrun m'apportoit tous les matins ce journal, je le 
lisois sur-le-champ ; je grondois ou je louois, je pu- 
nissois ou je récompensois les princes, en conséquence 
de cette lecture. Dans le cours de la journée, j'écri- 
vois à la marge mes observations, et le soir je rendois 
le journal à M. I^ebrun, qui me lerappçrtoit le lende- 
main. A la fin de l'année, ces cahiers formoient un 
bon volume, je les gardois tous; ce qui a formé 
autant de volumes que d'années. En outre, je 
faisois un journal particulier de tout ce qui sepassoit 
entre les enfans et moi, j'y joignoismesexhortations; 
tous les soirs, je leur lisois le détail de la journée, et 
je le leur faisois signer à tous; ainsi je pouvois rendre 
compte de leur éducation minute par minute. J'avôis 
pensé que ces journaux auroientun grand intérêt pour 
M. le duc et M"'', la duchesse dç Chartres ; mais ils 
n'ont jamais voulu les lire, disant qu'ils s'en rappor- 
toient entièrement à moi. Ils ont été continués avec 

TOMB III ,6 



122 MÉMOIRES 

la plus scrupuleuse ex:actitude^ jusqu'à la fin de l'ëdu- 
cation ; ils sont aujourd'hui entre les mains de M. 
le duc d'Orléans à qui je les ai tous remis. J'ai cité 
beaucoup de fragmens de ces journaux dans les Xe- 
qons dtune Gouvernante^ que je publiai^ comme je 
l'ai dit, étant encore en France, en 1790. La première 
chose que je fis, fut d'ôter à mes nouveaux élèves 
un maître de musique et de chant, l'unique maître 
que M. Bonnard eût jugé à propos de leur donner, 
quoiqu'ils n'eussent ni voix, ni oreille musicale ; 
d'ailleurs, ils ne saVoient rien du tout, et M. le duc 
de Valois, qui, comme je l'ai dit, avoit huit ans, étoit 
d'une inapplication inouïe. Je commençai par leur 
faire des lectures d'histoire; M. le duc de Valois 
n'écoutoit pas, s'étendoit, bâilloit, et je fus étrange- 
ment surprise, à la première lecture, de le voir se 
coucher sur le canapé sur lequel nous étions assis, et 
mettre ses pieds sur la table qui étoit devant nous. 
Pour faire connoissance ensemble, je le mis sur-le- 
champ en pénitence; je lui fis si bien entendre raison 
qu'il ne tn'en sut aucun mauvais gré : il avoit un bon 
sens naturel, qui dès les premiers jours me frappa ; 
il aimoit la raison comme tous les autres enfans 
aiment les contes frivoles ; dès qu'on la lui présen- 
toit à propos et avec clarté, ilTécoutôit avec intérêt: 
il s'attacha passionnément à moi, parce qu'il me trouva 
^toujours conséquente et raisonnable. Il fallut le dé- 
faire d'une quantité de mauvaises loclitions et d'une 



DS MADAMB BB GBNLIS. 123 

infinité de manières ridicules : il craignoit les 
chiens ; aussi M. de Bonnard avoit-il eu VattenHon 
dans ses promenades au bois de Boulogne^ de faire 
marcher en avant deux valets de pied, pour chas- 
ser tous les chiens qui pouvoient se trouver sur 
la route que Monseigneur devoit parcourir. Je n'eus 
besoin que d'une seule conversation pour faire sentir 
à M. le duc de Valois la sottise de cette pusillanimité; 
il m'écputa attentivement^ m'embrassa et me demanda 
un chien^ je lui en donnai un; il vainquit sur-le- 
champ sa répugnance qui étoit devenue très-réelle : 
depuis ce jour^ il n'a pas donné la moindre marque 
d'aversion pour les chiens. Il avoit aussi horreur de 
Todeur du vinaigre^ manie que je lui fis perdre aussi 
facilement que son antipathie pour les chiens» Je 
reconnus promptement qu'il avoit une mémoire véri- 
tablement étonnante ; je me flatte d'avoir su déve- 
lopper et cultiver en lui ce beau don de la nature. 
Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse 
un musicien allemand^ qui jouoit du piano^ et qui en 
outre sâvoit parfaitement sa langue par principes ; ce 
fut lui qui enseigna Tallemand à M. le duc de Valois 
qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes 
yeux et dans ma chambre. Je lui donnai un valet 
de chambre italien, avec ordre de ne lui jamais par- 
ler que dans cette langue^ ainsi qu'au prince son 
frère; enfin je lui donnai un maître de langue anglaise^ 
dont il prit aussi les leçons dans ma chambre, ainsi 

6* 



124 MÉMOIRES 

que toutes celles qu'il a prisesà BeUe-Chasse^à Fex-«' 
ception du dessin : on dessinoit le soir dans le salon^ 
à la lampe.* Peu de temps après, mon frère perdit 
son angélique femme ; elle mourut à Nice, où mon 
frère et ma mère la conduisirent. J'ai déjà dit qu'en 
mourant, elle me légua la bonne femme fiusca, dont 
elle prenoit soin depuis l'âge de treize ans ; elle laissa 
un fils unique nommé César, qui avoit cinq ans, je me 
chargeai de lui : il a été éle^é avec les princes, et il 
fut l'un des meilleurs sujets qui ait jamais existé. 

* M. !• dac de Montpeasier, prince si intéresiuuit par ses Tertus, 
ses malheurs^ et ses talens^ a laissé des mémoires qui ne commencent 
qu^à l'époque des persécutions quMl éprouya durant la révolution 
réditeur de ces mémoires dit que j'élevois M. le duc de Montpensier^ 
et les princes, ses frères, dto Jean-Jacqiie». Il y a quelque chose de 
si comique dans ce trait, que je ne puis le passer sons silence : j'ayois 
déjà donné Adèle et Théodore^ avant de me charger de Téducatioa 
de ces jeunes princes, dont Talaé n'ayoit pas huit ans; j^aTois déjà 
pour ennemis tous les partisans du système d'éducation de Jean. 
Jacques. J'ai donné à mes élèves des maîtres détentes les choses que 
je ne leur enseignois pas moi-même ; dès leur première enfance, je 
n'ai rien négligé pour leur inspirer lea sentimens les plus religieux. 
Je me suis occupée du soin de fortifier leur corps par une gymnasti- 
que gfraduellement proportionnée à leurs forces et je b'ai pris aucuns 
de mes moyens à cet égard dans Emile ; je les ai tous inventés, à 
l'exception de l'exercice des haltères, inventé par Galien, et que j'ai 
renouvelé de» Romaine; du reste les exercices des poulies, des 
hottes, les lits de bois, les souliers de plomb, les courses, les sants 
dans leeeauioireey etc., sont de mon invention (Voyez le» Leçon» d'une 
Gouvemanie)^ et viennent dernièrement d'être en partie renouvelé 
publiquement avec succès. On voit, combien tout ce plan d'éduca- 
tion ressemble à celui ù^EmiU \^Noie de V Auteur) 



DB MADAME DK GSNLIS. 125 

M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu^ maison 
charmante où nous avons passé tous les ans toute 
la belle saison^ c'est-à-dire huit mois de Tannée. 
Je fis faire^ dans le beau parc de cette maison^ un 
petit jardin pour chacun de mes élèves: ils y 
travaillèrent et le plantèrent eux-mêmes. J'avois 
pris un jardinier allemand^ qui ne leur parloit que - 
dans sa langue : il les suivoit à leurs promenades 
du matin avec le valet de chambre allemand, et l'on 
ne parloit qu'allemand à ces promenades ; à celles 
du soir on ne parloit qu'anglais, ainsi qu'au dîner; 
on saupoit en italien. Je pris pour aumônier à la 
recommandation de M. Doria, nonce du pape, 
l'abbé M^uristini, son parent, âgé de vingtrhuit 
ans, qui avoit été fort bien élevé, et qui connoissoit 
parfaitement la- littérature de son pays; il don- 
noit tous les jours aux princes une leçon d'italien 
dans ma chambre. J'attachai en outre à leur 
éducation un pharmacien, nommé M. Alyou, bon 
botaniste et excellent chimiste. Il suivoit les princes 
à toutes leurs promenades, pour leur faire cueillir 
des plantes, et leur apprendre la botanique; en outre 
il nous faispit tous les étés un cours de chimie, où 
j'assistois régulièrement; enfin j'attachai encore 
à leur éducation un Polonois, nommé M« Merys, 
qui avoit le plus grand talent pour le dessin, et pour 
peindre les sujets à la gouache ; j'imaginai de lui 



126 M^MoiaBs 

fidre faire une lanterne magique historique; il la 
peignit sur verre, et il fit, sur mes descriptions 
par écrit, l'histoire sainte, Thistoire ancienne, 
rhistoire romaine, celle de la Chine et du Japon; 
on n'a rien vu de plus charmant que cette lanterne 
magique : tous mes élèves la montroient tour à tour, 
une fois par semaine. 

Dans la première année de mon entrée à Belle- 
Chasse, je fis venir de Bourgogne ma nièce, Hen- 
riette de Sercey, qui étoit orpheline et crépie : elle 
a été élevée à Belle-Chasse parles soins de ma mère 
et les miens ; elle avoit neuf ans quand je là pris. 

J'inventai pour mes élèves un jeu qui a fait 
leurs délices, et qui m'a beaucoup amusée moi- 
même. Je leur fis mettre en action et jouer dans 
le château et dans le jardin, suivant les scènes^ 
les voyages les plus célèbres, détaillés dans le 
Recueil des voyages extraits de l'abbé Prévôt, par 
M. de La Harpe. Tout le mon^e dans la maison 
avoit un rôle dans ces espèces de représentations : 
j'y ai joué moi-même ; nous avions des chevaux 
^t^^pour les cavalcades; la belle rivière du parc 
nous figuroit la mer, une suite de jolis petits bateaux 
formoit nos flottes; nous avions un magasin de 
costumes. Les plus beaux voyages que nous ayons 
joués, furent ceux de Fiasco de Gama et de Snel^ 
grave. Je fi s faire en outre un petit théâtre portatif. 



DB MADAMS DB GENLIS. 127 

que Ton plaçoit dans la grande salle à manger, et 
sur lequel on exéculoit des tableaux historiques; je 
donnois les sujets, et, la toile baissée, M. Merys grou- 
poit les acteurs, qui étoient communément les en- 
fans ; ensuite, ceux qui ne jouoient pas étoient obli- 
gés de deviner le sujet, soit historique soit mytho- 
logique : on faisoit ainsi daijLS la soirée une douzaine 
de tableaux. Le célèbre David, qui venoit souvent 
à Saint-Leu^ trouvoit ce jeu charmant, et il avoit un 
grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux fugitifs. 
Je fis bâtir une véritable salle de comédie; le théâtre 
étoit d'une très-jolie proportion ; le fond s'ouvroit et 
laissoit voir, quand on le vouloit, une longue allée du 
jardin tout illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. 
Durant le cours de l'éducation, nous avons joué 
successivement dans cette salle toutes les pièces de 
mon Théâtre: les enfans y jouèrent aussi des panto- 
mimes. Il y en eut une si remarquable, que je ne 
puis la passer sous silence, ce fut celle de Psyché 
persécutée par Vénus; madame de Lawoestine, âgée 
de quinze ans, représentoit Vénus, sa sœur Psyché, 
et Paméla l'Amour. On ne verra jamais trois figures 
réunies offrir tant de beauté, de charmes et de grâce : 
David étoit enthousiasmé de cette pantomime, qui 
offroit, disoit-il, la perfection du beau idéal. 

L'hiver, à Paris, j'avois rendu tous les momens 
utiles ;j'avois mis un tour dans une antichambre et 

6** 



128 MÉMOIRES 

aux récréations, tous les enfans, ainsi que moi, 
nous apprenions à tourner. J'appris avec eux aihsi 
successivement tous les métiers auxquels on peut 
travailler sans force: celui de gaînier, j'ai fait avec 
eux une énorme quantité de portefeuilles de maro- 
quin, aussi bien faits que ceux d'Angleterre; le 
métier de vannier, où j'ai excellé ; nous avons fait des 
lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage, des 
plans en relief; des fleurs artificielles ; des grillages 
de bibliothèque en laiton, du papier marbré, la dorure 
sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux, 
jusqu'aux perruques; enfin, pour les garçons, la 
menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa tous 
les autres : avec la seule aide de M. le duc de Mont- 
pensier, son frère, il fit, pour l'ameublement d'une 
pauvre paysanne de Saint-Leu, dont il prenoit soin, 
une grande armoire et une table à tiroir, aussi bien 
travaillées que si elles eussent été faites par le meil- 
leur menuisier. Toutes ces choses ne prenoient 
point sur leurs études; c'étoit leur unique amuse- 
ment, et jamais enfans ne se sont trouvés si heureux 
durant leur éducation. Outre leur palais des cinq 
ordres d'architecture, qu'ils montoient et démon- 
toient, je leur àvois fait faire dans les mêmes propor- 
tions et avec la même perfection, les outils et tous 
les ustensiles qui servent aux arts et métiers : l'inté- 
rieur d'un laboratoire, avec les cornues, les creusets. 



DB MADAMB DB GENLIS. 129 

les alambics, etc. ; ^intérieur d'un cabinet de physi*r 
que, et tous les outils d'ouvriers étoient exécutés exk 
miniature avec une précision admirable. Après l'édu*- 
cation, ils furent déposés et exposés aux regards des 
curieux dans la galerie du Palais-Royal; ils ont passé 
depuis dans les salles du Louvre, où je les ai vus 
sous le règne impérial. J'étois très^fière de voir 
le public admirer les joujoux que j'avois jadis in* 
ventés pour mes élèves* 

A Paris, conmie je l'ai déjà dit, toutes nos pro- 
menades étoient instructives ; nous ne sortions 
que pour aller voir des cabinets de tableaux, 
d'histoire naturelle, de physique et de curiosités, 
on des manufactures dont nous avions lu Je détail 
auparavant dans V Encyclopédie; ce qui nous a fait 
connoitre que cet ouvrage en donnoit souvent des 
descriptions inexactes et très-mal faites. Dans les 
ateliers, chaque élève écrivoit sur une peau d'âne le^ 
choses les plus remarquables ; j'écrivois aussi, et je 
mettois en ordre toutes ces notes, dont je formai 
un gros livre : il étoit rempli de mes réflexions sur 
les abus des apprentissages et sur le perfectionnement 
que l'on pourroit donner aux méthodes de ce genre. 
J'ai perdu ce manuscrit avec les autres ; c'est un 
de ceux que j'ai le plus regrettés. Après avoir épuis/é 
toutes les manufactures de Paris, nous allâmes 
voir celles qui ne s'y trouvoient point, et qui sont 
en province. On ne faisoit alors à Paris que des 



13d MiMOiBBS 

épingles; nous allâmes à l'Aigle uniquement pour y 
voir faire des aiguilles, à Saint-Gpbin, pour voir 
couler des glaces, etc. 

Je ne parlerai point ici de la gjonnastique que 
j'inventai alors pour mes élèves : tous ces détails 
se trouvent dans mon ouvrage intitulé les Leqpns 
d^une Gouvernante^ qu'il est nécessaire de lire, 
avant ou après ces mémoires, si l'on veut avoir' une 
idée exacte de l'éducation que j'ai donnée à ces 
princes. Tous les soirs, à Paris ou à la campagne, 
deux heures avant la leçon de dessin, ils se rassem- 
bloient tous dans ma chambre et se -plaçoient en 
demi-cercle, vis-à-vis de moi: alors nous com- 
mencions une lecture, tout haut, d'histoire, de 
mythologie de littérature et d'histoire naturelle : 
chaque enfant lisoit tout haut un quart d'heure, je 
veillois à leur prononciation, je les interrompois 
quelquefois pour faire, sur la lecture, des réflexions 
convenables. Quand chacun avoit fini son quart 
d'heure, jelisois à mon tour pendant le reste des 
deux heures ; pendant qu'ils Usoient, je faisois des 
fleurs artificielles, ou quelqu'aiitre ouvrage de ce 
genre ; ce qui ne m'a jamais empêchée de donnera 
la lecture toute l'attention nécessaire. De toutes 
leurs études, celle-là a toujours été préférée par 
eux ; elle leur a plu constamment, et je les ai tou- 
jours vus en attendre l'heure avec impatience. Ils 
faisoient des extraits sur ces lectures, que je cor- 



JDB MADAME BE 6BNLIS. 



idi 



rig^oi^j en outre, je leur donnois, toutes les 
semaines, un sujet de composition, que je corrigeois 
aussi. M. le duc de Montpensier surpassoit tous les 
autres dans ce genre d'étude : il ayoit dans son style 
une élégance naturelle que je n'ai jamais vue à 
aucun autre enfant; mais les compositions du jHrince, 
son frère aîné, annonçoient déjà cet esprit d'ordre, 
cette raison et cette droiture de sentimens, qui for- 
ment le fond de son caractère. Lorsqu'il eut atteint 
l'âge de douze ans, je louai une loge à la Comédie- 
Française, pour leur faire voir la représentation de nos 
plus belles pièces de théâtre. Je les y menois à peu 
près tous les huit jours (excepté dans le carême ), en 
choisissant les pièces, afin de ne leur faire voir que 
celles dont ils pouvoient retirer quelque fruit. Lors- 
que la petite pièce étoit licencieuse ou immorale, 
nous n'y restions point. Quoique je fusse encore 
jeune, je n'allois plus au spectacle ; mais il me sembla 
que n'y point mener mes élèves seroit une critique 
.indirecte de leurs parens, qui avoient des loges à 
l'Opéra et à la Comédie ; d'ailleurs, j'avois été 
très-firappée de l'austérité outrée de l'éducation de 
M. le prince de Lamballe, rigorisme qui eut de 
si funestes suites, comme tout le monde sait. Je 
pensai aussi que les princes du sang, fûts pour 
la représentation, et pour protéger les arts,' dé- 
voient naturellement assister quelquefois à ces 
représentations . théâtrales, et savoir les juger. 



139 BiéMOIRBS 

SOUS le rapport de la morale et des mœurs : leur 
décision, lorsqu'ils ont du discernement, est d'un 
si grand poids, qu'Op auront toujours une heu- 
reuse influence sur cette partie de la littérature, 
ainsi que sur toutes les autres. Enfin, quoique 
j'aie toujours méprisé le respect humain, je dois 
avouer que, dans cette occasion, la crainte d'être 
blâmée dans le monde acheva de me décider. 

Tous les samedis, nous recevions du monde à Belle- 
Chasse; ce que j'avois établi pour former les princes 
à la politesse, et à savoir écouter la conversation. 
J'écrîvois sur mou journal les choses auxquelles ils 
avoient manqué, et qu'ils auroient dû dire et faire. 

Quand Mademoiselle d'Orléans eut atteint l'âge de 
sept ans, nous eûmes de la musique et des spectateurs 
tous les samedis, A cet âge, mademoiselle d'Or- 
léans, que j'avois commencée sur la harpe à cinq ans, 
jouoit d'une manière véritablement surprenante. A 
cette musique, nous jouions ensemble à l'unisson, ac- 
compagnées d'un violon, d'une basse, et quelquefois 
d'une clarinette. Je donnois à mademoiselle d'Or- 
léans deux leçons de harpe par jour, et. la première 
ne prenoit rien sur mon temps. Aussitôt qu'on me 
réveilloit, elle entroit dans ma chambre avec sa harpe 
et elle en jouoit sans interruption pendant mon déjeu- 
ner et ma toilette, et pendant qu'on me coifFoit ; ce 
qui étoit toujours long, parce que j'ai conservé mes 
grands cheveux jusqu'à l'émigration. Je lisois, sui- 



JDS MADAME DK GBNtlS. 133 

vant mon ancienne coutume, ce qui ne m'empêchoit 
nullement d'écouter la harpe, et de reprendre et de faire 
recommencer, quand il le falloit, A la seconde le- 
çon, je jouoifl avec mademoiselle d'Orléans, afin de 
lui bien donner le sentiment de la mesuré, et cette 
leçon duroit au moins une bonne heure et demie. 
Elle a toujours pris les leçons que je lui ai données 
avec une constante application : je puis dire avec 
vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à ma- 
demoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une 
vive piété et toutes les vertus. Elle faisoit des 
fautes, mais, je le répète, elle n'avoit pas un seul 
défaut, c'est-à-dire, un mauvais penchant, ou une 
mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt 
d'amour-propre à convenir [de cette vérité, puisque 
j'aurois beaucoup plus de mérite à l'avoir bien élevée, 
si la nature ne lui avoit pas, donné un caractère aussi 
parfait. Elle avoit de l'esprit et cet esprit ressembloit 
beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de 
la finesse et de Tà-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à 
la raison et à la bonté, forme une personne aussi aima- 
ble à rencontrer, qu'elle est attachante dans le com- 
merce intime de la vie. 

J'ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois ; 
ses deux frères en avoient dé fort différens: M. le 
duc de Montpensier étoit peu communicatif ; mais 
son âme étoit sensible et généreuse, et, comme je l'ai 
dit, il y avoit une élégance naturelle dans toute sa 



134 MJSMOIRBS 

personne^ et quelque chose de romanesque dans sa 
figure, son caractère et ses manières, et si j'avois pu 
cultiver long-temps son esprit, il auroit écrit d'une 
manière remarquable : il avoit je ne sais quoi de 
formé dans les idées, qu'on ne voit presque jamais 
dans l'enfance, en voici- un trait : quand je les me- 
nois à une première représentation à la comédie, 
chacun en faisoit un extrait, que Ton m'apportoit le 
lendemain, et qu'on me lisoit. Un jour (M. le duc 
de M ontpensier avoit douze ans) un de mes élèveç, 
en me lisant son extrait, et en parlant de deux 
amans, dit que la princesse déclara son amour; M. 
le duc de M ontpensier l'interrompit : ^^ L'expi*eBsion, 
dit-il, n'est pas convenable, un homme déclare son 
amour une femme avoue le sien." Il y a certaine- 
ment dans cette distinction une délicatesse réfléchie, 
bien étonnante à douze ans. L'étude dç l'histoire, 
des sciences et des langues avoit peu d'attrait pour 
^ lui; la littérature en avoit beaucoup et il aimoit les 
arts avec passion, surtout le dessin et la peinture, 
où il a excellé non pas seulement comme amateur, 
nuûs comme artiste. Cette disposition se manifesta 
dès son enfance; comme je crois que l'on doit 
cultiver tous les dons de la nature, je lui donnai, 
pour dessiner, beaucoup plus de temps qu'aux autres. 
D'ailleurs, comme il se trouve, dans le rang où le 
ciel l'avoit fait naître des séductions, qui ne sont dans 
aucun autre, on est trop heureux de pouvoir mettre 



BB BIABAMS DB 6ENLIS. 135 

contre elles dans la balance, avec beaucoup de vertus, 
un goût innocent et passionné. Le dernier dés trois 
princes, M. le comte de Beaujolois, qu'on me donna 
à trois ans, étoit charmant de figuré, d'esprit et de 
caractère : ses défauts même étoient aimables, chose 
que je n'aime pas qu'on dise, mais qu'il étoit im- 
possible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions 
aussi qu'il avoit beaucoup de traits de ressemblance 
avec Henri IV, que chaque Françsds croit Avoir 
connu. 

Voici deux traits de l'enfance de M. le comte 
de Beaujolois, qui le peindront parfaitement : On lui 
demandoit pourquoi il donnoit toujours à sa sœur de 
lait, lorsqu'elle venoit le voir, ses plus beaux joujoux : 
^^ Eh mais, répondit^il, ce sont ceux que j'aime le 
mieux, et je pense que ceux-là lui feront plus de 
plaisir." Comme il caressoit beaucoup cette petite 
fille, on parut s'en étonner, en ajoutant qu'elle étoit 
bien laide, ^h! s'écria-t-il, si elle étoit décrassée 
on verroit /. . . . 

Mon neveu C!ésar étoit étourdi, violent, mais 
spirituel, sensible, et naturellement porté à tout ce 
qui étoit bon et généreux. L'éducation, le temps, et 
les malheurs publics ont tempéré sa vivacité ; il ne 
lui en est resté que ce qu'il en faut pour être aima- 
ble et brillant. Se trouvant, à quinze ans, dans les 
armées, sans guide, sans conseil, il y a fait les actions 
les plus éclatantes pour son âge : n'étant que volon- 



186 MÊMOIRB9 

% 

\ 

taire, il rallia les fuyards, et enleva un drapeau à Ten*-^ 
nemi, n'ayant pas tout-à-fait seize ans ; le général 
Dumouriez demanda son nom sur le champ de 
bataille, il Tappelsi, et lui dit qu'il le fidsoit capitaine ; 
mon neveu répondit qu'il n'avoit pas l'âge : ^^ Raison 
de plus," reprit le général, et il le fit capitaine. Je 
conterai encore par la suite d'autres traits du noble 
caractère de ce jeune homme si distingué, dont la 
mort déplorable, à vingt-huit ans, a été l'une des 
plus grandes afflictions de ma vie. 

Pour continuer les portraits de Belle-Chasse, je 
dois parler de ma nièce Henriette et de Paméla» 
Henriette étoit jolie, et sa figure animée plaisoit à 
tout le monde. Eile avoit alors tout son esprit en 
intelligence ; elle l'a montré depuis dans la conversa- 
tion et dans ses lettres. A Belle-Chasse elle ne 
disoit pas de jolies choses, mais elle comprenoit tout, 
et apprenoit tout avec une facilité merveilleuse. Je 
lui ai vu apprendre une danse fort difficile, le pas 
rtisse, seulement en assistant à la leçon, pendant 
laquelle elle brodoit au métier. Ce pas étoit dansé 
par mademoiselle d'Orléans et Paméla, et montré 
par le &meux d'Auberval, de l'Opéra. Un jour, 
Paméla, ayant mal au pied, et ne pouvant danser, 
Henriette offidt de la remplacer, ce qui fit rire d'Au- 
berval ; mais elle se leva, se mit à danser, et fit tous 
les pas aussi régulièrement que si elle les eût appris 
et répétés. La surprime de d'Auber\'àl fut extrême j 



J)E MADAME DE 6BNLI8. 137 

il nous dit qu'il n'y avoit pas une seule danseuse 
à l'Opéra qui fdt capable d'en fiedre autant. Hen-* 
riette avoit appris à calculer avec la même facilité ; 
elle avoit la plus belle écriture de Belle-Chasse ; elle 
deasinoit fort agréablement^ avec un fini particulier ; 
elle chantoit à merveille^ sa voix étoit charmante ; 
elle avoit une adresse de fée. La seule chose que* je 
n'aie pu lui donner étoit de jouer d'un instrument ; 
elle n'a bien joué d'aucun ; il est vrai qu'elle n'a 
jamais donné assez de temps à cette étude. 

Paméla avoit une figure ravissante ; la candeur 
et la sensibilité formoient son caractère; elle n'a 
jamais fait un seul mensonge^ ni employé le moindre 
détour durant tout le cours de son éducation ; elle 
étoit spirituelle de sentiment; elle disoit des mots 
charmans, et qui toujours venoient du cœur. Je 
m'étois attachée à elle avec passion, et cette passion 
a été malheureuse, à quelques égards. Cette enfant 
si charmante étoit la plus inappliquée que j'aie vue ; 
elle manquoit de mémoire, elle avoit uqc excessive 
étourderie, qui ajoutoit encore aux charmes de sa 
figure, en lui donnant un air de vivacité, qui, joint 
à l'indolence de son caractère et à beaucoup d'esprit, 
la rendoit très-piquante. Sa personne étoit agissante 
et leste, elle couroit comme Atalante, et son esprit 
étoit paresseux au dernier degré ; aussi par la suite 
a-t-elle été la personne du monde la plus incapable 
de réfléchir. Le sort la jeta dans des situations 



138 MÉMOIRKS 

extraordinaires; elle B'y trouva sans guide et sans con- 
seil^ dans mille occasions dangereuses • •; elle s'y con- 
duisit néanmoins parfaitement, tant que vécut son 
mari, et même en plusieurs circonstances, d'une 
manière véritablement héroïque. 

J'établis plusieurs prix pour les enfans, mais seule- 
ment ceux qui ne peuvent exalter Tamour-propre, les 
prix d'application, de douceur, de bonté et de des- 
sin ; pour ce dernier prix, c'étoit M. David qui en 
étoit le juge. Tous les ans au jour de Tan, nous 
étalions dans le salon tous les ouvrages que nous 
avions faits dans le cours de l'année ; ce qui formoit 
de petites boutiques charmantes que l'on distribuoit 
ensuite à ses amis ; les dessins des enfans qui avoient 
remporté les prix y étoient étalés avec de beaux ca- 
dres. 

Je ne suis point superstitieuse, mais il y a dans 
l'idée du surnaturel quelque chose qui plaît toujours 
aux imaginations vives et qui les frappe : sans croire 
aux présages et aux pressentimens, je n*ai jamais pu 
m'empêcher de les remarquer et d'en faire quelque 
application ; voici un triste présage qui, malgré moi, 
me frappa beaucoup : il y avoit au haut du pare de 
Saint-Leu une espèce de terrain élevé, où nous 
avions remarqué que la végétation étoit beaucoup 
plus belle qu'ailleurs, le gazon y étoit plus fourni, et 
les fleurs des champs infiniment plus grosses; j'eus 
l'idée d'y faire planter autant d'arbres que j'avois 



DE UADAMB JOB GBNLIS. 139 

d'élèves^ en plaçant au bas de chaqae arbre le nom 
de rélève et une inscription ; on se mit sur-le-champ 
à y travailler, et en creusant la terre, on fut très-sur- 
pris de découvrir une quantité d'ossemens humains : 
nous apprîmes que cet endroit avoit jadis été un ci- 
metière. Cette découverte me frappa et m'attrista, 
et je ne fis point planter les arbres* J'ai perdu de- 
puis quatre élèves, en comptant ma fille aînée, et 
tous parvenus à l'âge le plus florissant de la jeu- 
nesse !•••••• 

Au milieu de tous ces soins, je poursuivois avec 
plus d'ardeur .que jamais mes études particulières ; 
j'avois donné Adèle et Théodorej qui me causa mes 
premiers chagrins littéraires : cet ouvrage anti-phi- 
losophique eut dans le public un succès qui surpassa 
toutes mes espérances, msàB il me fit des ennemis 
ncmibreux et irréconciliablea ; au reste, je l'avois 
^révu, comme on peut le voir dans l'ouvrage même, 
en lisant les lettres de M. de Lagaraye à Porphire, 
dans lesquelles j'ai prédit et dépeint tout ce que j'ai 
éprouvé depuis. Je voyois sans cesse M. de La 
Harpe, qui me montroit toujours le plus grand at- 
tachement; au moment où mon ouvrage alloit 
paroître, je lui demandai s'il en rendroit compte lui- 
même, en ne lui cachant pas qu'il étoit très-religieux, 
et que par conséquent il y avoit beaucoup de choses 
contre la philosophie moderne : il me répondit qu'il 
passeroit là-dessus légèrement, et qu'il parleroit du 



140 MÉMOIRBS 

I 

reste avec toute ramidé et la justice que je lui con- 
noissois. Quelques jours après il revint me dire 
qu'il ne feroit pas Textrait^ mais que je n^ per- 
droisrien, parce qu'il étoit confié à Tabbé Rémi,* 
dont il me répondoit comme de lui-même ; que 
d'ailleurs lui, M. de La Harpe, étant rédacteur du 
Mercure^ liroit cet extrait avant de le donner à 
l'impression, et n'y laisseroit pas un seul mot qui 
pût me déplaire : je lui répondis, ce qui étoit vrai, 
et ce que je lui avois déjà dit, que M. Gaillard avoit 
voulu faire cet extrait, et que je l'avois refusé, parce 
que M. de La Harpe me l'avoit demandé en me disant 
qu'il le feroit ; j'ajoutai que j'aurois beaucoup mieux 
aimé M. Gaillard que M. l'abbé Rémi, qui m'étoit 
tout-à-fait inconnu. M^ de La Harpe me répéta 
mille fois que je serois parfaitement contente, et qu'il 
y mettroit tous ses soins. L'extndt parut, la première 
édition à' Adèle et Théodore étoit déjà enlevée. Quelle 

« 

* L*abbé Rémi, à la fois prêtre du diocèse de Toul et avocat au 
parlement de Paris, étoit chargé, pour VEncycUtpédU^ de la partie 
de la jurisprudence, et foumissoit des extraits au Mercure. Le Cotmo- 
polisme, brochure in-12 fut son début dans la littérature ; il publia, 
dans la même année 1770, une autre brochure sous le titre det Jours 
pour tourner en ridicule Tanglomanie et Pespèce d*engouement des 
Français pour les Nuii* d*Young. Son meilleur ouvrage est V Eloge 
du chancelier de VHépital couronné par Tacadémie en 1777 ; et 
néanmoins ce discours éloquent pèche par Temphase et Texagération, 
L^abbé Rémi né à Remiremont en 1738» est mort à Paris en 1783. 
{J(ot9 d9 r Editeur,) 



DE MADAME DE OENLIS. 141 

fiit ma surprise^ en lisant cet extrait^ de le trouver 
injurieux d'nn bout à l'autre» et rempli de person- 
nalités outrageantes et calomnieuses ! C'étoit la pre- 
mière méchanceté de ce genre que j'éprouvois, j ^ 
fus sensible; j'écrivis sur le-champ à M. de La 
Harpe^ pour lui reprocher sa perfidie^ et pour lui 
dire que je ne le reverrois de ma vie : j'ai su depuis 
que l'abbé Rémi étoit un littérateur obscur, sans 
aucun talent, et entièrement dévoué à d'Âlem- 
bert : ce dernier étoit le véritable auteur de ce petit 
libelle qui révolta tout le inonde, l'abbé Rémi n'avoit 
fait que le signer. 

La critique du monde dans fidèle et Théodore me 
fit aussi beaucoup d'ennemis, parce qu'elle étoit 
vraie, piquante, et sans exagération. Toutes les par- 
Jlleuse^ se déchaînèrent contre moi; j'avois le droit 
de les critiquer; car, malgré l'universalité de la 
mode, je n'avois jamûs voulu parfiler ; cette manière 
de demander des galons à tous les hommes, peur 
en tirer l'or et le vendre, ces présens de parfilage 

* On demandoit à tons les hommes de sa connoissance leurs 
vieilles êpaulettés d*or, leurs yieux noeuds d*épée d*or, leur vieux 
galons d*or, etc., que Ton enlevoit ainsi à leurs valets de chambre, 
et Ton parfiioit toutes ces choses, c^est-à-dire qu^on séparoit Tor de 
la soie pour la vendre ensuite à son profit. En outre on recevoit 
aux étrennes des bobines d^or, ou de petits meubles couverts dW que 
de même on parfiioit, et que Ton vendoit. Communément une habile 
parfileuse gagnoit à cet étrange métier cent louis par an ! ... . (Z>ic^ 
iùmnairt des Etiquettes au mot Parfilage ) 



142 liÉMOIRBS 

qu'on recevoit au jour de Tan,* me paroissoient leà 
choses du monde les plus ignobles. Le trait de l'habit 
dégalonné dans jidèle et Théodore est vraif : j^ai été 
témoin de cette aventure au Rainci, ce fiit M. le duc 
de Chartres qui fit ce joli tour; c'est la seule person- 
nalité que je me sois permise dans mes ouvrages, mais 
le fait avoit eu cinquante personnes pour témoins. Ce 
fut un trait de parfilage qui acheva de me gagner le 
cœur de M. le prince de Condé à Chantilly, lorsque 
je pariai contre le duc de Coigny vingt-quatre bobi- 
nes d'or de douze francs chacune, que je monterois 
sans tomber une des cascades en escalier: je gagnai. 



* Par exemple, j*ai yu la maréchale de Luxembourg donnera 
madame de Blot un tablier de moaœeline bordé de franges d*or et 
ployé en paquet, renfermant en outre pour quinze ou yingt louis de 
franges. J*ai vu M. de Lauzun donner à madame la comtesse Amé- 
lie de Boufflers ime fausse harpe tout en parfilage, et qui avoit 
coûté près de mille francs, etc. On parfiloit tout cela, pour le ven- 
dre â moitié perte ; il eût été plus simple et moins coûteux de 
recevoir simplement de Vwt^pûX^-'fNoU de V Auteur ) 

* 

f Un jour avant la promenade, nous étions tons rassemblés au 
salon, quand tout à coup madame de R. . . .remarque que les franges 
d*or de mon habit seroient excellentes à parfiler. Au même instant 
un mouvement de gaieté la porta à couper une de mes frange : aus- 
sitôt je suis entourée de dix femmes qui, avec une grâce, une viva- 
cité charmantes, me deshabillent, m'arrachent mon habit et mettent 
toutes mes franges et tous mes galons dans leurs sacs. {Adkle et 
Théodùrêy t. Ily lettre du cher d'Herhin à la haromiM,) 



DB MADAME DE GENLIS. 143 

et le soir dans le salon, je distribuai les bobines à 
toutes les dames, qui les reçurent de fort bonne 
grâce, quoiqu'elles eussent aifecté d'être excessi- 
vement scandalisées, lorsque je m'engageai à monter 
la cascade. Ma critique du parfilage dans Jldèle et 
Théodore fit tomber sans retour cette mode hon- 
teuse; on n'a pas vu depuis dans la société une 
seule femme oser demander de l'or à un homme 
pour le parfiler. Tous ces énormes sacs de parfilage 
disparurent, et Ton substitua à ce vil travail la tapis- 
serie et la broderie, qui occupoient si agréablement 
nos mères et nos grand's- mères. Adèle et Théodore 
déjoua beaucoup aussi TaiFectation sentimentale, 
et la prétention de mettre de l'esprit dans le plus 
simple billet : il y a eu peu d'ouvrages dont les cri- 
tiques aient eu plus d'influencé sur la société. 
Adèle et Théodore me fit encore perdre un ami, le 
chevalier de Chastellux, qui, par foiblesse pour les 
philosophes, mais sans partager leur haine et leur 
ressentiment, cessa de me voir. M. de Rulhières 
et M. GaUlard, quoique philosophes, me restè- 
rent fidèles. En revenant d'Italie, je me trouvai à 
un souper chez madame Meulan, placée à table entre 
M. de Champfort, le bel esprit, et M. de Rulhières : 
je leur contai l'histoire de la duchesse de Cerifalco, et 
j'ajoutai que ce sujet formeroit un beau roman ; ils me 
répondirent qu'ils avoient vu mille fois, dans les ro- 
mans, des femmes enfermées dans des souterrains, et 



144 MÉMOIRES 

que cette histoire fort singulière formeroit un roman 
très-coipmun. Je répliquai qu'on rendroit le sujet 
tout neuf^ en s'attachant à décrire les idées et les 
sentimens que l'on peut successivement éprouver 
pendant neuf ans dans un souterrain ; ils préten- 
dirent qu'il n'étoit pas possible de s'identifier â une 
telle situation. Lorsque l'ouvrage parut^ l'épisode 
de la duchesse eut un succès universel*. Je rap^ 
pelai à M. de Rulhières ce qu'il m'avoit dit sur ce 
sujet chez madame de M eulan : ^^ Il est vrai^ ma-* 
dame^ répondit-il^ mais je ne savois pas alors que 
vous aviez passé neuf ans dans un souterrain." C'est 
le plus charmant éloge que j'aie reçu sur cette his- 
toire. 

Pendant que les enfans prenoient leurs leçons 
chez moi, je faisois pour eux les extraits de nos lec- 
tures, et je composois, quand la grille de Belle-Chasse 
étoit fermée, depuis dix heures jusqu'à deux ou trois 
heures du matin. On entroitchez moi à dix heures; 
telle a été constamment ma vie, pendant tout le 
temps de l'éducation. 

Au sujet à'Adèh et Théodore^ il arriva quelque 
ohose de plaisant à M. de Rulhières. L'infâme ouvrage 



* Et Ton prit dès lors ce sujet pour le mettre au théâtre sons le 
titre de CamUte ou U Seuterrainy opéra en trois actes.— ^iVo#e de 
I Auteur J 



DB MADAMB DE GENLI8. 145 

de M. de Laclos*^ intitulé les Liaisons dangereuses y 
parut enméme temps qa* Adèle et Théodore, mais 
sans nom d'auteur. M. de Rulhières avoit un aini 
en Italie, nommé M. d'Héricourt : il s'étoit engagé 
à lui envoyer tous les ouvrages nouveaux qui feroient 
du bruit ; il fit sur-le-champ deux paquets séparés et 
cachetés ; l'un contenant Adèle et Théodore eiWMXre 
les Liaisons dangereuses. Voulant faire parvenir le 
mien le premier, il profita d'une occasion plus 
prompte ; mais il se trompa, et, croyant envoyer le 
mien, il fit partir celui de M. de Laclos, avec une 
lettre qui contenoit Téloge vague de Touvrage, et qui 
disoit qu'il étoit de moi, de sorte que M. d'Héricourt 
crut, pendant quinze jours, que j'étois l'auteur des 
Liaisons dangereuses. Il écrivit là-dessus à M. de 

• An temps de la^ faveur de madame du Barrij Laclos composa une 
épître à Margot qai causa beaucoup de rumeur. Let Liaisomt danr 
ffereiueê eurent encore une célébrité plus g^nde et plus fâcheuse, 
pour le caractère de Pauteur de ce roman licencieux. Quelques per- 
sonnes s*obstinent à n^ voir qu^une satire à la manière de Pétrone, 
un tableau cjrtiique mais fidèle des mœurs du temps ; d'antres ont dit 
que ces mœurs étoient celles de l'auteur et de quelques libertins qui 
alors renouveloient les orgies de la régence, mais que la haute société, 
où ils étoient admis, comdamnoit et repoussoit. Laclos s'essaya dans 
un g^re moins répréhensible : il fit, en 1777» Topera â^EmeiHne qui 
ne réussit point. Né pour les choses et les études sérieuses, ses 
meilleurs ouTrages sont des écrits sur la guerre, sur les finances et 
snr réconomie politique. Laclos, devenu général d'artillerie pen- 
dant la révolution, est mort à Tarente le 5 octobre ISOÔ5 il étoit né 
en 174l^Not€ de P Editeur.) 

TOMB III. 7 



146 MÉMOJEBS 

Rulhières^ pour lui exprimer l'excès de sa surprise 
qu'une femme )euQe i^ncore^ et institutrice de princes 
du sang eût eu l'inconcevable effironterie de publier 
un tel ouvrage. M. de ï^ulhières me montra cette 
lettre ({m me mit au désespoir : je ne pouvois ^p-< 
porter l'idée qu'un homme raisonnable eût eu, peu* 
dimt quinze jours^ une semblable opinion de moi| et 
je ne me calmai que lorsque M. de Rulbière^ m'ap- 
porta ^eM.d'Héricourt une seconde lettre qui prou- 
voit qu'il étoit désabusé, et qu'il avoit lu fidèle et 
Inodore, 

On n,e manqua pas de faire dans le monde une 
clef des portraitsqui se trouvent dans Adèle et Théo- 
dore. C'étoit la première fois qu'une personne^ jeune 
encore, ayant vécu dans le plus grand monde, s'avi- 
soit de le peindre. La vérité du ton (qui n'est as- 
surément ni dai^s les romans de Crébillon, ni dans les 
contes de M armontel) fit croire que tous les carac- 
tères étoient exactement faits d'après nature, ce qui 
n'a jamais été dit des ouvrages cités ci-dessus. On 
se tro^p^ : j'ai fait eu général/ des tableaux et Qon 
des portraits ; j'ai rassemblé des traits divers pris en 
effet dans la nature, et je me suis toujours interdit les 
personnalités offensantes 5 et quand j'ai représenté de 
souvenir despersonnages vicieux ou ridicules, je les ai 
déguisés de manière aies rendre méconnaissables, et 
comihunément je leur ai donné un sexe différent de 
celui des originaux. liC seul portrait détaillé et vrai 



DB MADAMB DB GBNLIS. M7 

en tous points, qui soit dans jMèle et Théodore^ est 
celui de ma fiUe aînée, madame de Lawoestîiie, soma 
le nom de madame d^Qsialis, et je ne l'ai certaînenygnt 
pas embellie. Deux femmes^ se disputàrentle^ poctralta 
de madame de Vàbaont, femme d'un feesnior général, ^ 
et je puis {aratester que je n^aviHS. songé ni à L'une^nLà 
l'autre : eUea se déchainèrent contre moi avec autant 
de maladresse qnt d^justice, car il étoit étrange de 
a'obatiner à se reeonnoitre dans un portrait désagréar 
ble, qui ne leur reesembloit pas, et uniquement parce 
qu'elles étoient mariées à des financiers. Le portrait 
resta à madame de La Reynière, parce qu'elle apprit, 
à tout le monde, ce que j'ignorois entièrement, qu'elle 
avoit une sœur religieuse qui étoit abbesse. Je fiis 
confondue en apprenant ce fait, qui ôta toute croyance 
à mes protestations; c'est un hasard malheureux, 
mais il n'en est pas moins vrai, qu'ainsi que beaucoiqp 
de personnes de la société de madame de La Reynière, 
j'étois à cet égard dans une parJEsdte ignorance, et que 
cette découverte m'affligea véritablement. Il esl^ bien 
certain que si j'eusse entendu parler de cette reli- 
gieuse, je n'auroi& pas donné à la mienne la f^nme 
d^un fermier général pour sœur. Le portrait d'ail- 
leurs n'avoit pas la moindre ressemblance avec ma- 
dame de La Reynière. Il est bien singulier que la 

< Madame MiVer et madame de £& Reynièrtv-^il^ de-PAmhur) 

7* 



148 MÉMOIRES 

même personne eût un oncle et mi frère évéques^^ et 
une sœur abbesse. 

Quelque temps après la publication H Adèle et 
Théodore^ M. de La Harpe voulut donner sa tragédie 
de Jeanne de Naphs ; et^ craignant une grande 
cabale, il eut assez peu de fierté d'âme^ et assez de 
confiance en ma générosité, poiff me demander par 
écrit d'engager madame la duchesse de Chartres à 
aller, en grande loge,^ à la première représentation de 
cette pièce. Il savoit que cette princesse étoit si 
révérée et si aimée du public, qu'en donnant cette 
preuve de protection à Tauteur on écouteroit la pièce 
jusqu'à la fin. Je justifiai la confiance de M. de La 
Harpe, quoique madame la duchesse de Chartres eût 
la plus grande répugnance à se mettre ainsi en scène en 
public pour avoir l'air de prendre un si vif intérêt à. 
un auteur et à une pièce qu'elle ne connoissoit point ; 
je la déterminai à cet acte de bonté. Sa présence, 
en effet, empêcha de siffler la pièce, qui alla jusqu'à 
la fin ; mais elle tomba tout-à-fidt à la seconde repré- 
sentation, et on ne la joua plus. M. de La Harpe 
ne me montra pas la moindre reconnoissance de 
ce procédé, et, peu de temps après, je lui fis une 
petite malice dans les Annales de la Fertu, au 
sujet d'une vieille tragédie de Jeanne de Naples^- 
dont je parlai dans une note. Tout Tarticle, fort 
injuneux sur l'auteur et sur la tragédie, s'appliquoit 
parfaitement à M. de La Harpe ; mais à la fin, je 



BK ICADAMB DS GKNUS. 149 

nommois Tauteur Magnon^ qui a véritablement 
fait une mauvaise tragédie de Jeanne de Naples: 
cette malice eût beaucoup de succès^ parce que je 
n'avoifi rien dit que de très-vrai sur Magnon et sur 
sa pièce. Ainsi M. de La Harpe ne pouvoit pas 
se plaindre, sans se donner un ridicule, et il n'en 
fut que plus en colère. 

Lorsque Tainé de mes élèves eut atteint sa 
douzième année, comme il n'étoit qu'ondoyé, il 
fut, suivant l'étiquette d'alors pour les princes du 
sang, baptisé avec im grand cérémonial dans la 
chapelle de Versailles. Il étoit d'usage qu'à chaque 
baptême de prince ou de princesse du sang, le roi 
donnât au gouverneur, ou à la gouvernante du 
prince, ou de la princesse, la somme de douze mille 
francs, payables au trésor royal, sur une ordonnance 
signée du roi. Ce prince avoit approuvé que je 
tinsse lieu de gouverneur, et que j'en exerçasse 
toutes les fonctions, mais je ne pouvois en avoir 
le titre et le rang. J'avois été présentée de nouveau 
à la cour, comme gouvernante de mademoiselle 
d'Orléans; mais quand je me chargeai de ses frères, 
je n'avois pu l'être comme gouverneur^ ainsi tout 
le monde pensa que je n'aurois point les douze mille 
francs de gouverneur pour le baptême. On sait 
que pour moi, je n'ai jamais attaché le moindire 
prix à l'argent, mais je désirai vivement cette 
somme, parce qu'il étoit également honorable et 



150 MBMOIRBS 

singulier de l'obtenir en cette qualité. M» le duc 
de Chartres n'avoit nulle envie de la ai^licîter, il 
voulut me persuader que cette demande seroit 
ridicule : je n'en crus rien, et^ à force d'importUnîtés, 
je le décidai à la demander ^au toi, qui l'acccnrda, 
sans foire la moindre difficulté. Je fus charmée 
de recevoir cette somme, dont je distribuai sur-* 
le-cbamp la moitié aux persinmes de l'éducation, 
•qui ét(Hent sous mes ordres* Je reçus de même 
xaes douze miUe francs au b^téme de M. le duc 
de Monipensier, que je partageai de même; chose 
qu'aucun gouvemeiur, et que nulle gouverni^te 
n'avoient faite avant moi. 

Dans ce temps, M« le duc d'Orléans mourut à 
Sainte-Âssise. M. le duc de Chartres prit le nom 
4Ï Orléans^ et l'aîné de mes élèves cdui de Chartres. 
Ma tante revint à Paris» j'obtins de M. le duc 
d'Orléans la permission de lui mener sur4e.-ohamp 
les princes et Mademoiselle, quoiqu'elle ne vint 
Jamais les voir à Belk-Chasse^. M. le duc d'Or- 
léans y aUa six jours de suite, et se conduisit 
pour elle de la manière la plus parfaite. Elle me 

• Ainsi que M. le duc d'Qrléansy <iiii même n^a jamais envoyé 
d^étrennes à ses petits-enfans, tandis que M. le duc de Penthièvre 
leur en donnoit de chaimantes et venoit sans cesse à Belle-Cbasse. 
Ce iMÎBoe^ non-seulement m^onora de plusieurs yisites, il ent 
encore la poUtesse de Tonknr en fidre me à ma m^re, qui, an lieu 
d*enprofiter,s*empre86a de descendre au salon.— fiVo#« 4e T^tileiirO 



DK MADAME J>B GENLIS. 151 

reçut personnellement avec amitié^ ce qui a duré 
depuis cette époque jusqu'à mon départ de France. 
Le roi fit défendre à ma tante de draper^ et de 
mettre ses gens en deuil. Alors elle prît le parti 
de s'établir au couvent de T Assomption^ pendant toute 
Tannée de son veuvage ; elle ne reçut qu'à un parloir^ 
dont elle fit dorer les grilles, chose dont on se moqua, 
non sans raison, car une grille noire convenoit mieux 
à sa situation que cette singulière magnificence, qui 
ne se trouvoit dans aucun couvent. Ma tante s'é^ 
toit donné un plus grand ridicule: quelque tenips 
avant la mort de M. le duc d'Orléans, elle avoM fmt 
représenter sa comédie de la Comtesse de Chazetèés ; 
le titre seul avoit quelque chose de niais : la pièce^ 
qui. étoit pitoyable, tomba honteusement au troisième 
acte ; et ce qu'il y eut de pis, c'est qu'une grande 
partie des détails de ce drame étoit prise d'un indigne 
Ottvn^e, qu'une femme ne devoit pas avouer publi- 
quement avoir lu : les Liaisons Dangereuses, de M. 
de Laclos. 

Ma tante porta à l'excès l'ambition d'auteur ; elle 
prit chez elle M. Lefèvre, auteur de quelques tragé- 
dies ;* elle le logea, le maria, lui assura une pen- 

* La i^prêsenfation à*El%iùhèth de France^ quatrième tragpédie de 
LefèTre, devint Tobjet d*une iiégx)ciatioii diplomatique, dont TiBsue 
ne fht pas favorable â Tanteuf . Sous ce titre» tout français, il avoit 
traité le sujet de Don Carlos^ amant aimé ^ElUahetk dé Franeey 
femme de Philippe 11. La cour de Madrid ne permit point la repré- 



152 MEMOIRES 

fiion de six mille francs^ le tout pour lui donner, 
disoit-elle, quelques petits conseils littéraires, et elle 
se mit à faire des tragédies. On lui passa toutes 
ces prétentions, tous ces travers : elle avoit une excel- 
lente maison, et plus de deux cent mille livres de 
rente, et ses ouvrages n'excitèrent la jalousie de per- 
sonne^ 

Je vais reprendre le fil interrompu de ma narra- 
tion : M. de Monthion institua un prix à T Académie, 
une médaille d'or pour l'ouvrage en prose qui, ayant 
paru dans le cours de l'année, seroit jugé par l'Aca- 
démie le pltcs utile et le mietix écrit. Madame 
d'Epinay avoit fait, (»nq ou six ans auparavant, le 
premier volume de ses Conversatiœis d* Emilie ; ce 
volume est écrit avec naturel, mais sans élégance et 
sans pureté, et il contient plusieurs idées fausses : par 
exemple, la mère trouvant son élève écorçant un 
arbre, lui demande si elle seroit bien aise qu'on 
l'écorchât, et cherche à lui inspirer de l'hor- 
reur de cette action comme d'une cruauté. On 
trouve dans ce volume beaucoup d'autres choses 
aussi peu raisonnables, néanmoins U est en général 

sentation de cette tragique histoire, après plus de deux siècles ; elle- 
fut reproduite sur le théâtre français. La pièce de Lefèvre fut jouée 
et fort applaudie sur le théâtre particulier du duc d'Orléans, et impri- 
mée en 17S4, sous le titre de.X>on Carloê, Lefèvre, né a Paris en 
1741, est mort en 18l3 à La Flèche, où il étolt professeur de beUes^ 
cttres,— (JVo*« de V Editeur,) 



DB BIADAAIB DB 6BNLI8. 163 

agréable. Madame d'Epinay y fit un second volume 
et^ quoique j^y sois beaucoup louée sous le nom 
d'une fée, je le trouvai ce qu'il est, c'est-à-dire détes- 
table, rempli de fautes de langage, de locutions vi- 
cieuses et de mauvais ton,etd'ailleur6 toutes les idées 
en sont triviales. Je donnai, dans cette même 
année, les Veillées du Château. M. de Moutbion 
ne doutoit pas que je n'eusse sa médaille, malgré 
toute la mauvaise volonté de l'Académie ; mais, à sa 
grande surprise, et, je l'ose dire, au scandale de tout 
le monde, le prix de V ouvrage nouveau donné dans 
le cours de Vannée\ et jugé le mieux écrit et le plus 
utilcy fut adjugé au second volume des Conversa* 
tions d* Emilie! Ce volume, eût-il été parfait, ne 
pouvoit concourir, puisqu'il n'étoit point un ouvrage 
nouveau^ mais seulement la suite d'un autre. Cette 
première édition des Veillées du Château renfermoit, 
dans le dernier volume, des contes qu'on en a déta- 
chés depuis, pour les réunir à mes nouvelles, le Pa* 
Uâs de la Vérité, et les Deux Réputations : dans ce 
premier conte la philosophie étoit vivement attaquée; 
et dans le second, je critiquois avec beaucoup de po- 
litesse, mais d'une manière qui ne permettoit pas dé 
répliquer, les contes prétendus moraux de M. de 
Marmontel. Ainsi j'étois bien sûre que je n'aurois 
pas la médaiUe, mais je pensois qu'on remettroit le 
prix. Les philosophes crurent me désoler, en le 
donnant à madame d'Epinay; mais les injustices 

7»» 



164 MÉMQfSiKI:: ' ' 

évidemment grosfiièreB^ et trouvées telles p^ le pu- 
blic^ ne sont, en littérature, que des titres de gloire 
pour les auteurs. L'édition des Veillées du Château 
fut enlevée en huit jours : cet ouvrage fut traduit, 
dans le cours de Tannée, dans toutes les langues. 
M. Emsly, libraire à L(»idres, m'a dit en avoir fait, 
dans l'espace de deux ans, vingt-deux éditions fran- 
çaises*". Mais madame d'Epinay étoit philosophe, 
et elle s'est bi^i gardée de parler de religion à son 
Emilie. 

J'ai dit que ks années les plus heureuses de ma vie 
s'écoulèrent à Belle-Chasse; ce qui est exactement 
vrai des huit ou neuf premières années ^pie j'y passai. 
Les quatre ou cinq dernières, quoique plus brillantesj) 
par le superbe héritage de madame la maréchale 
4'Etrée, la belle place qu'obtint mon frère, et le suc- 
cès non contesté de l'éducation que je dirigeois; ces 
cinq années, dis-je, furent empoisonnées pour moi 
par les pertes les plus douloureuses. La première 
fut celle de madame de Puisieuxf, qui mourut subite-. 

« U «st nai qa'eo Angleterre rédHIon la plw eeondérable D^eat 
Jimais portée qu*à mille ezemplairee ; et en France, on a toujours 
porté chacune des miennes au moins à trois ou quatre mille, et sou- 
vent à six et à sept — -(iVofe cfe V Auteur) 

t .Madame de Pnisieux avoit été la plus belle personne de la cour 
de Louis XV. Elle étoit de Tftge de ce prince : eHe se maria â treise 
ans ; et lors du couronnement, étant depuis quel({ues Jours à Siller j, 
yvés de Reims, elle alla au mon» dn rei, qui aToit douze an». Malgrré 



DB MADAMK DK GBNUS. 155 

ment d'une attaque d'qpoplexie foudro3rante*. Je 
regrettai du fond de l'âme cette bienfaitrice chérie, 
cette seconde mère^ que j'aimois également d'incli^ 
nation, et par reconnoisaance. Elle me laissa par 
testament un diamant de dix mille francs, ainsi qu'à 
ses nièces, mais me désigna sous ce titre touchant : 
La comtesse de GenUs, mon amie. Je fis &ire une 
grande bague tournante, que j'ai encore, et qui d'un 
côté porte une mèche de ses cheveux et son nom, et 
de l'autre ces mots : Elle m^han&ra du titre de son 
amie* 

Je fiis si affligée et si saisie en apprenant sa mort 
(je l'avois vue la veille), que j'en eus un violent accès 
de fièvre, qui me retint un jour au lit. Le sudende* 
main, j'allai chez madame la maréchale d'Ëtrée^ qui 
me reçut avec une tendresse qu'elle ne m'avoit ja- 

■oa extrême Jeunesse elle fixa tous les regarde, et même ceux du 
jeune roi, qui fut extrêmement frappé de sa beauté. 

Trente ans après, le roi lui dit un jour qu*il n'avoit jamais tu de 
figure aussi parfaite que la denne, à son sacre.—-** Ah ! sire, répon. 
dit madame de Puisienx, e^est vous qu'il fUloit admirer, Yoas étic» 
beau alors,. . beau comme respéranoe ! . /'— (iSiNiiMiiir« de FéUeU,) 

• n y ayolt dans la fiimille de Lourois une t^fwa^fiskMié d\ipo* 
plexie foudroyante : le grand I/wtoIb en mourut, ainsi que Tarclie» 
véque de Reims, son frère ; M. de Courtanvaux, M. le marquis de 
Souvré, frère de madame de Poisieux^ son fils, M. de Louvois^ 
madame de Sailly, sa fille, et madame la maréchale d?£trée, fille dé 
madame de Puisieux, moururrat tous d'apoplexie foudroyante.-* 
CNoi9 de r Auteur J 



156 . MEMOIRES 

mais témoignée; elle me donna franchement elle- 
même l'explication de ce changement. On lui avoit 
apporté mie cassette renfermant toutes les lettres que 
j'avois écrites à sa mère : elle les avoit lues, et elle y 
avoit vu que j'avois constamment employé tout mon 
ascendant sur madame de Puisieux, à l'adoucir sur 
les petits mécontentemens que lui donnoit souvent 
la maréchale, et qu'enfin j'avois positivement refusé 
le don qu'elle avoit voulu me faire de sa jolie maison 
d'Etiolés. Suivant ma coutume, dans l'afiHiction, 
je multipliai mes occupations; j'avois déjà pris un 
maître de langue espagnole, et j'en pris un de por- 
tugais, langue qu'on apprend en six semaines, quand 
on sait l'italien et l'espagnol. Je lus la Lusiade^ ce 
qui me fit connoitre que M. de Marmontel a fait les 
plus étranges bévues, en parlant de ce beau poëme, 
parce qu'il attribue au Camoëns les rêveries ridicules 
qui se trouvent dans la Préface de M. de Castera, son 
traducteur. Il s'en moqua, comme étant dans le 
poëme où elles ne sont nullement, de sorte que toute 
cette critique tombe à faux d'un bout à l'autre. £n 
généralles littérateurs du dernier siècle n'avoientpas 
la moindre connoissance des langues vivantes. M. 
de La Harpe, qui a tant critiqué Shakspeare, ne sa- 
voit pas un mot d'anglais, et je l'ai forcé d'en con- 
venir. Ils ont aussi parlé des arts d'une manière 
pitoyable, faute d'avoir à cet égard les plus simples 
notions. 



BB MADAHB DB 6BNLIS. 157 

Mon ouvrage sur la religion^ que je fis pour la pre- 
mière communion deTalnéde mes élèves, acheva de 
me rendre l'objet de Thorreur et de la haine la plus 
implacable et la plus envenimée des philosophes: 
c'est l'ouvrage qui est intitulé la Religion considérée 
comme Punique bctse du bonheur et de la véritable 
philosophie. M. de Buffon a mis quelques erreurs 
dans ses ouvrages, qui ne tenoient qu'à des systèmes 
scientifiques, et les a généreusement rétractées. Je 
lui connoisBois un mépris sincère pour les philoso- 
phes, pour leurs mensonges, leurs licences, et leur 
dessein formel d'anéantir la religion et de corrompre 
les mœurs. En faisant imprimer mon ouvrage, j'en 
destinai tout le profit de la première édition aux 
pauvres. Quoique je n'eusse point fait annoncer 
publiquement cette destination, elle étoit connue, ce 
qui sans doute contribua à le faire acheter ; il n'en 
restoit pas un seul exemplaire au bout de quatre jours. 
J'en envoyai un à M. de Buffon, qui m'écrivit à ce 
sujet une lettre charmante, que je commmiiquai à 
M. de Schomberg; et, comme son amitié pour moi 
étoit beaucoup plus vraie que sa philosophie, il me 
demanda de lui prêter cette lettre, qu'il vouloit mon- 
trer à deux ou trois personnes. Charmée de penser 
qu'il la liroit à d'Alembert, je la lui donnai: non- 
seulement il la montra, mais il en donna des copies, 
et, à mon grand étonnement, la lettre parut impri- 
mée. M. de Buffon fut charmant pour moi dans 



158 MBMOIBE8 

cette occasion : quand je voulus m'en justifier auprès 
de lui, il me répondit qu'il étoit enchanté que Ton 
connCLt eeg sentimens et ses opinions; que seulement, 
s'il avoit pensé qu'elle dût être imprimée, il Tauroit 
écrite avec plus de soin et de détails. . 11 m'est ar« 
rivé, au sujet de cet ouvrage, une chose bien frap- 
pante, que je ne puis me dispenser de rapporter ici : 
comme j'y travaiUois, j'éprouvai le plus grand mal-* 
heur de ma vie; je perdis ma fille aînée en couches, 
à vingt-un ans. Après avoir passé cinq ans dans le 
plus grand monde, sans guide, sans mentor, avec 
une éclatante beauté, des talens ravissans, l'esprit le 
plus distingué, et saus avoir jamais donné lieu à la 
plus légère médisance contre elle, elle étoit aussi 
universellement ain^ée que si elle n'eût été que bonne 
et médiocre; avecime gaieté charmante, elle avoit la 
raison d'une personne de quarante ans. Elle mou- 
rut, comme elle avoit vécu^ avec le calme et la piété 
d'un ange ; j'allai la veiller les trois dernières nuits 
de son existence, elle expira dans mes b^as; une 
heure et demie avant, elle avoit perdu la parole et la 
connoissance, cependant elfe me serroit encore la 
main : on voulut lui donner des gouttes d'éther, elle 
se rappela machinalement que je craignois cette 
odeur, car elle repoussa la cuillère en me regardant. 
Malgré ma douleur, dont ma santé se ressentoil 
cruellement, trois jours après sa mort, je recommen- 
çai à donner mes leçons à mes élèves. M. de Lawoes- 



DB MADAME DB GBNLIS. 159 

tioe m'apporta^ le surlendemain^ de petites tablettes^ 
qu'elle portoit toujours dans sa poche; il y avoit 
deux ou trois pages de son écriture, les deux der- 
nières écrites peu de jours avant sa malheureuse 
couche. En voici une qui fera connoltre son carac- 
tère, et le genre de son esprit naturellement disposé 
à la plabantèrie. Elle avoit formé une colonne au 
haut de laquelle elle avoit écrit ce titre : Calcul des 
infidélités de mon mari, pendant les cinq années de 
notre mariage. Elle les comptoit, année par année; 
ensuite elle mettoit le total, qui se montoit à vingt- 
un. Après cela elle disoit: Fin/ans un peu les mien^ 
nés. Elle avoit mis zéro à chaque année; ce qui 
étoit terminé par ces paroles : Total, satisfaction. 
Et elle aimoit véritablement son mari 1 II y a dans 
cette plaisanterie une grâce, une pureté, une vérita- 
ble philosophie, qui ont quelque chose de sublime. 
Elle fut regrettée dans la société, comme je n^ai vu 
aucune jeune personne Tétre. Je n'oublierai point 
que le roi* même en fiit douloureusement frappé ; il 
mit ses deux mûns sur ses yeux, en s'écriant : ^^ C'est 
afireux!" C'est d'elle que la reine avoit dit qu'elle 
avoit le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce 
mot étoit joli, parce qu'il la peîgnoit réellement. 
Après sa mort, on découvrit que plusieurs hommes, 
qui n'avoient jamais osé montrer leurs sentimens, 

• LMnfortttné Louis XVI. 



160 MÉMOIBBS 

avoient été passionnément amoureux d'elle; quel*- 
ques-uns d'entre eux en tombèrent malades de cha^^ 
grin^ entré autres le vicomte de Gand, et M. de FIo- 
rian^ qui avoit fait son portrait fort détaillé, charmant 
et très-ressemblant^ dans l'héroïne de son poème de 
Numa. Pour moi, ne pou vaut trouver de distraction 
à ma douleur que dans l'étude, je voulus finir mon 
ouvrage sur la religion : et en regardant où j'en étois 
restée, je trouvai que c'étoit à ce titre de chapitre. 
De la résignation chrétienne. 

Ce chapitre étoit à faire L • . .On doit y trouver de 
la vérité; avant de l'écrire, le papier fat mouillé 
de4armes.. .Dans ce temps, j'écrivis aussi dans un 
petit portefeuille, que je portois toujours sur moi, des 
réflexions sur la douleur; j'y adressois souvent la 
parole à la fille chérie que j'avois perdue, je ne m'en 
rappelle que le passage suivant : 

<< Cette porte de ma chambre ne me causera plus 
^* de joie vive en s'ouvrant ; elle ne s'ouvrira plus 

pour toi 1 • • • . Je ne verrai plus ton angélique figure 

traverser rapidement cette chambre pour accourir 
^^ à moi. Ah ! comment le temps pourra-t-il me 
^^ consoler ? Dans cinq ans, dans dix ans, ton ab- 

^' sence aura été plus longue, il y aura plus long- 
*^ temps que je ne t'aurai vue !. ." 

Nous allâmes à Saint-Leu; et j'y passois une 
grande partie des nuits, dans le corridor à me prome- 
ner, ou à l'une des grandes fenêtres à regarder, au 






DS UADAMB DE OBNLIS. 161 

clair de la lune^ ce beau jardin qu'elle avoit par- 
couru tant de fois. Je lui adreasois la parole^ je lui 
parlois tout haut 5 et rentrée dans ma chambre^ 
j'écrivois quelques lignes dans mon petit souvenir* 
J'avois emporté ce petit livre dans les pays étrangers^ 
et je le rapportai en France. Casimir^ à qui je Tavois 
fait lire, et qui Taimoit passionnément, me demanda 
en grâce de le lui prêter : lorsqu'il alla en Angleterre, 
il le confia à madame Chinery, qui le perdit, et qui 
par conséquent, n'a pu le lui rendre. Je l'ai regretté, 
parce que les sentimens en étoient touchans } et dans 
ce genre, il y a toujours une sorte d'originalité dans 
ce qui est vrai. Le chagrin altéra tellement ma 
santé, que les médecins m'ordonnèrent d'aller à Spa; 
msds je ne le voulus pas, pour ne point quitter nies 
élèves ; alors monsieur le duc et madame la duchesse 
d'Orléans, que je nomme ainsi, parce que le grand- 
père de mes élèves étoit mort, décidèrent qu'ils 
iroient avec moi et tous les enfans. Je fus touchée^ 
comme je devois l'être, de cette preuve d'amitié et de 
bonté. 

En nous rendant à Spa, nous logeâmes à Tirle- 
mont, au Plantio, belle auberge ; mais tous les bons, 
appartemens étoient pris. Nous fûmes horriblement 
mal logés. Je couchai dans un berceau d'enfant, 
que je trouvai trop petit pou|r que Mademoiselle y 
pût dormir. Nos courriers et nos femmes étoient 
restés en chemin. . • .Mais les princes, et surtout M. 



162 MÉMOI&BS 

k duc de Chjartres^ nouB servirent comme d^excel- 
lens domestiques. M. le duc de Chsu-tres an^ngea 
notre chambre^ monté sur une échelle, afin de clouer 
dés couveitures aux fenêtres, qui n'avoient ni rideaux, 
ni volets, et Mademoiselle, Henriette et Paméla 
firent nos lits. ••• .Tous ces enfans étoieiit char- 
mans. 

Ce voyage de Spa* fut très-brillant ; j'y retrouvai 
M. It comte de Romansoff, que nous avions rencon- 
tré à Venise, quelques années auparavant, sous la 
conduite de M. de Grimm. Nous fîmes ensemble^ 
à cette époque, une très-jolie course sur la Brenta. 
Quoiqu'il n^eût alors que dix-huit ans, il étoit déjà 
fort aimable. M. de Grimm me conta de lui un trait 
qui mérite d'être rapporté. Dans le commencement 
de leur voyage, un valet de chambre de M. de Ro- 
idansoff etit tout à coup des accès de folies fu- 
rieuses, mais dans lesquels cependant il reconnôissoit 
toujours son maître, et lui obéissoit, M. de Grimm 
voulut le renvoyer en Russie ; mais M. de Romansoff 
s'y opposa avec une fermeté inébranlable. Il dit 
que cet homme avoit soigné les premières années de 
son enfance^ qu'il lui avoit toujours montré autant 
de probité que d'attachement,' et qu'il ne l'abandon» 
neroit point, puisque, dans l'état où il étoit, il con- 
servoit sur lui un empire souverain; qu'enfin il 

♦ Juillet 178T. 



DE BiADAMB DB GBNLIS. UI8 

n'saroît poiiit la cruauté de le mettre au désespoir, en 
se séparant de lui. En effets M. de RomansofF Ta 
gardé tout le temps de ses voyages, en prenant toutes 
ks précautions nécessaires pour qu'il ne fit de mal 
à qui que ce fût, le soignant personnellement, et le 
fidsant coucher dans sa chambre. Je demandai, à 
Spa de ses nouvelles à M. de Romansoff ; sept ou huit 
ans s'étoient écoulés depuis; j'appris avec plaisir 
que cet homme étoit par&itement guâri, qu'il ezistoit 
encore ; et que, retiré dans son pays, il y vivoit heu» 
reux avec une bonne pension faite par son maître, au*- 
quel il écrivoit souvent. M. de Romansoff, qui 
n'avoit jamais été en France, parloit et écrivoit le 
français comme s'il eût passé sa vie à Paris. Je 
n'ai connu personne dont la conversation fût plus 
agréable ; son esprit s'étoit formé, il avoit acquis 
beaucoup d'instruction, et sans avoir rien perdu de 
son amabilité sociale. Nous fîmes un jour une nom- 
breuse partie pour aller voir, aux environs de Spa, 
la grotte de Rémouchant toute remplie de trous dan- 
gereux et profonds, que nous appelâmes d'horribles 
précipices. M. de Romansoff y fut mon conduc- 
teur; et à chaque pas, il prétendoit, en plaisantant 
que par sa force et son adresse à me contenir, il 
venoit de me sauver la vie. Tout à coup les torches 
de paille mouillée, qui nous éclairoient, s'éteignirent, 
et M. de Romansoff, pour la centième fois mon Hbé- 
rateur, me retint, en effet, immobile sur le èonTd'un 



164 ' MéMOIRBS 

abùne, c'est-à-dire, auprès du trou le plus effrayant 
que nous eussions encore vu. Tandis qu'il me disoit 
les folies les plus aimables et les plus spirituelles sur 
le danger de . ma situation et sur la reconnois- 
sance sans bornes que je lui devois, on étoit allé cher- 
cher de nouvelles torches ; et Ton vint nous tirer de 
cette périlleuse caverne. En revenant à Spa, M. de 
Romansoif, qui se trouvoit dans la voiture où j'étois, 
me demandi^de composer unehistoixe impromptu, et 
de la conter sur-le-champ. Aussitôt j'en imaginai 
une de revenant, et fort tragique, dont M; de Ro- 
mansoff fut enthousiasmé. Pour l'entendre deux 
fois, il arrangea une partie de souper au Wauxhall, 
dans un^ chambre particulière } et il fut convenu que 
chacun, tour à tour, y conteroit une histoire. Nous 
étions huit : et dans ce nombre, il n'y avoit que M. 
de RomansoiF et une autre personne qui eussent en- 
tendu mon histoire ; on me la redemanda ; je m'y 
étois bien attendue, j'avois eu deux jours pour la per- 
fectionner dans ma tête, elle eut un succès inouï. 
M. de RomansoiF me fit donner ma parole d'honneur 
que j'en fercis un roman, et que je le lui dédierois. 
Ce fut le canevas des Chevaliers du Cygne, ou la 
Cour de Charlemagne, que je fis depuis dans l'émi- 
gration, et le premier roman que j'aie offert au public, 
car fidèle et Théodore n'en est point un. Je le com- 
mençai à Bremgarten,je le continuai sur les grandes 
routes, dans les auberges, et en traversant les magni^ 



DB MADAMB ]>B OBNLIS. 165 

fiques boiâ (coupés depuis) du Pays de Clèves. Je 
m'arrêtai à l'antique château de Clèves, situé sur le 
sommet d'une montagne; j'y trouvai des vestiges 
des iJAevaliers du Cygtie.* Je passai devant le cou- 
vent de Marymbaum, etc. ; enfin j'achevai ce roman 
dans mon auberge d'Altona. L'honnête libraire 
Fauche m'en offirit de lui-même trois cents frédérics 
d'or: j'avois, dans ce moment, un tel besoin d'ar- 
gent que je l'aurois donné pour cinquante. Je le 
dédiai, suivant ma promesse, à M. de Romansoff; 
mais je ne mis dans la dédicace qu'une lettre initiale 
de son nom. J'étois proscrite ; et connoissant tous 
les inconvéniens de l'esprit de parti, je craignis de le 
compromettre, en le nommant. L'ouvrage eut ce- 
pendant un grand succès à sa cour ; l'impératrice 
Catherine en parut charmée, elle fit faire des brace- 
lets à la duchesse de Clèves^ pareils à ceux que je 
décris dans le roman ; des bijoutiers, venant de 
Russie, en apportèrent beaucoup à Hambourg, et les 
y vendirent. Dans le même temps, on fit à la cour 

* I« vaste château de Clèves est situé sur le sommet d'une mon- 
tagne Quijestueuse, couverte de rochers» d'arbres et de plantes de 
toute espèce ; des sources d'une eau pure, s^èchappant des rochers, 
forment des cascades et des ruisseaux qui tombent ou serpentent 
à travers les sapins, les cyprès et les sorbiers, et^ parmi le gazon et les 
fleurs. Une antique et sombre forêt s'étend en demi^cercle autour 
de la montagne, dont elle n'embrasse que la moitié ; une plaine im- 
mense, arrosée par le Rhin, occupe l'autre etié^^Ckevalierê dm 
Cffgne.) 



166 MÉMOIRES 

de Berlin^ un superbe quadrille, dans lequel fi- 
gurèrent tous les personnages des Chevaliers du 
Cygne avec leurs deyises. 

Je retrouvai encore à Spa madame de Potocka, et 
son fils, le comte Jean Polocki, que, par une suite de 
plaisanteries de société, j'appelois mon chat. Nous 
avons eu ensemble un long commerce de lettres ; et 
au bas de toutes les siennes, au lieu d'une signature, 
il dessinoit toujours un joli petit chat. 

Nous vîmes encore à Spa une jeune et charmante 
Espagnole, madame la comtesse de Rechteren, ma* 
riée à un homme qui auroit pu être son père, mais 
qu'elle aimoit véritablement, ce qu'elle a toujours 
prouvé par les soins qu'elle lui rendoit, et par ime 
conduite parfaite ; elle étoit à la fois spirituelle, in* 
génue, belle et jolie ; elle inspira à Spa beaucoup de 
passions malheureuses : un jeune et brillant sei- 
gneur de la cour de France, le duc de L , en 

devint éperdument amoureux. Comme il étoit fort 
difficile de l'approcher, parce qu'elle étoit toujours 
auprès de son mari, il crut trouver l'instant fitvorable 
un matin au déjeuner du Wauxhall, parce que ma- 
dame de Rechteren, ce jour-là n'étoit point plac^. à 

côté de son mari ; le duc de L , et quelques 

autres hommes qui avoient la galanterie de servir lè^ 
dames ne s'étoient point mis à table, le duc s'établit 
derrière n^adamç de Rechteren ; ii entra en çQuyer- 
sation avec elle, mais à demi-voix, et, tout à coup. 



i>B MADABUt ns 6ENLIS. 167 

se penchant vers son oreîUe, il lui fit rapidement, tout 
bas, une déclaration d'amour très-formelle. Madame 
de Rechteren, après l'avoir tranquillement écouté, 
lui répondit : " Monsieur le duc, j'entends fort môl 
le français, je n'ai pas compris un mot de tout ce que 
vous venez de me dire i mais mon ami (c'est ainsi 
qu'elle appeloit son mari) est bien plus savant que 
moi, allez lui répéter toutes ces jolies choses, il me 
les expliquera parfaitement." Le duc ne suivit 
point ce conseil ^ il se retira précipitamment, ^vec 
un dépit visible. La réponse si piquante de madame 
de Rechteren fit comprendre à tout le monde ce que 
M. le duc de L. . . . • , venoit de lui révéler avec tapt 
de mystère. 

L'infortunée princesse Joseph de Monaco étoît 
aussi à ce voyage.* Elle étoit aimable ; je me liai 
particulièrement avec elle. J'eus le plaisir de voir à 

• Mademoiselle T. F. de Choiseul Stainville avoit, très jeune, 
épousé le prince de Grimaldi Monaco. £lle sortit de France dans 
les premiers jours de la réyolution, et ne tarda pas à y rentrer. 
Arrêtée deux fbis, la première elIeiVit un moment relâchée, la seconde 
elle parvint 4 s'évader. Bienliôt Pâsile où elle s*étoit retirée fut dé- 
cQnvert. Traduite ^u tribunal révolutionnaire et condamnée à mort, 
elle refusa de racheter sa vie au prix d'un mensonge. On lui avoit 
conseillé de se dire enceinte ; mais, séparée de son mari depuis deui^ 
années, cette-déclaration devenoit un outrage et Paveu d'un manque 
de fiii. La prinoeise de Monaco, Jeune et belle, préiéra Pécha&ud 
A la honte, dans un ten^ps où l'on ne rougissoit pas aiéme di» ^rifit. 
Née en 1767> elle avoit vingtnsix ans alors.— (iVofe dh VMdiieur) 



168 m£moirbs 

Spa la jolie Jeannette, fille de madame Aglebert, et 
jadis conductrice de Tàveugle. 

Quelques années auparavant, le roi de Suède 
d'après ma pièce de \ Aveugle de Spa^ voulut voir 
cette vertueuse famille ; il dota et maria Jeannette. 
Ce prince m'a fait aussi l'honneur de traduire en 
suédois ma pièce intitulée la Curieuse, et depuis on 
en a donné une imitation dans un drame qui a pour 
titre, je crois, Edouard ff Ecosse. 

Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle 
fête à madame la duchesse d'Orléans ; les eaux de 
la Sauvenière lui ayant fmt du bien, ses enfans firent 
autour de cette fontaine une promenade réellement 
ravissante, dans un bois qui étoit inculte et plein de 
pierres et de rochers. On enleva les pierres et les 
roches qui étoient dans les chemins, on traça des 
routes, les bois furent éclaircis et ornés de bancs, 
des ponts furent posés sur des torrens, et les bois 
parsemés de charmantes bruyères en fleur. A l'ex- 
trémité de cette promenade, qui est très-vaste, on 
trouvoit une espèce de bosquet qui avoit une percée 
qui donnoit sur un précipice d'une grande beauté par 
sa profondeur, et parce qu'il étoit parsemé de rochers 
majestueux, de sources, de verdure et d'arbres. Au 
delà de ce précipice on découvroit une vue très-belle 
et très-étendue. Dans ce bosquet nous plaçâmes 
sur un tertre de gazon, un autel à la Reconnoissance 
en marbre blanc, et dont la forme fut dessinée par M* 



DB MADAME DE GEKLIS. 169 

de M yris. Au haut de l'autel^ on lisoit ces mots en 
gros caractères^ à la reconnaissance; et plus bas cette 
inscription : ^^ Les eaux de la Sauvenière ayant ré- 
'' tabli la santé de madame la duchesse d'Orléans^ ses 
'^ en£ws ont voulu embellir les environs de lafontaine^ 
^' et ont eux-mêmes tracé les routes et défriché ce 
^' bois avec plus d'ardeur et d'assiduité que les ouvriers 
*^ qui ont travaillé sous leurs ordres/' 

Au bas de cette inscription il y avoit le chiffire 
des quatre enfans. Comme l'inscription l'annonçoit^ 
les enfansavoient en effet travaillé avec la plus grande 
activité. Le jour de la fête j'avois invité les plus 
jolies personnes de Spa, en les priant de se rendre à 
la fontaine à une heure après midi^ vêtues de blanc^ 
avec des plumes blanches^ des bouquets^ des écharpes 
de fleurs de bruyères et des rubans violets. Je laissai 
tous les hommes à l'entrée, et je fis placer,, dans 
l'intérieur de la promenade, toutes les femmes dif- 
féremment groupées, les unes sepromenant,les autres 
assises, etc. Madame la duchesse d'Orléans vint après 
nous; elle trou va tous les hommes à l'entrée. La musique 
du Wauxhall, que j'avois placée à l'entrée aussi, joua 

• Snrtoat M. de Chartres et set frères, qui ayoient plus de force 
que Mademoiselle. Ccmiine ils Yonloieiit surprendre madame la 
duchesse d'Orléans, ils travailloient en secret, se leyoient à cinq 
henres dn matin, faisoient deux lienes pour se rendre à ce bois, et 
trayailloient sans relâche pendant trois heures, ce qui a duré trois 
semaines.*— 2Vbl0 dt VAuUur) 

TOMB III. 8 



1^0 MÉMOIRES 

dès qu'elle parut^ et m'avertit de son arrivée. Aus^- 
sitôt; suivie de ses quatre enfan^^ j'allai la reôevoir à 
l'entrée de la promenade. Ses enfans tenoîent des 
r$.teauxj pour marquer qu'ils venoient d'achever 
cette promenade^ dont ils lui fai^oient l'hommage : ce 
qu'exprima M; le duc de Chartres dfi très-bonne grâce. 
Après cette explication, ses eqfans h^ quittèrent, 
et^ par le chemin le plus cqurt, fiirent se rendre 
au bosquet de l'autel. Toutes le^ aUées étoient décorées 
de guirlandes de bruyères^ dont la couleur violet-ten* 
dre formoit un effet charmant avec la verdure. Les 
tsqpis des mêmes fleurs, qui couvroient en entier 
le bois, la profusion des gvûrlanides entrel^^es au^ 
arbres^ les ruisseaux qui coupoient le ga?;an^ dpnt 
plusieurs^ roulant sur des cailloux et tombaçi^ 
sur des rochers, formoi^nt dç^ c^ac^e^^ une 
trentaine de jolies femmes, vêtuçs uniformémjçnt 
et dispersées dans cette pronj^enade, la beauté 
du ciel : tout cela formoit un ensepçible dont 41 
est difficile de se faire une idée, NPU^ fboiçs pro- 
mener madauie la duchçssie d'Orl^^riei environ un 
quart d'ijieure. Au bput de ce temps,^ la musique 
cessa, et nous arrivâmes au bosquet de l'autel. 
Là elle, retjrouva, auSQur. de l'autel, sç^ quatre 
en&i»^,; et Henriette et. Fam4a formaiot !& phu 
ebanàant groupe. L'autel et tout ie bosquet étrient 
ornés de guirlandes de fleurs. Les enfans en 
tenoient qu'ils posoient sur. Tautel* . l^.. l^.djup 



DB MADAMB DB GKNLIS. I7I 

de Chartres^ assis au pied, tenoit un style, et 
paroissoit écrire sur Faute! le mot Reconnaissance. 
Après avoir laissé le temps de contempler ce 
tableau, les en£Ems de madame la duchesse 
d'Orléans se jetèrent dans ses bras. Tout ce qu 
étoit là fondoit en larmes: ce qui prouve que les 
émotions les plus vives sont souvent produites 
par les choses les plus simples. 

On nous proposa d'aller au sommet d'une haute 
montagne où se trouve situé le vieux château 
de Franclnmont, parce qu'on découvre de là une 
vue ravissante, et la plus riante, nous dit-on, de 
Spa; on nous apprit en même temps qde le 
château renfermoit plusieurs prisonniers pour dettes ; 
là-dessus, M. le duc de Chartres s'écria, de premier 
mouvement : *' Que, puisqu'il y* avoit des pri- 
sonniers dans le château, la belle vue ne lui pa- 
rottroit nullement rtante/* et sur-le-champ il 
proposa de faire une souscription pour les déttvrer. 
J'approuvai fort cette idée, et, grâce aux soins 
et au zèle ardent de M. le duc de Chartres, là ' 
souscription fut bientôt remplie, et les prisonniers 
sortirent du château; alors, nous nous rendîmes 
à cette montagne, et, parvenu au sommet, M. le 
duc de Chartres, en jetant les yeisx sur la prison 
vide, et les tournant ensuite sur une campagne 
immense, ^t^ avec une touchante expression: 

8* 



172 MÉMOIRES 

*^ A présent, je conviens que cette vue est en 
effet aussi rùmte qu'elle est admirable !'' 

Parmi les personnes que j'ai trouvées à Spa, de 
la meilleure société, je distinguai surtout miss ' 
Plunkett, remplie de sensibilité : je fus assez 
heureuse pour pouvoir lui être utile; elle vint 
avec nous à Sillery*. 

M. le duc de Liancourtf et Tabbé Delille étoient 
à ces eaux, nous les voyions tous les jours. M. 
de lâancourt fit un tour charmant à Tabbé Delille : 
il composa, sous le titre de couplets pour la fête 
de madame la duchesse d'Orléans, une romance 
bien dans les règles de la versification, mais la 
plus insipide qu'il put imaginer, et il mit .au bas 
1 signature de l'abbé Delille ; il la fit imprimer, 
avec des articles- de nouvelles, dans un papier 
qu'il intitula Oazette de Leydey et il ne fit 
tirer de cette composition qu'une demi-douzaine 
d'exemplaires, qu'il nous distribua, et que nous 
reçûmes à déjeuner au Wauxhall, avec l'abbé 
Delille, et comme étant la véritable Gazette de 
Leyde répandue dans toute l'Europe. La colère 
de Fabbé Delille fut inexprimable; il ne supportoit 



• Cette penonne épousa M. de Chastelliiz; e*est elle quieot 
une place au Palaîa-Rojal. 

t Aijourdlrai le duc de Larochefoaoaald-Uaocoiiit. (NfOêê de 
rAutêurJ 



DE MADAME DR 6KNLI8. 173 

pas ridée que Ton pourroit, à Paris, le croire 
Tauteur de semblables couplets: son chagrin fut 
tel que je voulus le désabuser sur-le-champ. On 
ne me le permit pas, et on eut la cruauté de le 
laisser plusieurs jours dans cette peine d'esprit. 

Je retrouvai à ces eaux le chevalier de Chastellux, 
qui, devenu amoureux d'une Irlandaise, qu'il a épou- 
sée depuis, et qui n'avoit rien, lui n'ayant que du 
viager, vint me trouver, quoique brouillé avec moi 
depuis la publication A' fidèle et Théodore, pour me 
dire que, quoique j'eusse à me plaindre de lui, il ve- 
noit avec confiance me demander de le servir dans 
une chose d'où dépendoit le bonheur de sa vie. 
Cette manière a toujours été sûre avec moi. Je fis 
avec le plus grand zèle ce qu'il désiroit ; j'obtins la 
promesse d'une place pour celle qu'il épouseroit, et 
ce ne fut assurément pas sans peine ; car M. le duc 
d'Orléans ne le vouloit pas, et fit beaucoup de résis- 
tance à ce sujet. Enfin je l'emportai; le chevalier^, 
qui prit le titre de marquis, épousa miss Plunkett, au 
grand déplaisir de sa famille. Je me chargeai de 
tous les soins relatifs à ce mariage, des achats pour 
le trousseau, et des présentations partout. Je l'intro- 
duisis dans le monde, où Ton étoit extrêmement pré- 
venu contre elle. Cependant, malgré tous les cha*- 
grins que m'a causés madame de Chastellux, je con- 
viendrai, avec mon impartialité ordinaire, qu'elle étoit 
aimable, spirituelle, qu'elle avoit même d'excellentes 



174 M^MOIJIBS 

qualitëâ $ qu'elle étoit bonne mère et qu'elle rendit 
heureux le chevalier de Chastellux, pendant le temps 
de son union avec lui. Le marquis de Chastellux 
fut infiniment sensiUe à tous ces procédés ; mais il 
mourut quelques mois après son mariage. Madame 
de Chastellux ne songea qu'à m'ôter l'amitié, de 
madame la duchesse d'Orléans, afin de me supplan- 
ter auprès d'dle. La révolution lui en fournit des 
moyens faciles. 

Dans ce même voyage, nous passâmes trois jours 
à Oivet, où M. de Valence donna une charmante 
fête à madame la duchesse d'Orléans. On y chanta 
de fort jolis couplets pour elle et ses enfens. Le 
lendemain, M. de Valence donna aussi à mes élèves, 
avec son régiment, des fêtes militaires également 
ingénieuses et magnifiques, entre autres l'attaque, 
la défense et l'embrasement d'un fort simulé, placé 
sur le sommet d'une montagne, etc. Après la prise 
du fort, le militaire qui commandoit les assaiUans, 
vint présenter à M. le duc de Chartres son épée 
victorieuse. M. le duc de Chartres la lui remit, en 
lui disant: ^^ Elle est en trop bonnes mains, pour que 
je puisse la recevoir." Ce mot obligeant eut d'autant 
plus de succès qu'on n'avoit pu le conseiller. 

De Givet, monsieur le duc et madame la duchesse 
d'Orléans voulurent bien revenir à Paris par Sillery? 
où ils restèrent au château une quinzaine de jour», 
avec beaucoup d'autres personnes que M« de Sillery 



DB MADAMB 0B GBNLIS. I/'^ 

invita. Il donna de superbes fêtes à madame la 

dachesifte d'Orléans : it aroit déjà fort embelli Sillery, 

où il avoit fait mie chose unique sur les étangis qui 

sont plus beaux qu'ailleurs^ piatce qu'une rivière les 

traverse. M. de Genlis y avoit fait faire autant de 

petites îles que j'avoi» d'élèves ; mais eUés aboutis- 

soient toutes par des ponts charmans à uiie grande 
âè qui portait mon nom. 

L'année suivante, M. le àac d'Orléans alcheta la 
terré de La Motte, sur le bord de la mer ;* nous 
allants y passer six mdisv L'on nous apportoit 
successivement, chaque matin, tous les coquillageâ et 
poissons de mer que noiu voulions voir vivans. Mes 
élèves y aequirent toutes les connoissances locales 
qu'on pouvoit y prendre. 

Mademoiselle étoit si pieuse, si raisonnable, si 
instruite de la religion, que je lui fis faire sa première 
communion à onze ans. Quelque temps auparavant 
nous fîmes ensemble le voyage de la Trappe.f Les 
princesses du sang avoient, par leur naissance, et 



* Ainsi, ce prince, qa*on accusoit très-ii^nstement d'ayarice,ache^ 
ta nne terre de deux on trois cents mille francs, uniquement pour que 
ses enfkns apprissent à eoiinottt« les coqaillag^, les poiiMM>n», les 
plantes de la mer, et pour qu*ils vissent a¥ec détail des Taisseftux. 
Je citerai beaucoup d^autres traits de Textréme générosité de ce 
malheureux prince qui, sous ce rapport, et à tant d*autres égards, 
9 été si cruellement calomnié ! . . . .— (JSfbU de V Auteur) 

t loin 1788« 



176 MÉMOIRBS 

comme descendantes de saint Louis^ le droit d'entrer 
dans tous les couvens d'hommes les plus austères; 
mais^ jusque-là, lorsqu'elles avoient usé de ce droit, 
elles y étoient entrées ou ensemble, ou seules de 
femmes, avec leurs pères ou leurs maris ; ainsi, jus- 
qu'à cette époque nulle particulière, sans exceptioBj 
n'étoit entrée dans l'intérieur du couvent de la Trap- 
pe. J'eus la prétention d'y entrer, et j'y réussis. Je 
représentai qu'une gouvernante étoit inséparable de 
son élève, à moins qu'elle ne la rendt à sa mère ; 
mais que, me trouvant seule avec Mademoiselle, re- 
fuser de me laisser entrer avec elle, c'étoit la refuser 
elle-même, puisque je ne pouvois m'en séparer. On 
assembla le chapitre pour délibérer sur cette ques- 
tion, et le résultat fut tel que je le désirdis. On me 
laissa entrer avec ma jeune princesse, et de ce mo- 
ment, on me traita avec la plus grande obligeance. 
D'abord, nous entendîmes la lecture qui se faisoit 
dans im cloître, tous les pères assis: c'étoit une 
espèce de sermon français ; j'en ai retenu ce pas- 
sage : ^^ Fuyez loin de nous, vaines et trompeuses 
^^ voluptés ! c'est ici qu*on vous méprise ou qu'on 
^^ vous expie." Le recueillement de ces religieux 
i^voit quelque chose de frappant et de touchant. 
Après la lecture nous allâmes dans un salon où l'an- 
cien abbé, et l'abbé actuel, nous tinrent compagnie* 
Au bout de trois .quarts d'heure, on nous mena au 
chœur ; ce chœur étoit assez beau. Tous ces reC- 



DK MADABfX BB GBNLIS. 177 

gienx chantant avec une piété d'ange, et de temps 
en temps se prosternant et restant ainsi dans un 
profond silence, jusqu'à ce qu'un coup de nuurteau 
leur donnât le signal de se relever ; la majesté sim- 
ple de l'église : toute cette réunion me causoit une 
espèce de saisissement inexprimable. Après l'office, 
nous sortîmes; on nous conduisit au pied d'un grand 
escalier qui menoit aux cellules ; là, on nous fit arrê- 
ter ; l'abbé, au bas de l'escalier, un rameau à la main, 
bénissoit l'un après l'autre les religieux qui défiloient 
tous devant lui en s'inclinant profondément ; ensuite 
ils montoient l'escalier, pour s'aller coucher. Cette 
cérémonie finie, on nous reconduisit dans le salon 
où nous soupftmes, et dans lequel nous restâmes à 
causer jusqu'à dix heures avec les pères. Nous vî- 
mes dans une chambre voisine le portrait de M. de 
Rancé, beau tableau peint par Rigaud. M. de Rahcé 
étoit représenté écrivant. Ses traits étoient réguliers, 
sa physionomie fine et spirituelle ; il ressembloit 
d'une manière frappante à M. de Sillery,* à l'excep- 
tion qu'il n'avoit pas une si belle carnation. Je 
n'aurois jamais imaginé que le réformateur de là 
Trappe eût une telle figure. On trouvoit encore 
dans l'appartement de M. le duc de Penthièvre un* 

* M. de Oenliâ B*appeloit alors le marquis de Sillery.— (NoU de 
VAuUur.) 



8** 



178 lijfiMQiaBa 

bon tabkau que M. de Rancé rapport» deRome^ et 
qui représeutoit saint Bernard mourant. 

Le lendemain^ apr^s la messe, nous allâmes au 
réfectoire voir diner les pères. Il nY avoit point 
de nf^pe sur leur table, ils avoient chacun une ser- 
viette ; leurs assiettes étoient d'étain, leurs couverts 
de buis ; on leur servoit à chacun une écuelle de 
soupe, un plat de légume, deux ou trois pommes 
crues , un gros morceau de bon pain, un pot d'eau 
et un pot de bière. Un lecteur dans une chaire 
élevée faisoit la lecture pendant leur r^as. Enr. 
suite ce lecteur, qui étoit un des pères, dlnoit avec 
les domestiques } chacun des pères est lecteur à son 
tour i les pères étoieiat servis par des pères qui dl- 
noient après, ainsi que le lecteur. Les frères con- 
vers dlnoient en même temps dans une salle à côté, 
quin'étoit séparée de l'autre que par une arcade sàna 
porte, de manière qu'on les voyait delà saUe des pères 5 
ils étoient servis par leursconfrères les frères convers.* 

• Uétabliaseneiit des firères coovers, si contraire à l*hamilité 
chrétienne, ne se conçoit pas surtout dans les ordres austères. Par 
exemple, à la Trappe, où les travaux sont également partagés entre 
tous les individus, les frères convers n^y servoient point les pères ; 
d*où venoit donc cette distinction desalleet dencmi? Ce n*étoit 
point parce que les frères n*étoient pas prêtres, car la plus grande 
partie des pères n^avoient point ce caractère. La raison fait aimer 
régalité, la religion la commande; c*étoit une étrange contradic- 
tion de voir un religieux prosterné le front dans la poussière, et qui 
cependant dédaignoit de manger son pain bis et ses fèves à côté de 



DE BiADAMB J» OBNLIS. 179 

De là, nous aUâmeB à la bibliothèque : nous nous 
rendîmes dans la chi^elle où: se trouve le tom- 
beau de M» de Raneé. Le» oeHulea étcaent très- 
petites : elles contenoient une paillassey une table de 
bois et un isrucifix. Nous vîmes tfavaffler les pères 
dans les jardins. Nous visitâmes rapothioairerie, 
qui étoit grande et bien fournie; il y avoit auprès : 
un joli jardin botanique, rempli de plantes usuelles. 
A, présent je vais écrire tout ce que j 'su recueilli 
de la conversation des pères. 1^ L'histoire du comte 
de Comminges est une &ble ainsi que les choses 
suivantes : qu'ils travaillent tous les jours à creuser 
leur tombe;, qu^ils font et défont des monti^es' 
pour s'occuper : qu'ils se disent^ en se rencontnmt, 
n fùut mourir ;. qu'ils portent sur leur cœur une 
pelote garnie de piquans, etc. Toutes ces chose» 
sont absolument fausses. Ds font maigre perpétuel ; 
ne mangent jamais de poisson^ ni de sucre,, ni œufsy 
ni huile, ni beurre, excepté un peu d'huile dans leurs 
salades. Le: vina^re leur est permis, ainsi que le 
lait ; ce dernier^ aliment leur est interdit dans le 
carême ; ils ne: boivent jamais de vin ; mais en 

qoelques-m» de aeB firères aussi yertueax et aussi pieux que lui. 
Cette institution' n*étoit pas très-ancienne, ce ftit saint Gualbert qui 
institua les fierté laUy en lo79, mais sans établir ces distinctions 
orgueilleuses ; jMgnûre le nom de celui qui les réduisit à la condition 
de valetS) mais il est à présumer ^ue ce fût un moine çtuâWwmm. 
— (^^« de VA^mr,) 



180 MÉMOIRES 

voyage, et hors de la Trappe, ils en peuvent boire, 
et manger du poisson et du beurre ; pour les affaires 
de la maison ils peuvent sortir et voyager. Leur 
habit, ainsi que celui des chartreux, est tout blanc ; 
ils ont la tête et la barbe rasées, et un grand capu- 
chon qu'ils mettent à volonté. Ilâ couchent 
toujours tout habillés ; ils portent la chemise de 
laine, mais point de cilice ; toutes les mortifications 
de ce genre leur sont défendues par leur règle. On 
n'est reçu chez eux qu'à vingt ans, c'est-à-dire, 
admis au noviciat, qui est d'un an. Il n'y a que des 
infirmes qui fassent de petits ouvrages, tels que 
des chapelets, des cuillères de buis ; et l'hiver ils 
travaillent encore aux jardins, et puis font le travail 
de la maison, écossent les pois, préparent des légu- 
nies, serrent leurs graiiis, etc. Ces travaux se font 
toujours en commun. En comptant les pères et 
frères convers, il y avoit environ cent vingt reli- 
gieux. Ils étoient soixante pères; dans ce grand 
n'ombre il n^y avoit que dix-huit prêtres ; les autres, 
engagés de même par des vœux irrévocables, ne 
disoient point la messe, et n'étoient point dans 
les ordres sacrés, par un sentiment d'humilité, 
pensant qu'ils ne sont ni assez bons, ni assez 
vertueux pour pouvoir célébrer les saints mystè- 
res. L'abbé étoit élu pour sa vie, et nommé par la 
cour, d'après le suffrage des religieux, suffrage qui 
donnoit par la voie du scrutin, et qu'on en- 



DB MADAltB BB GBNLIS. 101 

voyoit cacheté à la cour. Il y avoit troispères d'hôte- 
liers pour recevoir les étrangers et les pauvres qui 
se présentoient. Par leur institution et des fon- 
dations particulières de personnes pieuses, ils 
avoient assez de fonds pour donner à tous les pau- 
vres voyageurs l'hospitalité pendant trois jours. 
Quand les logemens de la maison étoient remplis, 
ils les déf rayoient à l'auberge ; si, durant ces trois 
jours, les pauvres voyageurs tomboient malades, ils 
les soignoient jusqu'à parfaite guérison; leur chirur- 
gien les visitoit, et leur donnoit des drogues de l'a- 
pothicairerie de la maison ; les religieux alloient les 
voir aussi, pansoient leurs plaies, etc., etc.^ Si les 
pauvres voyageurs manquoient d'argent pour conti« 
nuer leur route, les religieux donnoient ce qui étoit 
nécessaire pour se rendre au lieu où ils vouloient 
aller. Il n'y avoit point de jour où il ne passât de 
ces pauvres voyageurs, entre autres beaucoup de 
soldats. Il est arrivé souvent que la reconnoissance 
et l'admiration que doivent inspirer tant de charité 
ont fixé parmi eux des gens qui en étoient l'objet. 
En effet, qui cherche la vertu dans toute sa perfec» 
tion, ne la trouvera que là, sous une forme peut- 
être^ trop austère, mais si vraie, si sublime, qu'il 

* Leur charité étoit il actire et si tolérante, quMIs avoieot appris 
à traiter les maladies honteuses, parce qa*une grande quantité de 
soldats paMKMent sur cette roate, et quMls étoient sourent infectés de 
cet horrible naUj^Nciê de VAuÉêurJ. 



182 mAmoulm. 

n'est pas étomunit qu'une tèle snaceptible d'en- 
thousiasme 86- décide à ce gcand sacrifice. En outre 
ils secouroient et soignoient tous les pauvres des en«« 
virons, à ^sieurs Iteues à> la ronde. Je question- 
nai beaucoup de paysans, qm me parlèreirt d'eux 
avec le respect et la vénération qu'on auroit pour des 
anges qui daigneroient se manifester à nous. Quels 
sont les particuliers qui, avec les mêmes revenus, 
auroient pu faire âiiinat de bien et par leurs exem*- 
pies et par leurs chariliés ? 0& trouvera-t-on de telles 
vertus, si la religion ne les inspire? Ils ne recevoient 
jamais panni eux les veu£a. dont les en£ans n'étoient 
pas établis, quelque âge qu'eussent ces enfans^. s'ils- 
n'avoient pas un état qui. assurât solidement leur, 
eidstence ; ils pensoient qu'un père ne peut alors 
diqK>8er de sa liberté, et qu'il se doit tout entier, à 
sea enfiuxs. Lorsqu'ils oRt Mt profession, ils renon- 
cent à toute espèce de correspondance par lettres 
avec qui que ce soit.. Us ne reçoivent jamais de vir 
sites de leurs parent^ à l'^noeption de père, et mère, 
pourvu que ce soit rarement». U leur est expresséi- 
ment défendu de témoigner l'ondbi» de la préférence 
à un de leurs confrères, devant tous, s'aimer égale* 
ment. Si l'un d?eux s'apejHrevoit qu'un de ses frères 
eût quelque amitié particulière pour loi, il étoit ob- 
ligé, lorsqu'ils sont tous rassemblés, de demander la 
permission de parler, et alors tout.haut de l'en accu- 
ser publiquement. Dant^oe cas^ let- supérieurs im* 



BB MAPAMB BlB GSNLIS. 183 

posent une pénitence à raccusé^ qui ne doit jamais 
répradre pour chercher k s'excuser ou se justifier, 
alors même qu'il se croiroit accusé à tort. Il doit 
peuser <^e lorsque son frère Taccuse, il faut qu'il y 
ait donné lieu de quelque manière dont il peut ne se 
pas SQuyenir, et qu'enfin, dans tous les cas, il ne 
sauroit hésiter à sacrifier son amour-propre à l'obéis- 
sance due à la règle. Dana ce cas, et dans tous les 
autres, où un religieux remarque un de ses frères en 
feuite, d^ quelque gienre que soit la faute, il doit Fen 
accuser publiquement, comme je l'ai dit, et toujours 
l'accusé doit rester muet, et se soumettre avec 
résignation à la pénitence imposée ; s'il lui écbappoit 
UQ seul mot pour se- défendre, tous les reUgieu?^, à 
l'instant se prosterneroient à terre pour demander 
pardon à Dieu de son orgueil; mais c'est une cbo^e 
qui n'arrivoit jaipais qu'aux novices et aux nouveaux 
profès, et. encore très-rarement. Ce fut le frère 
Prosper, jeune religieux de vingt-huit ans, et de- 
puis huit ans à la Trappe, qui me conta ce détaiL 

Ce frère Prosper avoit une physionomie: char- 
mante, de l'esprit et une candeur remarquable., Je 
l'ai prié de mçi dire naturellement si, parmi sesfrère^ 
il n'en connois^oit pas un au fond de son cœur qù 
eût plus d'amitié pour lui que les autres* ^^ Un 
seul? m'a-t-il répondu, non en vérité, j'en pourrois 
plutôt nommer douze qu'un seul." Cette réponse 
est jolie et prpuve quelle tendre union régnoit entre 



184 MÉMOIRES 

eux. Au reste, il -m'a assuré que ses remarques sur 
cette douzaine ne méritoient pas d'accusation, parce 
qu'elles n'avoient pour objet que des premiers mouve- 
mens absolument involontaires : ^^ Par exemple, a- 
t-il dit^ nous connoissons ceux qui nous aiment 
le mieux à mille petites choses purement ma- 
chinales ; dans nos travaux nous devons tous nous 
secourir avec zèle; si l'un de nous est trop chargé, 
s'il tombe, etc., nous devons voler à son secours ; 
mais, dans ce cas, il y a toujours douze ou quinze 
religieux qui courent avec plus de promptitude, et 
l'on connoît dans ces occasions qui se répètent sou- 
vent ceux qui nous aiment le mieux. Mais. Dieu ne 
condamne pas ces inclinations naturelles, il ne désap- 
prouve pas que nous aimions davantage au fond du 
cœur ceux qui nous paroissent les plus vertueux, 
pourvu que nous ne le témoignions pas de manière à 
blesser les autres, en montrant de la préférence, une 
estime particulière qui seroient des fautes graves 
contre la charité générale et qui altéreroient cette 
union universelle qui doit exister entre nous." 

Quand un religieux malade est condamné à n'avoir 
plus que quelques heures à vivre, on lui déclare qu'il 
doit recevoir l'extréme-onction ; alors on le trans- 
porte à Téglise, et c'est toujours là qu'il la reçoit j 
ensuite on le reporte dans son lit. Lorsqu'il touche, 
à ses derniers momens, on sonne une cloche qui an- 
nonce ^à toute la maison qu'un des frères est à l'a- 



BB MADAMK DB 6BNLIS. 185 

gonie ; tous les religieux se rassemblent autour du 
mourant que Ton couche sur la cendre, et l'on fait 
tout haut des prières pour lui. Cette description fait 
frémir des gens du monde ; cependant Ton doit con- 
cevoir qu'à la Trappe l'appareil de la mort et les so- 
lennités religieuses qui l'accompagnent ne sont 
qu'augustes et consolantes ; ce ne sont pour eux que 
les avant-coureurs d'un grand triomphe et d'un bon- 
' heur suprême. '^ La vie frugale et laborieuse que 
nous menons, nou9 dit le père Théodore, nous 
exempte des maladies violentes et putrides. Je n'ai 
jamais vu ici de maladies épidémiques, même durant 
le temps qu'elles régnoient dans le pays. Nous ne 
connoissons guère que les maladies de poitrine cau- 
sées par le chant de l'église et par la loi qui nous 
' oblige à nous relever la nuit. Quand on est cons- 
titué de manière à supporter ce danger, et qu'on a 
passé trente ans, on vit ici plus long-temps qu'ail- 
leurs, et la vieillesse y est saine et vigoureuse; 
aussi ordinairement nous mourons avec toutes 
nos facultés. Depuis cinquante ans que je suis 
ici, je n'ai presque vu mourir que des religieux 
qui avoient toute leur connoissance et toute leur 
raison. Comme nous ne vivons que pour mourir avec 
sécurité, ce moment ici n*a rien de terrible; au con- 
traire, quand nous assistons un de nos frères à la 
mort, il n'y a pas un de nous qui n'envie la couronne 
qu'il va recevoir et qui ne Voulût être à sa place. Ce 



186 M£MOIRBS 

n'est pas que la vie n<ms soit odieuse, nous nous 
croyons aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre, 
mais nous éprouvons en mourant toute la joife que 
les plus douces et les plus hautes espérances peuvent 
donner. Je n'ai point vu de religieux qui n'ait reçu 
non-seulement sans crainte, mais avec une extrême 
satis&etion l'annonce d'une mort prochaine; j'en ai 
même vu beaucoup que cette annonce a tellement 
ranimés que leurs forces et leur vie en ont été pro» 
longées d'une manièiie miraculeuse; presque tous 
ont dans ces derniers momens une vivacité, un feo, 
et une âoquence qui paroissent surnaturelles. Il y 
a peu de ten^s qu'un religieux auqud on annonça 
qu'il n'avoit pas un jour à vivre fut tellement ranimé 
par cette parole qu'il nous dit qu'il sentoit qu^il au- 
roit la force d'aller à l'église recevoir l'e^rême-onc- 
tion sans être porté. En effet, quoique jusqu^à ce 
moment il eût été d'une foiblesse excessive, il se 
leva, marcha, traversa la maison, descendit les es- 
caliers, alla à l'église, en revint, et, au grand étonne- 
ment du chirurgien, vécut encore deux mois." 

Ce même père Théodore qui nous a fait ce récit 
est Fancien abbé ; il avoit vécu dans le monde avant 
d'embrasser cet état,, il avoit trente ans lorsqu'il en- 
tra à la Trappe ; il avoit quatre-vingts ans passés, 
beaucoup d'embonpoint, des dents, une très-belle 
tête et une fraîcheur réellement étonnante ; il avoit 
des couleurs du plus beau rouge que j'aie jamais vu 



DB MAJOAMB DB 6BNLIS. 187 

sur aucune joue. Il avoit infiniment d'esprit^ une 
politesse extraordinaire et une mémoire non moins 
surprenante : il n'avoit rien oublié de ce qu^il avoit 
lu d'intéressant avant de venir à la Trappe, Il me cita 
plusieurs traits d'histoire et une quantité de passages 
de Ia Bruyère qu'il savoit encore par cœur: il nous 
conta plusieurs histoires intéressantes, entre autres 
celle-ci. '^Ily aquelques annéesun jeune homme bien 
né, riche, d'une jolie figure, et le fils unique d'une 
mère tendre, entraîné par une vocation qu'il avoit 
dq)uis l'âge de raison, vint ici, de l'aveu de sa mère, 
se présenter pour être reçu, on l'admit au noviciat* 
L^année du noviciat n'étoit pas encore tout-à-fait 
écoulée lorsque sa mère, se repentant du consente* 
ment qu^il lui avoit arraché, arriva tout à coup à la 
Trappe ; elle demanda son fils, qui alla la recevoir 
conduit par le père ThéodcMre. L'entretien fut très* 
long, c'est-à-dire, le discours de la mère qui conju- 
roit son fils de revenir avec elle, en assurant qu'elle 
le désirbit suitout pour le bonheur de son fils. Ce 
dernier l'écoutôit en silence sans l'interrompre ; et 
quand elle eut fini de parier, '^ Ma mère, lui dit-il, 
daignerez-vous répondre à une question que j'oserai 
vous faire? Supposons que je vous eusse quittée 
pour aller m'établir loin de vous dans un pays étran- 
ger où il vous seroit impossible de venir; supposons 
que j'y eusse fait une grande fortime, que j'y eusse 
acquis de grands établissemens et des dignités éclar 



188 . MÉMQIRBS 

tantes, et qu'il ne me f(it permis de retourner vers 
vous qu'en renonçant à tous ces avantages, exigeriez- 
vous de moi ce sacrifice ?'* — " Non certainement, 
s'écria sa mère, je ne veux que votre bonheur."— 
^Œh bien ! ma mère, reprit le fils, je suis cet homme 
heureux, ou, pour mieux dire, je suis mille fois plus 
heureux que ne peuvent le rendre tous les honneurs 
et toutes les richesses de l'univers, et enfin mon 
bonheur est d'autant plus grand que l'inconstance de 
la fortune ne sauroit me le ravir, et que la mort 
même, loin d'en être le terme, doit le rendre su- 
prême et l'assurer éternellement ; voyez donc l'éten- 
due du sacrifice que vous me demandez !" A ces 
inots la mère se leva, embrassa son fils en pleurant, 
et partit. Je pourrois citer bien d'autres trsdts de 
ce genre que j'ai recueillis du père Théodore, de 
l'abbé actuel, et des trois hôteliers. Ces cinq reli- 
gieux avec lesquels je causai tant étoient tous égale- 
ment obligeans) ils répondoient d'un air ouvert à 
toutes les questions ; mais dès qu'on cessoit de les 
questionner ils rentroient en eux-mêmes, baissoient 
les yeux et la tête, tomboient dans une espèce de 
méditation si profonde que je suis persuadée qu'ils 
se croyoient absolument seuls avec Dieu, et cela 
sans nulle espèce d'affectation, mais au contraire 
avec un naturel très-frappant. Dès qu'on leur par- 
loit ils sortoient de cette rêverie, reprenant un visage 
obligeant et riant, ce qui duroit tant qu'on les inter- 



DB UADAUE BB GBNLfS. 1B9 

rogeoit. Ik obsenroient entr'eux, à Texception des 
supérieurs et des hôteliers, un silence étemel, mais 
ils pouYoient toujours, à de certaines heures, parler 
aux supérieurs quand ils avoient quelques demandes 
à leur faire ; du reste, dans leurs travaux, ils s'ex- 
primoient entre eux par signes. Il y a là tel reli- 
gieux qui n'a parlé depuis beaucoup d'années que 
pour se confesser, pour lire et pour chanter les lou- 
anges de Dieu. Les hôteliers suivent comme les 
autres la loi du silence dans l'intérieur de la maison, 
et ne parlent qu'aux étrangers. 

Il n'y avoit pas un seul miroir à la Trappe, ni dans 
l'intérieur, ni dans les appartemens extérieurs. 
Beaucoup de religieux avoient absolument oublié 
leur figure. Comme ils travaillent non-seulement 
dans leurs jardins, mais dehors, leurs portes du côté 
des jardins sont toutes grandes ouvertes, de manière 
que si un religieux vouloit se sauver, il en a toute li- 
berté; dans ce cas, personne ne cherche à l'en em^ 
pêcher et encore moins à le poursuivre et à le rame- 
ner quand ons'aperçoit de sa fuite ; au contraire, ils 
se trouvent heureux d'être débarrassés d'un mauvûs 
sujet ; mais la règle les oblige à le recevoir s'il re- 
vient, et leur prescrit d'imposer pour pénitence au 
coupable de rester enfermé autant de temps qu^il a 
passé absent, et de vivre avec du pain et de l'eau. 
Cependant l'abbé a le droit d'abréger autant qu'il 
veut ce temps d'expiation, ce qu'il fait toujours si 



190 MÉMOIRES 

le coupable témoigne du repentir ^ dans ce cas, 
quand l'absence auroit été de dix ans, on ne laisse 
jamais le coupable enfermé plus d'un an. Lorsqu'un 
homme se présente pour être reçu, on lui £ait lo dé- 
tail le plus circonstancié de toutes les austérités ; en 
outre, on l'assure que, quelque robuste que puisse 
être sa constitution, il est très-vraisemblable qu'il 
n'y résistera pas, et qu'il y succombera au bout de 
deux ou trois ans, et c'est après ces avertissemens 
qu'on entre à la Trappe. Ils ne reçoivent jamais que 
des hommes grands, forts et bien constitués ; aussi 
al-je été frappée de la figure de tous ce& religieux, 
qui sont en général d'une très-grande taille. Us 
avoient depuis plusieurs années un chirurgien fort 
habile et jeune encore, qui s'étoit fixé à la Trappe 
par affection pour les pères, et qui vivoit comme eux 
de leurs portions et suivoit tous leurs offices quand 
ses occupations le lui permettoient ; il exerçoit gratis 
la médecine pour les pauvre^, et faisoit souvent dix 
ou douze lieues à pied pour les aller soigner. Il nouft 
disoit qu'il étoit impossible de vivre avec ces pères 
sans avoir le désir de les imiter, et qu'il ne les quitte^ 
roit pas quand on lui offriroit toutes les fortunes du 
monde. Ces religieux avoient toute l'indulgence qui 
caractérise la véritable vertu : ils me contoieni qu'un 
jour une femme d^uisée en homme entra avec son 
mari, mais qu'elle ne vit rien, parce^ qu'on la recon» 
nut sur-le«champ et qu'on la fit sortir. Je me ré* 



DE MADAME BM GBNLIS. 191 

criois sur cette profanation^ qui est \m cas réservé 
et qui fait encourir l'excommunication; mais ils 
l'excusèrent très-naturellement en disant qu'elle 
étoit bien jeune^ qu'elle n'avoit sûrement pas senti 
la conséquence de cette action 5 et qu'à l'égard de 
son mari^ on concevoit qu'un mari pût avoir cette 
condescendance condamnable pour une femme qu'il 
aimoit. 

Ceux qui voyagent vont bien loin pour étudier 
les hommes^ pour chercher à connoltre ce que peu- 
vent sur les esprits les institutions^ les exemples, les 
lois, l'autorité, etc.; voilà bien près de nous des 
mœurs beaucoup plus austères que celles des anciens 
Lacédémoniens, des vertus infiniment plus sublimes 
que celles de ces sages de l'antiquité si fameux et si 
vantés ; enfin, une petite république où toutes les 
passions dangereuses sont anéanties, où toutes les 
vertus sont portées à un degré de perfection qui senv^ 
ble au-dessus de la nature. Est-ce donc là un ta* 
ble^u ii^digne de l'observation d'un véritable philoso- 
phe. ? Doit-on quitter cette enceinte respectable en 
disant : Ce sont là desfotui ? Avant de décider ainsi, 
commencez par me prouver que vous êtes, sage ; 
prouvez-moi du moins que vous êtes conséquent, 
que vo^s avez des principes quels qu'ils soient, et 
que vous y conformez vos mœurs. Vous croyez 
qu'on. doit céder aux penchans que la nature nous 
donne, que c'est ainsi seulement qu'on peut être 



192 MÉMOIRES 

heureux} et pour quoi donc vous plaignez-vous sans 
cesse ? pourquoi donc le bonheur vous fiiît-il ou 
vous échappe-t-ii toujours? pourquoi la paix de 
Tâme n'est-elie pour vous qu'un bien chimérique ? 

Mais, dit-on, à quoi bon toutes ces austérités ab* 
surdes î N*admirez donc pas les disciples dé Pytha- 
gore qui passoient tant d'années sans parler* j n'ad- 
mirez pas la sobriété de Diogène et de tant d'autres 
philosophes qui né vivoient que d'herbes ; n'admirez 
pas la patience d'Epictète et de Socrate, ni leur dou- 
ceur^ ni leur mépris pour les honneurs et les 
richesses !,...Ce n'est donc que dans les siècles 
passés et chez des païens que les exemples de ces 
grandes vertus peuvent vous toucher? Mais la tradi- 
tion peut en exagérer les traits, et elle nous apprend 
que ces hommes rares eurent des erreurs et des foi- 
blesses; et vous ne pouvez douter de ce qui existe si 
près de vous, et si vous trouvez quelque singularité 
dans la vie d'un père de la Trappe, du moins n'y 
trouverez-vous aupun des vices qu'on reproche aux 
philosophes du paganisme. Mais, répète-t-on encore, 
à quoi bon ces habits de laine^ ces lits si durs, cette 
privation de toutes les choses commodes et agré- 
ables ? A quoi bon ! à donner aux pauvres tout 
l'argent que coûteroient des habits de soie, de bons 

* ne étoient sept ans sans dire une parole, c^étbit là une de levra 
épreuves.— (iVoff tU V Auteur J 



DE MADAME DB GENLIS. 193 

lits^ de jolis meubles, des mets recherchés, etc. 
Oserez-yous dire aussi à qtwi bon passer une partie 
du jour à labourer la terre ? Au moins convienr 
drez-vous que ces travaux d'agriculture sont utiles 
et donnent un excellent exemple aux paysans du 
pays. Qui ne rougiroit pas là d'être fEÛnéant et pa- 
resseux ? Mais enfin, à gtm bon passer tant d'heures 
dans une église ? A quoi bon passez-vous tant d'an- 
nées à Versailles*, où vous vous ennuyez si mortelle- 
ment? dans l'espoir toujours incertain et souvent 
trompé d'obtenir quoi ? un vain titre, un ruban, un 
tabouret. Ce ne soQt pas de telles frivolités qui les 
attirent et les retiennent à l'église, ce n'est pas l'es- 
poir, c'est la..cer^itude d'obtenir, non des biens fragiles 
et périssables, mais une étemelle félicité. Pensez, si 
vous vjpulez, que leur opinion n'est pas fondée ; 
qu'importe ? dès qu'ils sont persuadés. La récom- 
pense qu'ils se promettent étant certainement plus 
grande que celle que vous recherchez, ils ont assuré- 
ment plus de plaisir à chanter les louanges de Dieu 
que vous n'en avez à faire votre cour ^ d'ailleurs les 
concurrens et l'incertitude vous tourmentent : pour 
eux^ ils n'ont point de rivaux à craindre, ils sont as- 
surés de recevoir le prix ^e leurs travaux ; vous aspi- 
rez et ils attendent : jugez combien ils sont plus 
heureux dans leur église que vous ne l'êtes d^s 

• J^écriTois ce. voyage en 1790.. 
TOME III. • 9 



IM MBMOiEBS 

fœil'de^bœ^/^. Ainsi donc, quand leur ophiioii n'aa* 
reit ppur base (ja Vne âkwiçD^ x&m ne dev€z pas les 
appeler cfe^ybti^pttisqu'âft soat vertueux, bienfàisaBâ, 
utiles, et qu'as se trouvent heureux} et si leuv 
opinion es| fetadée, quel n<»n leur est dû, et qud est 
celui que vous méritez? Qi^el sei?a votre èestin d!|iM| 
Fétemité, et qudt sera le levt ? 

De la IVappe nous allâmes à OoncMt^ et noue 
nous rendîmes à relise, oà j'^ouvai un embîurras 
très-ridicule. Le curé conduisit les princes d&ns le 
chœur, et ensuite il monta à l'auftel, et, i^rès av^ir 
&ît quelques prières, il vint à m<^ et me dit tout bae 
ces paroles : ^^ Madame, voules-vous me permettre 
de prendre le seing de Mademoiselle V' Le son dç 
cette phrase me causa d'itho^- une tette surptiee, que 
je restai interdite ; enfin, avec un peu, de réflexion^ je 
compris qu'il demandoH la signature de Madempisell^ 
qu'elle inscrivit aussitôt sur les registres* 

De Couches, nous partkaies po)iF Navaive. Unis 
dame de Gonches, qui désira voir ks prince^ pea^ 
dant leur souper, nous avoîl fidt la description dep 
beautés de Navarre, en ajoutant que ce qu'il y avoit 
de phis charYMmt c'étoit, sur le bord de la rividve, 
une paysanne et un pécheur de^pMU^ eotoiié; eHe 
nous conta que ces figures étoient A natureliee, qu'lm 
jour un homme de Fautre cAté de la rivière gronda le 
pécheur qui péchoit les belles carpes de M. le duc, 
et que, voyant le pécheur persister, il lui jeta d'in- 



BS MÂDÀMB JDJB 6ENLIS. 195 

éignatkm une grosse pierre qui lu cassa uu bras» La 
(iame nous assuva qu'il en a coài4 à M. le duc des 
smnmes considérables pour faire refaire un bras à 
cette ielle steOue eoUnrée. Il y a elfiq lieues de Cou- 
ches à Nararre. Je crois que les jardins de Navarre 
étoient i eette époque, sans aucune comparaison^ ce 
quH y a\^il dans ce genre de ^ius beau et de plus 
s^éabte en France ; ils me paroiasoient infiniment 
^upérieuis à ceux de Chantilly ; Us étoient immenses 
et réunis à une vaste et superbe forêt. Les eaux 
y étoient adiniraUes ; une belle et large rivière natu- 
rdle traversoit les jardins, et y formoit des ruisseauXj 
des cascades <pû aUoient nuit et. jour et dans tous 
les temps* La beauté merveilleuse des ombrages et 
des eaux, cette majestueuse forêt qui entoure de 
toutes pfurts et couronne les jardins^i la profusion des 
fleurs, rénorme quantité d'arbres et d'arbustesraces^la 
magnificence des fabriques, la variété des sites, le bon 
goût et l'extrême noblesse qui régnoient en général 
dans la distribution et le plaa, la vaste étendue de 
ces jardin8,rendoient ce lieu véritablement digne d'exi- 
citer la curiosité des amateurs des surts et des étrangers. 
En nous trouvant dans ce lieu enchanté, nous fûmes 
firappés d'une réflesdon qui nous offi^i un contraste 
singulier; il nous parut bizarre de nous trouver tout 
à coup èEins le Temple de VAm^wt^ eu nous rfkppe- 
lant que la veille, à la même heure, nous avions été 
dans la ceffule d'un père de la Trappe. U y avoit 

9* 



196 MÉMOIRES 

dans ces délicieux jardins plusieurs choses de mauvais 
goût; mîds c'étoient de légers défauts parmi des 
beautés sans nombre et du plus grand genre. Par 
exemple, la grotte ne présentoit qu'une grande 
masse, très-lourde et d'une vilaine forme, ce qui nous 
parut d'autant plus fâcheux qu'elle étoit très en vue 
et dans une situation ravissante ; j'aurois voulu, à la 
place de ce mauvais rocher, un beau Temple de la 
Gloircy dans lequelon eût trouvé pour principal orne- 
ment l'épée de M. de Turenne, suspendue à la 
voûte; j'aurois voulu encore que la statue de ce grand 
homme eût décoré le fond du temple, et que des bas- 
reliefs eussent représenté ses victoires. En Angle- 
terre, toutes les fabriques de Blenheim sont des 
monumens glorieux qui retracent les exploits du duc 
de Marlborough ; les jardins de Navarre, aussi beaux 
que ceux de Blenheim, pouvoient encore avoir cet in- 
térêt si noble de rappeler à chaque pas la mémoire 
d'un héros, celle de nos armées et des époques glo- 
rieuses à la France. Au lieu de cela, on s'étoit con- 
tenté d'élever dans ce jardin un petit tombeau de 
gazon au cheval de bataille de M. de Turenne. Sur 
cette tombe mesquine, la Pie (cette jument célèbre) 
est représentée en petit, en bronze ; aux quatre coins 
de la tombe sont des urnes de porphyre; le tout res- 
^embloit, comme le remarqua Paméla, à une garniture 
de cheminée. La femme et le pêcheur de plâtre^ 
malgré la vive admiration de la dame de Conches, 



DB MADAMBBB 6BNLIS. 197 

n'offr oient pas des idées plus relevées et plus heureu- 
ses. Il étoit expressément défendu de cueillir des 
fleurs dans ces jardins, et d'y tuer aucun gibier et 
aucun oiseau. Aussi les oiseaux y étoient-ils en 
plus grand nombre et plus apprivoisés qu'ailleurs, 
aussi ce jardin avoit-il un éclat et une fraîcheur re- 
marquables. Je n'ai jamais vu tant de roses et de 
fleurs, entendu tant de chants et de ramages d'oiseaux, 
tant de murmures de torrens et de. cascades. 

Nous fîmes, le mois d'août suivant, un voyage à 
Saint- Valéry, à cinq lieues de Lamothe.* Après avoir 
dîné dans une auberge sur le bord de la mer, on nous 
conduisit sur un vaisseau neuf qui n'étoit pas encore 
nommé. On désira que M. le duc de Chartres lui 
donnât son nom, et qu'il en fût sur-le-champ le par- 
rain ; j'y consentis avec d*autant plus de plaisir, que 
je n'avois jamais vu cette cérémonie. U y avoit, sur 
le gaillard d'arrière une table couverte d'une nappe 
garnie de dentelle, et sur cette table un bénitier et 
dès assiettes contenant du sel et du blé. Des prêtres, 
en habits sacerdotaux, entouroient la table. M. le 
duc de Chartres et Mademoiselle furent les parrain 
et marraine. Le curé leur fit un discours touchant, 
après quoi les prêtres ont chanté des prières. En- 
suite le curé bénit le vaisseau. U en fit le tour en y 
répandant du sel et du blé, symboles de l'abondance. 

^ Terre qui appartenoit à M. d^Orléans, et qui est en Normandie 
près de la Tille à^Euy et sur le bord de la mer. — CNote deV Auteur. 



198 MSMOiasA 

lime semble que cette bénédictkm d'un vaisseau 
hefuf^ prêt à partir pour une longue et pézilkuse navi- 
gation^ est en eifiet un très-beau sujet de discours 
adressé à voï jeune prince. On expliqua à mes élèves^ 
avec le jdus grand détail^ h. ncianœuvre d'un vaisseaui 
Nous visitâmes aussi le chantier, où" nous vîmes deux 
b&timens en construction. 

Nous vkitâmes un village très*fiingulier^ à trois 
petites lieues de Lamothe, nommé Cayeu* Il est sur 
le bord de la metf et composé d'environ huit cents 
maisons. Le bord de la mer est là très-^élevé, et 
n'est formé que par du sable excessivement fin que 
le vent y porte du rivage. 11 en résulte que le vent, 
t^pouisant ce même sable de ce bord escarpé très au 
loin, il couvre en totalité, non^seulement tout l'es- 
pace occupé par le village, mais encore une grande 
étendue par-delà; de manière qu'en marchant dans 
ce triste lieu on enfonce dans le sable jusqu'au-dessus 
de la cheville du pied, et que, dans cette vaste étendue, 
il ne peut croître ni un arbre, ni un buisson, ni un 
seul brin d'herbe ou de mousse. On se croit là 
transporté dans les déserts arides etbrûlan^ de l'Afri- 
que; et, lorsque le vent est violent, ce qui est fréquent 
sur les côtes de la mer, le sable s'élève dans les airs 
en épais tourbillons et couvre entièic^ment ce 
malheureux village. Mais la pêche, et par consé- 
quent une subsistance assurée, retiennent là ces in- 
fortunés habitans, malgré tant de calamités et mal- 
gré la privation de la verdure, des fruits, des l^^umea 



DB MADAIfB OA GBNLI8. 199 

de r^u douce^ €t de tout ée que la nature oSre ps^* 
tout aux paysans lee plus pauVresi lÀur situation 
fious parut d'autant plus a£frèiise^ qu'à cinq cents paiB 
du terrain qu^s occupent on trouve des pi^âiries .et 
des champs cultivés^ et qu'ils oht ainsi sous les yeox 
un objet de comparaison bien affligeant pour eux* 
Je n'ai rien yu qui m'ait autant attristée que l'aspect 
de ce village. D'un côté, à son exttëmité éur le bord 
de la taffiCy cette immense étendue d'eau sans limitas ; 
de l'autre^ une vaste i^ne de sable blànc^ ptursemée 
de mécba&tes cabanes de pêcheurs) pas une pointe 
de verdure^ Un soleil ardent qui ëc réfléchit sur uU 
sable éclatant^ un air obseutci et souillé par une 
poussière éternelle^ le lugubre mugissement des flots, 
tout concourt à rendre ce village le plus affireux sé- 
jour de l'univers» Cependant on y vit^ on y reste, 
et même la population y est très-considérable ; on 
y trouve une multitude d'enfans. Quel est donc le 
pouvoir de l'habitude et de l'attachemeUt à la vie ! 
La subsistance . de ces pécheurs est assurée^ et ils 
consentent à tout souflrir à condition d'être sans 
inquiétudes sur les moyens de pifolonger cette pénible 
existence. Que dis-je ? peut-être même que la plus 
grande partie de ces habitans, objets ^ de notre pitié, 
préfère cette terre dépouillée qui les a vus naître^ aux 
champs fertiles de leurs voisins $ car, comme l'a dit 
un poète connu: 

È iasUato di natara 
L'amor del patrio Aido.* 

* L*amour du nid paternel est un instinct de la nature. 



200 MÉMOIRES 

De Lamothe nous allâmes au Havre-de^rftce^ 
oh nous visitâmes les arsenaux et ensuite la jetée. 
Nous y vîmes iin horrible monument de la cupidité 
et de riniquité des hommes ; c'étoit un gros vais- 
seau très-lourd^ qu'on appelle un négrier^ bâtiment 
destiné à fidre la traite des nègres ; il, étoit très- 
massif, parce qu'il étoit plein de cachots faits pour 
renfermer les malheureux nègres. 

Du Havre nous nous rendîmes à Pontorson, où 
nous changeâmes de chevaux pour aller au mont 
Saint-Michel. Il n'y a que trois lieues ; mais, pen- 
dant plus d'une lieue, les chemins étoient exces- 
sivement mauvais* Nous fdmes obligés d'en fidre 
la plus grande partie à pied. Pour arriver au mont 
Saint-Michel, dans de certains temps, et le plus com- 
munément, il faut saisir l'heure de la marée, où la 
mer abandonne cette plage ; mais, dans le moment 
où nous étions en marche, la mer s'étoit retirée 
depuis quelques heures. Nous arrivâmes à la nuit 
tout-a-fait fermée : c'étoit un spectacle surprenant 
que les approches de ce fort, au milieu de la nuit, 
sur cette plage sablonneuse et nue, avec des guides 
portant des flambeaux et poussant des cris horribles, 
pour nous faire éviter des trous profonds et des en- 
droits dangereux, de manière qu'il falloit faire miUe 
et mille détours avant d'arriver. On voyoit de très-près 
ce fort qui étoit tout illuminé, dans l'attente des prin- 
ces; on croyoit qu'on y touchoit, et l'on toumoittou- 



DB MADAME DB GBNLIS. 201 

jours sans ratteindre. Nous entendions un bruit 
lugubre de cloches qu'on sonnoit en honneur des 
princes ; et cette triste mélodie ajoutoit beaucoup 
à rimpression mélancolique que nous causoient 
tous ces objets nouveaux. C'est bien de ce château 
qu'on peut dire qu'il est posé 

Sur un rocher désert, TeAVoi de la nature. 
Dont Faride tonimet semble toucher aux cieux ; 

car en e£Fet son élévation est prodigieuse^ on ne 
peut s'en faire une idée. Son aspect est très-im- 
posant par ses tours, ses fortifications et son archi- 
tecture gothique qui le rend plus vénérable. Nous 
entrâmes d'abord dans une citadelle où des gens du 
lieu, habillés en soldats, et avec des fusils, atten- 
doient mes élèves. On n'envoyoit dans cette for- 
teresse des troupes*qu'en temps de guerre ; mais, en 
temps de paix, c'étoit le prieur qui étoit cominan- 
dant du fort. Après avoir passé la citadelle, nous 
entrâmes dans la ville, qui étoit très-petite, et fort 
pauvre : c'est une longue rue extrêmement étroite, 
qui va toujours en montant et eu tournant^ et dans 
laquelle on ne peut aller qu'à pied. Tout le monde 
i^voit éclairé sa maison, et étoit sur le pas de sa 
porte. Après avoir ainsi grimpé pendant une demi- 
heure, escortés de tous les religieux et de gens qui 
portoient des lanternes, nous qmttâmes la ville, et 
uous trouvâmes des escaliers très-roides et trèôr 

9** 



202 MiiiÉoimxs 

hauts^ tout eourerts de mousse et de ronces ; il 
fidlut monter environ quiitre cents marches. De 
temps en temps on trouvoit des repos, c'est*à-dire, 
de petites esplanades remplies d'herbages et de ron- 
ces, et allant toujours en montant. Cetta grimpade 
est la chose la plus fatigante qu^on puisse imaginer; 
nous étions tous en nage, quoiqu'il ne fît pas chaud. 
Enfin, nous entrâmes dans une vaste église dont le 
chœur étoit très-beau et d'une grande noblesse: 
nous étions alors dans le couvent* Après avoir 
traversé l'église, il fallut encore monter un escalier 
qui nous conduisit aux appartemens qui sont grands 
et propres. Âu*dessus de ces logemens il y avoit 
encore quatre cents marches qui menoient à un bel* 
védère placé au sommet de ce fort* L'air y étoit 
très-vif, mais sain ; on buvoit de l'eau de citerne, 
qui n'étoit pas mauvaise. L'hiver y est extrême* 
ment rigoureux, et commence avec l'automne ; il 
n'y fait jamais bien chaud. Quelques maisons de 
la ville ont de très-petits jardins, et quelques habi- 
tans, des vaches } mais les religieux étoient obligés 
de prendre ailleurs leurs provisions, même du pain, 
parce qu'à cause de la cherté du bois, on n'en fai- 
seit point su mont Saint-Michel y on le &isoit venir 
de Pontorson. On n'a du poisson sur cette plage^ 
que très-rarement et par hasard : ainsi, au milieu 
de la mer, on est encore obUgé de l'acheter. Le9 
religieux avoient^ à mse Ueue et demie du fort, une 



DB BfADAMB DB 6BNLIS« âOB 

maison de campagne arec ufi mipetbè jalidiâ qui 
les fonmissoit de légumes. Ils étoi^i^ douze reli- 
gieux, et ne recevoient point de novices. Il 
me parut qu'en général ils efaerchoient, autant 
qu'ils le pouvoient à adoucir le sort des prisonniers. 
Us nous assurèrent qu'ils ne ks renfevmoient point 
à moins d'ordres très-positifs du roi, et détaillés sur 
ce points et que, même trte^oommiméaiént, ils les 
mènent promener aux environs^ 

Je les questionnai sur la fameuse eilge de fer ; 
ils m'apprirent qu'elle n'étmt point de fèr, mais de 
bois, formée arec d'énormes bûches laissant entre 
elles des intenralles à jour de la largeur à^ trois à 
quatre ddgts. Il y aroit environ quinze ans qu'on 
n'y avoit mk de prisonniers à deme«cre, ttx on y 
en mettoit assez souvent {quand Us étoient méeJumSj 
me dit-on) pour vingt-quatre heures oïd deu% jours^ 
quoique ce Heu fut horriMement humide et tnalsasn, 
et qu'il y eût une autre prison aussi forte, mais plus 
saine. Là-dessus je tteoignai ma sucprise. Le 
prieur me répondit que son intention étoit de dé^ 
truire un jour ce monument de cruauté. Alors Ma- 
demoiseile et ses frères se sont écriés q'u'iis auifirfefvl 
une joie extrême de le voir détruire en leur pré- 
sence. A ces mots, le prieur nous dit qu^il étoit le 
maître de l'anéantir, parce que monseigneur le comte 
d'Artois,^ ayant passé quêtas tûxA& avant nous 

• Maintenant S. M. Charles X. 



204 MKMOIRSS 

au moïit Saint-Michel, en avoit positivement.ordon- 
né la démolition ; le prieur ajouta que diverses rai- 
sons Tavoient forcé de différer, mai» qu'il alloit 
accorder aux princes cette satisfaction le lendemfûn 
niatin, et que ce seroit certainement la plus belle 
fête qu'on leur eût jamais donnée. J'occupai la cham- 
bre où couchoit M. l'abbé Sabathier, qui fut retenu 
dans cette prison pour une si belle cause.* Les 
religieux ne parloient de lui qu'avec attendrissement 
et enthousiasme. 

Quelques heures avant notre départ du mont Saint- 
Michel, le prieur, suivi des religieux, de deux char- 
pentiers, d'un des suisses du château, et de la plus 
grande partie des prisonniers (nous avions désiré 
qu'ils vinssent avec nous), nous conduisit au lieu 
qui renfermoit cette terrible cage. Pour y arriver, 
on étoit obligé de traverser des souterrains si obs- 
curs, qu'il y falloit des flambeaux ; et, après avoir 
descendu beaucoup d'escaliers, on parvenoit à une 
. affreuse cave où étoit l'abominable cage, d'une peti- 
tesse extrême, et posée sur un terrain humide où 
l'on voyoit ruisseler l'eau. J'y entrai avec un sen- 
timent d'horreur et d'indignation, tempéré par la 
douce pensée que du moins, grâce à mes élèves, au- 
cun infortuné désormais n'y réfléchiroit douloureu- 

* Pour avoir parlé an parlement avec beaucoup d'énergie, contre 
dei abus de la plus g^rande conséquence.— (Note de V Auteur.) 



DB MADAUB DB.GBNLIS. 205 

sèment sur ses maux et sur la méchanceté des 
hommes. M. le duc de Chartres^ avec Texpression 
la plus touchante, et une force au-dessus de son âge, 
donna le premier coup de hache à la cage, ensuite 
les charpentiers en abattirent la porte et plusieurs 
pièces de bois. Je n'ai rien vu de plus attendrissant 
que les transports, les acclamations et les applau- 
dissemens des prisonniers pendant cette exécution. 
C'étoit sûrement la première fois que ces voûtes 
retentissoient de cris de joie. Au milieu de tout 
ce tumulte, je fus fripée de la figure triste et 
consternée du suisse du château, qui considéroit 
ce spectacle avec le plus grand chagrin. Je fis 
part de ma remarque au prieur, qui me dit que cet 
homme regrettoit cette cage, parce qu'il la faisoit voir 
aux étrangers. M. le duc de Chartres donna dix 
louis à ce suisse, en lui disant qu'au lieu de montrer à 
l'avenir la cage aux voyageurs il leur montreroit la 
place qu'elle occupoit, et que cette vue leur seroit sûre- 
ment plus agréable .... Après la messe, nous par- 
courûmes toute la maison ; nous vîmes une énormç. 
roue, au moyen de laquelle, avec des câbles, on mon-^ 
toit par une fenêtre les grosses provisions pour le 
château ; on attachoit ces provisions sur la grève 
avec des câbles qui tiennent à cette grande roue posée 
dans l'intérieur du fort à une ouverture de fenêtre^; et 
la roue, en tournant, hisse et enlève tout ce qui est 
attaché au câble. De là^ nous allâmes nous prome** 



906 USMOlJtAS 

1 

ner dur les tefrussefi 6U parapets ifoi sont «x^eisive^ 
ment étevés. De ce lieu^ la me est admirable de tous 
cdiés ; on voit le mont Tombhdnè, qui est plus grand 
que le mont Saint-Michel^ et qui &'e«t point habité. 
II est couvert de bons lapins^ et à trois quarts de 
lieue du mont Saint-Michel^ ce qui semble incroyable ; 
car^ comme il est isolé dans la mer ainsi que ce prél- 
uder mont, et qu'on n'a point aux environs d'objet de 
comparaison qui puisse teXv^ juger de sa grandeur, il 
nous paroissoit d'une petitesse extrême et à cent pas 
de nous. Ensuite nous vîmes ce qu'on appelle la 
ialle des Chevaliers^ qui est vaste et belle, et soutenue 
par des colonnes; elle tire son nom de l'usage qu'a^ 
voient les chevaliers de Saint^Michel d'aller à ee 
mont. La bibliothèque étoit fort médiocre ! ce qui 
me fit de la peine, en songeant combien une bonne 
collection de livres serdt utile et même nécessaire à 
des prisonniers* 

La tradition superstitieuse rapportent que saint 
Michel avoit fait des miracles sur ce mont alora fai^ 
bité par des ermites j qu'ensuite le saint ordonna d^ 
bâtir, et que ce mû«it s'appela d'abord Mmt de Tombée 
à cause de sa forme. Les anciens ducs de Normand, 
et d'autres princes, tatnx, des pèlerinages à ce mont 
et des présens que nous vîmes dans le trésor de l'é-* 
gMse. On y îsSmoit enoote des pèlerinages^ et on 
no&s chargea de médailles et de petites coquilles d'ar- 
gent, comme on en donne aux pèlerins. Nous ob- 



DJB MABAMB 1>B GBNLIS. 307 

tînmes pour plasieurs prisonmers une permission 
qu'ils désiroient ardemment) celle de nous suivre jus 
qu'au bas du château. Il y en avoit un qui, enfermé 
depuis quinze mois, n'avoit pas eu jusqu'à ce jour la 
liberté de sortir du haut du fort ; lorsqu'il se trouva 
hors du couvent sur la petite esplanade, et surtout 
lorsqu'il eut aperçu l'herbe qui couvre les marches de 
l'escalier, il éprouva un mouvement de joie et d'at« 
tendrissement impossible à dépeindre : il me donnoit 
le bras, et à chaque pas que nous faisions il s'écrioit 
avec transport : O quel bonheur de marcher sur 
Vherbe!* 

Je fus charmée d'avoir vu ce lieu si triste mais sin-* 
gulier, ce château amphibie, rejeté tour à tour par la 
mer et par la terre; car ce mont est pendant une 
partie du jour une île isolée au milieu des flots, et 
pendant l'autre partie il se trouve posé sur une vaste 
étendue de sable aride* 

En quittant le mont Saint-Michel, nous passâmes 
à Saint-Malo, où nous vîmes un exemple très*singu«^ 
lier de ce que peut l'activité réunie à l'industrie. Il 
y avoit dans cette ville, quinze ans auparavant, un 
négociant nommé Dubois qui se ruina; n'ayant plus 
rien au monde, il se disposoit à passer aux Indes, lors- 
qu'un vaisseau qu'on croyoit perdu entra dans le 

* Ea arrirftnt à Parl^ nous ftmeB bstmceap de déinarches infrae* 
tueuses en sa faveur, Mais M. le duc de Chartres eut le booheuv 
d^oMenir sur-le-champ la délivrance d'un de ces prisonniers, et de con. 
tribner à ceUe d*un autre eocmej^NoiedêVAuUurJ 



308 MÉMOIRES 

port. Dubois avoit des intérêts sur ce bâti- 
ment qui avoit gagné des richesses immenses^ et 
qui rapportoit à- Dubois si^ cent mille livres ; avec 
cette somme il fit d'autres entreprises qui prospé- 
rèrent. Alors il obtint la permission de construire un 
port à ses frais à une petite lieue de Saint-Malo^ 
dans un endroit nommé Montmarin. Ce port étoit 
achevé, et étoit en petit exactement semblable à celui 
de Brest. Dubois fit bâtir là un joli château qu'il 
habitoit, et il se mit à construire des vaisseaux qu'il 
vendoit ^ de manière que cette portion de terre, con- 
quise par le travail et l'industrie, étoit devenue la 
propriété de Dubois, et une espèce de république 
fondée et gouvernée par lui. On trouvoit à Mont- 
marin une multitude d'ouvriers, parce que tout s'y 
fabriquoit, cordes, câbles, voilures, charpenterie, etc. 
Dubpis prêtoit de l'argent à des armateurs, mais 
dans ce cas il exigeoit pour gage et sûreté des vais- 
seaux qu'il no^ettoit dans son port. Il en a six de cette 
sorte dans ce moment, avec des pavillons de diverses 
nations. Cet homme singulier étoit très-hospitalier 
et recevoit à merveille les étrangers et tous ceux qui 
alloient le voir. 

Depuis long-temps la révolution se préparoit, elle 
étoit inévitable j le respect pour la monarchie étoit 
tout-à fait détruit, et il étoit de bon air de braver en 
tout la cour, et de se moquer d'elle. On n'alloit 
faire sa cour à Versailles qu'en se plaignant et en gé- 
missant ; on répétoit que rien n'étoit ennuyeux ' 



DE HADAMB DB GBNUS. 209 

comme VersaiUes et la cour^ et tout ce que la cour 
appFouvoit étoit désapprouvé par le public ; les pièces 
de théâtre applaudies à Fontainebleau étoient com* 
munément sifflées à Paris, Un ministre disgracié 
étoit sûr de la faveur du public^ et, s'il étoit exilé, 
tout le monde s'empressoit de Taller voir, non par vé- 
ritable grandeur d'âme, mais pour suivre cette mode 
de dénigrer et de blâmer tout ce que faisoit la cour. 
Les finances étoient en fort mauvais état; on imagina, 
pour y remédier, d'assembler les états généraux* * Il 
n'y a rien de pis que de . demander des conseils en 
demandant de l'argent, car on reçoit toujours alors 
des conditions fort dures. Quelques personnes dans 
là société prévirent des troubles et des orages, mais 
en général la sécurité alla jusqu'à l'extravagance. 
M. le duc d'Orléans et M. de Lauzun étant un soir 
chez moi (l'assemblée des notables étoit déjà réunie), 
je dis que j'espérois que ces assemblées réformeroient 
beaucoup d'abus ; M. le duc d'Orléans prit la parole^ 
et soutint qu'on ne supprimeroit seulement pas les 
lettres de cachet; M. de Lauzun et moi nous sou- 
tînmes le contraire: un pari s'engagea entre M. le 
duc d'Orléans et M. de Lauzun ; ils l'écrivirent, et 
m'en firent dépositaire ; je l'ai gardé pendant plus de 
quinze ans. Ils parioient cinquante louis. Et M. le 
duc d'Orléans soutenoit, comme je l'ai déjà dit, con- 
tre l'opinion contraire de M. de Lauzun, que l'assenv- 
blée des états ne produiroit la réforme d'aucun abus^^ 



910 liéMoirnsB 

pas même cehii des lettt^i de cachet. J'ai motitn^ 
eet écrit suceeseivi^ment à plus de cinquante person- 
ne», et ced idées de M. le duc d'Orléans étoient ceUra 
de presque tous les gens de bt société. On regardoilt 
une révoliition comme une chose impossible. Cette 
sécurité a été bien fbneste, die a empêché de 
prendre les précautions qui aiiroient pu la pré« 

venir. 

Dansles commencemens de la résolution M. l'abbé 
Cérutti* tint chez moi, me demander de donn^ de 
temps ea temps quelques morceaux de moi, pour un 
journal intitulé^ la Fmdlh villageoise^ dont il ëtoit ré** 
dacteur. Il m'assura que cette feuille étoit faite dans 
les sentimens les plus pacifiques et les plus moraux. Je 
consentis à y travailler^ et je donnai plusieurs mor* 
ceaux, sous le titre de Ijtttrés de Marie*Anne ; mais^ 
comme ceslettres étoient fort religieuses^ FabbéCénitti 
revint, pour me demander de me contenter de parler de 
morale, et de ne pas faire mention de la religion. Je 
connoissois cette phrase, je savois ce qu'elle vouloit 
dire ; je répondis fort sèchement que je ne donne- 
rois plus rien à la feiUlle villageoise^ et de ce mo- 
ment je cessai d'y travailler. Je donnai successive*- 

* Cet abbé italicni Bi^}tmrd*hiii presque oublié, eut en son tempe use 
célébrité assez grande. Il avoit, trèa-jeane eneorey obtenu dans une 
même année trois palmes académiques, à Montauban, à Lyon, à Ton- 
lottse. L*abbé Cérutti mourut au mois de mars 1792. Il étoit né à 
Turin en Jum 173S.«^^efo de VBAUêur,) 



DB BIADAMB BB 6BNLIS. 811 

ment mes Discours moraux sur l'éducation de mon» 
seigneur le dauphin ; sur les étolea cloîtrées, que je 
proposais pour remplacer les eouvensde religieuses, 
dont je déplorois la perte ; sur l'Education du peuple; 
sur la Gymnastique appliquée à l'éducation; sur 
l'Ëducation publique, etc., etc. Tous ces Discours 
parurent dans le cours de l'année 1790; ils sont 
réunis en un volume, et se trouvent dans mes 
œuvres.* 

Je n'étois d'aucun parti, que de celui de la religion* 
Je désiroisla réforme de certains abus, et j'ai vu avec 
joie la démolition de laBastilk, l'abolition des lettres 
de cachet et des droits de chasse : c'étoit tout ce 
que j'avois désiré, ma politique n'alloit pas au delà de 
cela. En même temps personne plus que moi n'u 
vu avec douleur et horreur les excès qui ont été com<« 
mis, dès les premiers momens de la prise de la Bas* 
tille, dont, comme je l'ai dit, je n'ai aimé que la dé- 
molition. Je n'en pensai pas moins que cet acte ar- 
bitraire du peuple étoit un attentat à la souveraineté 
légitime; mais je ne pus me défendre d'une vive 
émotion, en voyant la démolition de ce terrible mo- 
nument, dans lequel avoient été renfermées et même 
avoient péri, sans aucunes formes judiciairesi tant de 
victimes innocentes.f 

Le désir de faire tout voir à mes élèves (cç qui^ 

^ Sons le titre de DUcours moraux.'^Noie dé VAnieur.) 
t Voyez les Mémoires de I>angeatt.->^iV()l« dt FAutéUr,) 



212 MÉMOIRES 

dans cette occasion, m'entraîna dans une démarche 
imprudente) m'engagea à revenir de Saint-Leu, pas- 
ser quelques heures à Paris, pour voir, du jardin 
de Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer 
pour abattre et démolir la Bastille^ Il est impossi- 
ble de se faire une idée de ce spectacle } il faut l'a- 
voir vu, pour se le représenter tel qu'il étoit: ce 
redoutable fort étoit couvert d'hommes, de femmes 
et d'enfans travaillant avec une ardeur inouïe,. et 
jusque sur les parties les plus élevées du bâtiment, et 
de ses tours. Ce nombre étonnant d'ouvriers volon- 
taires, leur activité, leur enthousiasme, le plaisir de 
voir tomber ce monument affireux du despotisme,* 
ces mains vengeresses, qui sembloient être celles de 
la Providence, et qui anéantissoient avec tant dé 
rapidité l'ouvrage de plusieurs siècles, tout ce spec- 
tacle parloit également à l'imagination et au cœur. 
Personne n'a été plus épouvanté que moi des excès 
commis à la prise de la Bastille ; mais, comme aussi 
j'ai été témoin, pendant plus de vingt ans, des em- 
prisonnemens arbitraires, comme je n'avois jamais 
jeté les yeux, sans frémir, sur cette citadelle, j'avoue 
que sa démolition m'a causé l'émotion et la joie la 
plus vive. J'eus aussi la curiosité de voirie club des; 

* On sait que la plupart de «ces emprisOnnemenB avoient lieu aana 
que le roi en eût coonoissance, et que la griffe d*un ministre mal in- 
tentiooné suffisoit pour donner è une lettre de cachet toute son ^- 
tenâouj-^Note de r Auteur J, 



DB MADABiB DU GENLI8« .213 

Cordelîers : j'en ai fait la description la plus fidèle 
dans les Parvenus*. Dans ces premiers temps de la 
révolution, l'aîné de mes élèves eut un premier 
mouvement de générosité et de grandeur d'âme, que 
je ne puis passer sous silence : il apprit, en ma pré- 
sence, qu'un décret venoit d'annuler les droits d'aî- 
nesse ; aussitôt il embrassa M. le duc de M ontpen- 
sier, en s'écriant : ^^ Ah! que cela me fait plaisir!" 
Il fut reçu au club des Jacobins, par la volonté de 
M. le duc d'Orléans, et non assurément par la mienne; 
et cependant il faut se rappeler que cette société n'é- 

* Nous allâmes aux Cordeliers ; je vis là des orateurs savetiers 
et porte-faix, et même leurs épouses et leurs anuinteSy monter dans 
la tribune, et parler avec une g^rande force de poitrine contre les no- 
bles, les prêtres, et même avec plus de verve encore contre les 
riches. Je remarquai entre autres une poissarde qui répéta. plu- 
sieurs fois quMl ne falloit plus souffrir de préjugés iiio6t7tére«/ (elle 
vouloit dire nobiliaires) ; mais personne de la société ne fit attention 
à cette petite méprise, et la harangueuse n*en fut pas moins applau- 
die. Au reste, j*observois que le plus grand plaisir de tous ces per- 
sonnages étoit de contrefaire sérieusement le président et les mem- 
bces des grandes assemblées. Tous ces artisans, rassemblés là pour 
déraisonner à Pinstar des chefs de la république, me représentoient 
des enihns mal élevés, et livrés à eux-mêmes, jouant à un vilain jeu, 
dont la forme les divertissoit et les occupoit beaucoup plus que le 
fond, et se croyant hors de Tenfance parce quMls imitoîent ridicule- 
ment quelques manières des personnes qui les gouvernoient. Si on 
leur eût retranché la tribune, leur président et sa sonnette, et les- 
Ibrmalcs de police établies à la Convention et aux Jacobins, ils ao- 
jroient trouvé fort peu dMntérêt dans leurs a8Bemblée8.^^JLef Parv4- 
imty eu Uê Aveniureê de Julien DelmauriJ. 



3i4 MÉMOIABS 

toit ntiUement alors ce qu'elle il été depms : néas- 
moins ses sentimens étoient déjà fort exagârés : je 
Farois fait recevœr, un an auparavant^ de la Société 
plulanthropique^ dont M. de Charost* étoit le pFé$ir* 
dent ; mais, comme je viens de le dire, je ne l'ai 
point fait recevrâr de celle des Jacobins. Cepen-» 
dant ce fut là le prétexte qu'on employa pour éloigner 
de moi madame la duchesse d'Orléans. 

Dès ' que M. le duc de Chartres eut atteint sa 
dix-septième année, M. le duc d'Orléans me dé- 
clara que son éducation étoit finie, et l'on for- 
ma sa maison ; mais M. le duc de Chartres 
eut assez de raison et d'attachement pour moi, pour 
me dire, qu'il viendroit, tous les jours, jusqu'à l'âge 
de dix-huit ans, prendre ses leçcms à Belle-Chasse, 
et il n'y a jamais manqué ; ce qui est admirable 
dans un jeune homme qu'on avoit rendu son maître. 

* Armand-Joseph de Béthane-Charosty né lie 1er. JaiHet 1728, fat 
un de ces hommes rares qui ne semblent vivre qne pour les autres 
et dont Inexistence entière fut un long actede bienfkisanGe; une 
charité toujours active» et qui ne s'est jamais ihterrompue. n éta^ 
blit des atelier? de charité, fondés pour les femmes en couches, 
pour les orphelins, pour les paysans ruinés par la grêle ou Fîncen- 
die; des établis8em^ns de bienfaisance 5 soutint un grand nombre 
d^écolters indigens, qui, par ses secours, devinrent des citoyens 
utiles. XI perça des routes, et favorisa le développement de l^agr^- 
cntture. M. de Charost prit la petite-vérole en continuant de visiter 
Pinstitut 4e8 Sourds-Muets, où elle exerçoit ses ravages, et dont il 
étoit un des administrateurs. Cette maladie remporta, le 27 Octobre 
1800, à rftge de soixante-douze ans.— ^iVofe de V Editeur), 



DB MADAIIS BB GENLIS. 915 

V^ci kfi hommes disUngoés que y moi» attaché» à 
soB édueatiott, et qui le restèrent à a» personike : M» 
Pieyre*^, dont le mérite seul et le» tdbna m'eagagè* 
reat uniquement à demander une ^aee |KMir hii, qu'U 
n'avoit point solHcit^, et je ne le connoiasois pas 
personnellement; mais nous avions été à la première 
représentation de sa pièce intitulée^ PJSeolt des Pères; 
et l'estime pour l'ouvrage m'en donna une teBe pour , 
l'auteur, qui étoit alors fort jeune, q^e )e désirai vi- 
vement qu'il f^ attaché à m^vt élève, noa comme 
instituteur, mais-en qualité de secrétaire des comman- 
demens ; j'en parlai à M. le duc dX)rléans, et cela 
fut fait tout de suite. Je n'ai eu lieu que de m'en 
applaudir, à tous égank, ay^nt toujours trouvé en 
M. Pieyre autant d'amitié pour moi, d'attachement 
pour M. le duc de Chartres, et de perfection de con- 
duite durant l'éducation, qu'U a de vertus et de qua- 
lités sociales f. U sût heavcoqp d'agrément dans 
notre intérieiff, par ses talens et son amabilké ; lors- 



* VEeoU des pène§^ prcoiiéve piéee est oet «utoiir» ^«t quarante 
représentationt dans ht néB* aaiée. ^Cett* pièce fii^ 80QFent re- 
prise, le publia Ta toojoimi revae a«ee plaisir, et elle est restée au 
répertoire- Le rei Louis XVi donna à M. Fieyqe» au: sujet de cette 
pièce, un témoignais flatteur de sa liîenveiUaBoe, en loi envoyant 
une belle épée.— (IVbfe d!» VEMtmr.) 

t J*en sais une, entre autres (et non par Ini) qui estyéHtablement 
admirable ; c^est une espèce de secret que sa modestie ine 4éfend de 
téHler^NùU de VEdHtur) 



2^16 MÉMOlEBf 

que nous donnions de petites fêtes, il les embellis- 
soit par des couplets et des vers charmans : il en a 
fait beaucoup pour moi. Je citerai la pièce suivante 
(qui n'a jamais été imprimée), parce qu'elle prouve 
particulièrement son amitié pour moi. 

Lorsque de sa morale et sahlime et touchante. 
Que des traits de vertu dans ses écrits sem^, 

Mon cœur et mon ec^prit charmés, 
Admiroient Sillery, mais Tadmiroient absente, 
J*étois loin d'espérer qu'à mes vœux complaisante, 
La Fortune voulût m^en rapprocher un jour, 
£t qu'heureux habitant de ce riant séjour. 
J'y cueillerois les fleurs qne ma main lui présente. 
Que j'aime cet asile où, riches en taiens. 
Les neveux de nos rois sont autant de modèles, 

Où tous les dons les plus brillans 
Ne se montrent qu'ornés des grâces naturelles ! 

Sous votre nom, le dieu du goût 

Y règle l'emploi des journées ; 
Par les beaux-arts et l'étude enchaînées. 
Sans un moment perdu, sans le moindre dégoût. 

Les heures coulent fortunées. 
Dans ces lieux enchantés, qu^abitent la candeur, 

La gaité pure, et l'aimable innocence?. 
Je trouve la raison sous les traits de l'enfance, 
£t je vois la vertu décorant la grandeur. 
O vous qui, renonçant, dans la fleur de votre âge, 
A la pompe 4les cours, à Tattrait des plaisirs, 
Qui, faite pour briller et fuyant tout hommage, 
A d'utiles taiens consacrez vos loisirs. 
Qui, par l'art de penser, par les grâces du style, 
Entre Locke et Rousseau vous assqrez un nom, 



BE MADAME DE 6BNLI8. 317 

Et jdgnant anjo^u^'^^ui Texemple et la leçon. 
Nous faites ▼oir aisé ce qu'on crut difficile. 
Jouissez du bonheur que préparent vos soins 
Aux brillans rejetons d*une tige chérie : 
II» seront les soutiens, Pamonr de la patrie. 
Déjà de leur mérite on Toit mille témoins 
Célébrer votre gloire, et tenra88er.renYie. 
Bientôt vous entendrez tout le peuple français, 
Joyeux de voir combler une douce espérance, 
Exalter rotre nom, dans sa reeonnoissance. 
Et, de voslon^ travaux recueillant les succès, 
Ofinr à votre cœur sa digne récompense. 

M. Mérys^ dont j'ai déjà parlé, et qui fut se- 
crétaire des commandemensj^rès avoir été beaucoup 
trop passionné pour moi, a fini, comme plu- 
sieurs autres, par une grande aversion, et beau- 
coup d'ingratitude. Je plaçai aussi auprès de M. 
le duc de Chartres un parent de M. de Bonnard, 
nommé M. de Broval, que me recommanda madame 
Necker, et qui fiit a^éé à ma seule recommanda- 
tion. Je fis donner les grandes places à MM. de 
Grave et de Saint-Blancard. M. d'Avarey que j'avois 
beaucoup vu à Spa, et qui étoit si distingué par son 
esprit^ et les qualités de son cœur, me demanda de 
m'intéresser pour le chevalier de Grave ; je promis, 
et je tins parole. M. d'Avarey me l'amena à Belle- 
Chasse, je formai avec lui une liaison fort intime. Je 
travaillois, dans ce temps, à ma botanique de fleurs 
artificielles ; il me demanda un arbuste de mon ou- 

fOME m. 10 



218 MÉMOIRBS 

vrage^ je lui donnai, dan« une caiese, un g>r^aaâier ;• 
il eut Taîr d'attaclier le plus grand prix à ce don 
d'amitié : je le comptois de bien bonne foi au rang 
de mes amis, et depuis la restauration je n'ai pas en- 
tendu parler de lui ! Cette.condmtene m'empéehera 
pas de rendre justice à ses bonnes qualités : il en a 
d'excellentes^ sa tendresôe pour sa mère a été tou- 
chante et pairfaite, ses mœurs oat touJQurs^té irré- 
prochables.f 

Un tndt d'ingratitude que j'ai éprouvé, et qui 
surpasse tous les autres, est celui-ci : J'ai dit que 
MM. de Queissat avoient un quatrième frère, qui, 
absent lors de leur malheureuse af&ire, n^ Ait point 
compris ; 11 étoit à Paris et Kbre, tandis que ses 
frères étoient en prison. Il venoit tous les jours au 
Palais-Rojral me donner de leurs nouvelles, et pren- 
dre mes commissions pour eux, et pour Gerbier, leur 
avocat ; il n'alla point en Corse, et resta à Paris. 
Deux ou trois ans avant la révolution il voulut se 
marier à une jeune personne de Bordeaux, et, eomme 
protestant, il éprouva beaucoup de difficultés de la 
part de l'archevêque de Bordeaux, qui étoit M. de 
Cicé. Il eut recours à moi, et vint me prier d*^crire 
à l'archevêque, qui étoit dans ce moment à Paris ; 

• Vajoa Pantiquité» ce^e fleur étpit consacrée 4 ramitlé.— 
{Note de V Auteur.) 

f Tout ceci étoit écrit long^temtis avant sa mort. — [Note de V Au- 
teur,) 



DB MABAMB DS GBNLIS. 219 

quoique je ne le connusse points je fis ce qu'il désiroit. 
L'archevêque eut la bonté de venir à Belle^Chasse, 
nous causâmes de cette affidre, toutes les difficultés 
s'aplanirent, et le mariage se fit. Dans la première 
année de la révolution, M. de Queissat s'attacha par* 
ticulièrement à M. de La Fayette, qui passoit alors 
pour haïr M* le duc d'Orléans. Que cela fÙt ou non 
M* de Queissat crlit lui plaire, en me dénonçant 
comme ayant un amas d'armes à Belle-Chasse ; sur 
cette dénonciation extravagante, M. de La Fayette - 
envoya des alguasils à Belle-Chasse, pour y fiiire une 
visite de la cave au grenier. Tous mes élèves ont 
été témoins de ce &it ridicule ; ils étoient tous ras- 
semblés autour de moi, et nous faisions une lecture, 
quand on vint m'annoncer cette étrange visite, et son 
motif. Sans montrer le moindre étonnement, je 
donnai l'ordre de faire entrer, et je continuai ma lec- 
ture : on entra, le chef de la bande s'approcha de moi 
pour m'exhiber son ordre d^un ton fort emphatique 
et pour me demander les clefs de mes armoires 5 j'en 
avois deux dans ma poche, je n'interrompis ma lec- 
ture que pour écouter sa phrase, et je lui répondis 
laconiquement : Cherchez. Je lui donnai mes deux 
clefs; mais je ne n^e retournai point vers lui, 
je ne le regardai point et je continuai ma lec- 
ture. J'éprouvai, dans ce moment, que l'indigna- 
tion, qui va jusqu'au dernier degré de mépris, 
peut donner le calme et le sang-froid le plus par&it. 

10* 



23lûi BtiMOIRES 

Ces exécuteurs du despotisme révolutionnaire furefit 
outrés de ce dédain : ce qu'ils montrèrent par la re- 
cherche la plus ridiculement minutieuse. Enfin ils 
s'en allèrent sans avoir pu trouver d'autres armes que 
deux ou trois fleurets, un carquois et des flèches, qui 
appartenoient à mes élèves. 

. Avant de terminer ce qui me reste à dire sur 
l'éducation de mes élèves, je doiô rendre un compte 
rapide des différens moyens que j'ai employés pour 
former également leur cœur et leur esprit* J'ai déjà 
dit qu'outre le journal de M. Lebrun, écrit par lui 
diaque jour, et contenant.tout ce qui se passoit soir 
et matin, dans mon absence, journal sur lequel j'ins- 
crivois, à la marge, mes observations; j ccrà<- 
vois uniquement pour mes élèves et pour leurs 
père et mère (qui n'ont jamais voulu les lire), des 
extraits détaillés de ce journal dont chaque article 
étoit signé par les princes et Mademoiselle. Ils se 
trouvent dans les LfCçons cPune Gouvernante, que je 
fis imprimer en 1790, sous les yeux de M. le dnc et 
Mme. la duchesse d'Orléans. Ainsi, rien n'est plus 
authentique.* Je crois devoir donner ici quelques 

• En quittant la France en 1791> je dépotai toui ces journaux 
entre les maimi de M. Gabion, notaire, avec permlision de les fiûre 
lire à cenx qni ponrroient douter de leur parfiûte conformité avec 
les leçons imprimées d*nne gouvernante. A mon retour en Fkrance, 
M. Gabion me les rendit, avec Phonnéteté scrupuleuse qui le distin- 
gne. Pai remis tous ces journaux manuscrits à M. le dnc d*Orléans. 



BB BIADABIB DB 6ENLIS. 221 

'morceaux détachés de ces extndts. Il faut savoir 
il'abord que je leur donnois presque tous les jours 
des sujets de composition^ que je faisois aussi de mon 
côté, jjour les leur communiquer quand ils m'avoieot 
lu ceux qu'ils m'apportoient. 

Voici quelques-unes de mes compositions : 

— ooo— 

COMBiENT ON DOFT SB CONDUIRE AVEC SES AMIS. 

Il &ut d'abord, comme nous l'avons dit^ les bien 
choisir. Pour cela, savoir si l'homme avec lequel on 
a envie de se lier a une bonne réputation ; s'il passe 
pour avoir de l'élévation d'âme ; s'il est bon fils } 
s'il vit avec ses parens ; si ses parens ont de la con- 
sidération dans le monde ; si lui-même passe pour 
avoir de l'esprit, de l'instruction ; s'il a des manières 
nobles et un bon ton. Si toutes ces conditions sont 
remplies, on peut commencer à se lier avec cet 
homme, mais il ne faut pas encore s'y livrer entière- 
ment ; il faut l'étudier, observer s'il est discret, sin- 
cère, ce qu'on peut voir dans mille petites choses, 
remarquer s'il a de la sûreté dans la société, s'il est 
incapable de faire une tracasserie ou une fausseté ; et 
si, au bout du temps nécessaire pour s'assurer de 
ces choses, on lui trouve toutes ces vertus, on peut 
rechercher son amitié. 



232 , MÉMOIRBS 

Quand vous aurez des amis^ vous aurez des moyens 
certains de connoître s'ils sont véritablement at* 
tachés ; en voici les marques indubitables. S'ils 
sont excessivement réservés dans les demandes de 
grâces qu'on peut vous faire^ et que vous pouvez ac- 
corder : 

S'ils ne vous demandent jamais une grâce qui 
pourroit vous faire commettre une injustice à l'égard 
d'un autre ; 

S'ils ne vous flattent point ; 

S'ils vous donnent des conseils utiles^ au risque de 
vous déplaire pour le moment \ 

S'ils vous avertissent de vos fautes; 

S'ils vous portent de tout leur pouvoir à Tamour 
de vos devoirs ; 

S'ils etfiploient tout leur crédit auprès de vous à 
entretenir l'union qui doit régner entre vous, et à 
vous confirmer dans la pensée que votre principal 
devoir est de faire le bonheur de votre père et de 
votre mère, que la félicité de votre vie est attachée 
à les chérir toujours, à les consulter en tout, à ne 
leur rien cacher, à avoir en eux une confiance intime 
et particulière, et enfin à vivre dans la plus tendre 
union avec vos frères et votre sœur. Si vous trouvez 
des amis qui agissent et parlent ainsi, vous pourrez 
leur donner votre confiance. Vous en trouverez peu 
dé cette sorte ; mais tous ceux qui se conduiront 
autrement ne mériteront pas le nom d'amis : et si 



DK MADAMB BB. OBNLIS. 223 



VOUS rencontrez des gens qui, diiwctement ou i 
reetement, cherchent à dûninuer la tendresse que 
vous devez à monseigneur ou à madame, soyez sùra 
qu'ils n'auront aucun sentiment vrai pour vous, et 
qu'ils seront infiniment méprisables et dangereux. Si 
vous trouvez des amis dignes de vous, vous kiir de» 
vrez tous les services que vous pourrez leur rendre 
sans fisiire d'iiqustices à d'autres. Vous leur devres 
de les prévenir dans ce qu'ils pourrcnent raisonnable^ 
ment désirer. Vous leur devrez de vous occuper de 
leur avancement, outre les grâces que vous pouvez 
leur accorder par vous*niéme d'en demander pour 
eux à la cour, et avec ime vive chaleur et une grande 
persévérance; Il faudra ensuite vous intéresser à 
tout ce qui les concernera^ et en même temps que 
vous leur témoignerez de la confiance, paroltre désirer 
la leur, c'est-i-*dire, les questionner avec intérêt sur 
Leurs affidres, sur leurs sentimens, et les faire parler 
d'eux autant que vous leur parierez de vous. Si vous 
ne paroissez les aimer que pour en être écoutés, vous 
aurez des cmfidensy mais vous n'aurez point d'amis^ 
C'est pourquoi en général les princes n'en ont points 
Je ne parle point des soins tendres que vous devreas 
à vos amis quand ils seriHit malades, ou dans l'af- 
fliction, cela va sans dire. Voilà ce qu'il faudra être 
pour vos amis intimes, c'est-à-dire, pour un ou deux 
hommes. Outfe œs amis véritables, voua pourres 
encore avoir quelques liaisons, auxquelles dans le 



224 MÉMOIRES . 

mande on donne le nom d'amitié, mais qui ne sont, 
au yrai, que des liaisons de société. Il y a en- 
core des devoirs pour ces liabons, mais ils sont 
très-subordonnés à ceux de la véritable amitié : ces 
devoirs consistent à rendre quelques services, et à 
montrer dans toutes les occasions un air d'intérêt et 
une estime constante. Je trouve que si vos frères 
ayoient véritablement à se plaindre de quelqu'un qui 
n'auroit point été votre ami, vous devriez à vos frères 
de ne pas fermer une liaison particulière avec cette 
personne. Mais si vous aviez une amitié toute form^ 
pour quelqu'un, et qu'un de vos frères prît de Fé- 
loignement pour cette personne, ce ne seroit pas une 
raison dé rompre avec elle, à moins que la personne 
n'eût eu un procédé décidément mauvais pour votre 
frère, ou bien qu'elle ne cherchât à vous désunir et 
à vous brouiller avec votre frère; comme dans l'un 
ou l'autre cas elle feroit une chose méprisable, eUe 
ne seroit plus digne alors de votre amitié. Sans 
cela vous ne devez pas perdre un ami, parce que sa 
société cesseroit de convenir à vos frères ; vous 
devez faire cette^convention entre vous, parce qu'elle 
est extrêmement raisonnable. Mais si monseigneur ou 
madame sebrouiUoit avec un de vos amis, vous devriez 
cesser de le voir, à moins qu'ils ne vous ordonnassent 
le contraire. Certains que monseigneur et madame ont 
trop d'expérience etderaison pour agir par fantaisie, par 
prévention ou par caprice,vous ne pouvez douter quand 



DB BfADABfB DB 6BNLIS. 225 

ils prendront de Téloignement pour quelqu'un qu'ils 
n'en aient d'excellentes raisons, et leur conduite à 
cet égard doit r^ler la vôtre et fixer votre opinion. 
Vous ne devez point souffiir que l'on accuse sans 
preuves, en secret auprès de vous, vos amis de quel- 
que tort envers vous. Défiez-vous de toute personne 
qui cherchera à vous-dire du mal de vqs amis t la 
basse envie est presque toujours le motif de ces déla- 
tions, et quand elles ne sont point appuyées de 
preuves positives, on doit les mépriser, et imposer 
silence, par un air de froideur et de parfaite incrédu- 
lité, à ceux qui font ces noirceurs. Mais, enfin, si 
l'on vous disoit que votre ami a un tort, et qu'on 
vous en donnât des preuves, quelque grand que fût 
ce tort, quelques positives que vous parussent les 
preuves, vous manqueriez à tous les devoirs de l'a* 
mitié si sur cela seul vous vous décidiez à vous 
éloigner de votre ami. Ce qui parolt une preuve 
certaine, peut n'être qu'une iUusion ou une im- 
posture ; voilà ce Qu'une âme sensible doit se dire 
quand on accuse et qu'elle aime : ainsi, avant > de 
prendre un parti» vous devez avoir une explication 
franche et claire avec votre ami, car ce n'est qu'ainsi 
qu'il peut se justifier, et vous* vous rendrez coupa* 
blés si vous ne lui en fournissez pas tous les moyens 
qui dépendent de vous. Si dans cette explication il 
se justifie, vous avez le bonheur de conserver im ami 
que ce procédé vous attachera plus fortement en-- 

lO*» 



220 MBMOIRSS 

core ; s'il ne peut se justifier^ àlotê, aaiiâ éclat et 
sans écène^ vous vqus éloignerez, peu à peu de lui^ et 
de cette manière vous le pourrez sans injustice* Voi* 
là, mes en£Ems, les principaux devoirs de Tamitié. 
S'ils sont si étendus, jugez donc de ce qu'on doit à ses 
frères, qui sont des amis bien plus chers et bien plus 
vrais que tous ceux qu'on peut former dans le monde; 
jugez donc de ce qu'on doit à un tendre père, à une 
tendre mère, qui sont bien véritablement nos pre- 
miers amis, et les seuls qu'on pcdsse croire aveuglé-* 
ment en toutes choses ! 

DB LA SURBTÊ DANS LA SOCIÉTJB. 

Elle consiste, non-seulement à garder avec une in- 
violable fidélité les secrets qui nous sont confiés, mais 
à ne rien répéter de ce qui se dit dans une société 
un peu particulière, c'est-à-dire, de gens qui vivent 
souvent ensemble ; et même, si dans un cercle nom- 
breux quelqu'un disoit quelque chose d'inconsidéré, 
ou une méchanceté sur un autre, on ne doit ni citer 
la chose en nonnnant la personne, ni même citer le 
propos sans nommer. Si ce propos fiait du .bruit et 
qUe^ sachant que vous étiez présens quand il a été 
tenu, on. vous interroge, il fiiut absolument refuser de 
répondre, et dire que vous ne voulez point être méléa 



DB MADAME 1>JB GENUSt 227 

dans des tracaseeries^ et que par conséquent vous ne 
répondez point à de pareilles questions^ Si vous 
voyez des tratnsons où des perfidies^ il faut n'y trem- 
per en rien ; les détester au fond du coeur ; mais ne 
point vous mêler de fidre avertir ceux que Ton tronqie^ 
à moins que ce ne soient des personnes qui vous se- 
ntent extrêmement chères : sans cela, croyant ren- 
dre des services, vous feric^ mille tracasseries. On 
ne peut avoir de sûreté dans la société, quand on est 
ou bavard, ou moqueur, ou médUamJLf parce que le 
bavard, afin de parler, dit mille choses inconsidérées 
et compromet tout le monde ; que le moqueur^ pour 
faire une mauvaise plaisanterie, Êdt souvent des mé- 
chancetés et des indiscrétions ; et que le médisant 
répète le mal qu'il sait des autres, ce qui est très^con- 
damnable et tres-haïssable, et que de plus, même 
sans le vouloir, il calomnie fréquemment en répétant 
le mal qu'on lui dit qui est toujours exagéré, et 
très-souvent faux. 

Souvent dans des mpmens d'humeur, .il arrive 
qu'on parle légèrement des gens qu'on aime le mieux : 
cela est excessivement condamnable, et j'espère que 
cela ne vous arrivera jamais ; mais il faudra l'excuser 
dans les autres, surtout quand vous serez sûrs qu'ils 
ont un bon cœur ; de manière que si des personnes 
que vous aimeriez, et qui serctent aussi unies entre 
elles, avoient en votre présence de ces torts, vous 
feriez très-mal de les en avertir réciproquement : il 



22è MBMOI1UB8 

faudroit au contraire les adoucir et employer votre 
crédit auprès d'elles, à prévenir une brouillerie^ et 
faire tout ce que vous pourriez pour les rapprocher 
et lés réunir, en leur cachant tout ce qui pour* 
roit les aigrir l'une contre l'autre. Voilà comme 
il faudra vous conduire constamment, surtout 
dans l'intérieur de votre famille, avec vos frères, 
votre sœur et vos belles-sœurs, etc. Quand vous 
verrez quelque froid entre eux, ce qui, j'espère cepen- 
dant, n'arrivera point, mais est possible, il faudra ne 
prononcer que des paroles de paix et de conciliation, 
et ne pas dire un seul mot qui pût aigrir. On doit 
se conduire ainsi dans une société intime avec ses 
amis, à plus forte raison avec ses frères et sœurs, ce 
devoir alors est encore plus sacré. Il y a encore une 
chose qui ôte beaucoup de discrétion, et par consé- 
quent' de sûreté dans la société, c'est la sotte vanité 
.de vouloir paroitre instruit de tous les secrets des per- 
sonnes avec lesquelles on vit. Il n'y a cependant 
rien de si sot, et qui fasse autant mépriser, que de 
trahir un secret, pour faire voir qu'on le sait. Il faut 
aussi, pour être sûr dans la société, se préserver d'une 
curiosité frivole, qui d'ailleurs marque toujours peu 
d'esprit ; ces gens qui veulent savoir tout ce qui se 
passe et connoltre toutes les petites intrigues, sont 
très-oisifs e£ passent dans la société pour des esprits 
dangereux. 

Vous voyez qu'il faut posséder beaucoup de quali- 



DS MADABIB DB 6ENLIS. 229 

tés^ pour avoir de la sûreté dans la société ; aussi la so 
ciété fait-elle un si grand cas de cette vertu, qu'elle 
compte pour rien toutes les autres vertus sans celle- 
là. £t rien n'est plus naturel, puisqu'en effet il n'y 
a point de vertu dont la société retire autant d'avan- 
tages. Ainsi, efforcez-vous donc de l'acquérir dès à 
présent, et de vous corriger de tous les défauts qui 
vous empécheroient de l'avoir. 



— ooo— 



INSTRUCTIONS SUR CB Qu'iLS DOIVENT AUX PER- 
SONNES EMPLOViES A LEUR EDUCATION. 



Monseigneur et Madame dans les retraites et les 
bienfaits qu'ils accordent et qu'ils accorderont aux 
personnes qui ont été et qui seront employées à votre 
éducation, récompensent les soins dont vous êtes 
l'objet ; mais cette récompense, quelque noble 
qu'elle puisse être, loin . de vous dispenser de té- 
moigner votre reconnoissance particulière est un 
excellent exemple que leur vertu vous donne, 
et qui doit* augmenter en vous le désir de vous 
acquitter personnellement quand vous le pourrez. Il 
est temps, mes enfans, que vous songiez avec détail 
de quelle manière vous devez payer un jour ces 
dettes sacrées pour un cœur sensible et reconnois- 



930 MÉMOIRBfl 

sant. Je voub Tai dit mille fois, mais puisque vous 
aimez ce Journal^ que vous vous plaisez à le rdiie^ 
je vais rassembler ici tous vos devoirs sur ce point. 
-^Vous devez à tout ce quLporte le nom de Rocham- 
bault quelques égards particuliers et des preuves 
d'intérêt. A madame Desrois* de Tamitié et des 
services ; vous pourriez lui en rendre d'essentiels, 
en protégeant particulièrement son gendre, qui est 
d'ailleurs un très-bon sujet. Quand vous serez vos 
maîtres, vous vous informerez alors de la situation 
du moment de Prieur et de Nononf ; et s'il y manque 
quelque agrément, vous vous empresserez de le leur 
procurer avec une bonté, un dr d'intérêt qui fera 
leur bonheur, et vous leur continuerez toujours 
votre protection qui vous honorera vous-mêmes* 
Vous répandrez sur M. Mérys, M. Meeke, s'il vous 
reste, vos maîtres, vos gens, etc., une infinité de 

• Feu madame la marquise de Rochambault a été gouTemante 
de MM. de Chartres et de Montpensier, depuis leur naissance, 
Jasqu*â Vét^e de cinq ans ; et madame Desrois, pendant le laème 
espÎEice de tempe, a été leur sous-gouvernante. -^(Notê de rAvUwr.) 

f Mademoiselle Nonon est morte U y a deux ans. Quand elle 
quitta mademoiselle d^Orléans, dont elle étoit femme de chambre, 
j'obtins pour elle, de M. d^Orléans, une gratification de soixante 
louis et une pension viagère de deux mille francs *, depuis sa mort, 
M. de Chartres et M. de Montpensier ont pris des renseignemens 
sur sa famille ; ils ont ' découvert qu'elle avoit un frère infirme et 
pauvre, et ils ont pris rengagement de lui faire une pension viagère 
de six cents livres. (Nûtt de VAwteur.J 



BB MADAMB DB GENUS. 231 

petites grâces, dont vous pourrez disposer, suirant 
leur mérite, leurs talens, leurs services. A Tégard 
de M. l'abbé Guyot et de M. Lebrun, vous sentirez 
quelle tendre amitié vous leur devez toute votre vie. 
Vous devez leur rendre leur existence agréable et 
chère, en leur montrant une constante amitié et de 
tendres égards. M. l'abbé Guyot avec sa retraite, 
et son abbaye, sera fort à son use; ainsi vous ne 
pourrez lui témoigner votre reconnoissance que par 
des procédés, des services, des sollicitations, des 
grâces pour ses parens, des soins, s'il étoit malade, 
ainsi qu'à M. Lebrun; ces soins-là seront si justes, 
pour des personnes qui vous en auront tant rendu 
de semblables dans le cours de votre éducation ! 
Pour moi, savez-vous comment vous pourrez me 
récompenser ? Il faut bien vous le dire, puisque je 
ne veux de vous ni pensions, m présens, ni soins, ni 
grâces, et que je veux cependant que vous vous 
acquittiez envers moi. Ëh bien, ce sera, en suivant 
tous les conseik qui seront écrits dans ce livre. Vous 
me devez encore, et c'est pour vous que je vous le 
demande, de montrer de IMntérêt et de l'amitié pour 
mes filles, pour les objets qui me touchent et qui 
m'appartiennent, pour mon neveu qui, je croîs, mé- 
ritera personnellement vos bontés, parce qu'il a 
de l'espi^it et un excellent naturel. Réfléchissez à 
tout cela, chers enfans, et repensez-y souvent. A 



232 MÉMOIRES 

propos de cela^ je vous dirai qu'il m'a parii que vous 
étiez trop froids pour madame Desrois^ vous lui 
parlez à peine^ vous ne lui montrez aucune amitié^ 
vous ne demandez jamais de ses nouvelles^ cela est 
mal et ridicule* ; je vous le répète, je vous en con- 
jure, songez donc davantage à vos devoirs, et croyez 
que le vrai bonheur, la véritable gloire consistent 
à les remplir tous. 

BXAMBN DK CONSCIENCE QUE JE FIS POUR 

MES ÉLÈVES. 

*^ Ai-JB rempli mes devoirs envers Dieu, envers 
" mon créateur ? L'ai-je prié avec ferveur, avec coii- 
" fiance ? Ai-je écouté avec respect et sans distraction 
" les instructions chrétiennes et les lectures de piété ? 
^^ Ai-je pensé aujourd'hui aux objets du monde que 
^^ je dois le plus aimer, à mon père, à ma mère ? 
** Ai-je rempli tous mes devoirs envers mes parens ? 
^^ Ai-je été sensible et doux envers ma sœur et mes 
<^ frères? docile, reconnoissant et appliqué avec mes 

* Ub aToient cette froideur pour elle^ parce qu'elle s'étoit brooil. 
lée publiquement avec moi, sans motif et sans explicatiouy quelque 
je lui ensse rendu de très-g^nds tservices auprès de M. le duc 
d*0rIéans.~(2Vbre de VAuteur,) 



J>B MADAMK JDB GBNJLIS. 233 

*^ instituteurs ? N*ai-je désobligé personne î N'ai- 
'^ je à me reprocher aucune médisance ? Ai-je été 
'^ parfaitement sincère ? Ai-je été sobre^ discret, 
^' charitable^ modeste, courageux, autant qu'on peut 
^' Tétre à mon âge? N'ai-je pas donné quelques 
^^ marques de foiblesse, de mollesse si méprisables 
^ dans un homme ? Ai-je fait enfin tout le bien que 
'^ j'ai pu faire ? Ai-je en toutes les attentions que 
^' je devois avoir pour toutes les personnes absentes 
'^ et présentes auxquelles je dois de TaiFection, du 
'^ respect, de la reconnoissance, de Tamitié, des 
" égards et des soins^ ?" 

Il faudra vous examiner à chacune de ces ques- 
tions, demander à Dieu pardon de vos fautes, le 
supplier de vous faire la grâce de n'y plus retomber, 
et vous promettre de réparer dès le lendemain vos 
omissions, vos oublis, vos négligences, enfin toutes 
les fautes que vous aurez commises. 

RÉPRIMANDE A M. I^ DUC DE CHARTRES. 

Je suis contente de vous tous. M. le duc de 
Chartres est un peu plus à la société et moins oc- 

• Je donnai cet examen de conscience à M. Lebran, qui, depuis 
ce temps-là. Ta lu tons les soirs à nos élèyes. Je composois alors 
pour eux Pouvrage que j'ai fait imprimer depuis, et qui a pour 
titre : La Religion eontidérée comme Vuniquo bote du bonheur 
et de la philoiophie, — (Noie de V Auteur,) 



234 MBMOIRS8 

cMpé de me poursuivre et se âièttre dcms rha poche / 
il sait combien de prix j'attache à son amitié^ mais 
il ne doit attribuer qu'à la mienne la manière fâ- 
cheuse dont je le reçois souvent lorsqu'il oublie tout 
ce qu'il doit aux autres pour me suivre^ se mettre 
à côté de moi^ et enfin ne s'occuper que de moi, 
ce qui lui donne l'air niais d'un petit garçon qui 
n'ose pas s'éloigner une minute de son mentor. 
D'ailleurs toutes ces préférences exclusives sont 
importunes et ne constituent pas la véritable amitié ; 
ce ne sont pdint ces petites démonstrations qui la 
fortifient : il faut laisser les caresses et ces manières 
aux femmelettes. La confiance, l'estime, les procédés 
soutenus, l'inviolable fidélité, voilà ce qui nourrit 
l'amitié. Enfin je ne trouve rien de plus puéril, 
de moins fait pour un homme, que cette manière 
d'iômer que vous avez continuellement avec moi, 
et qui fait que vous n'écoutez et ne regardez que 
moi ; que vous avez une tristesse invincible quand 
vous ne pouvez vous placer en voiture à côté de 
moi, ete. etc^ Vous n'imaginez pas à quel point 
ces manières vous rendent maussade pour les autres ; 
vous devez être certain que je vous aime dans tous 
les momens de ma vie, mais si vous avez envie de 
me plaire, soyez aimable pour tout le monde. 



DE MADAME DB OBNUS. 235 

DÉSINTÉ&BSSBBCBNT DB M. LE DUC DB CHARTBBS. 

M. LE DUC DE Chartres m'a écrit ce matin la 
lettre la plus touchante; en voici quelques traits» 
copiés littéralement d'après cette lettre que je 
conserverai toute ma vie^ comme une chose très- 
précieuse à mon cœur: ^^ Je me priverai de mes 
menus plaisirs jusqu'à la fin de mon éducation^ 
c'est-à-dire jtcsqu'au premier avril 1790, et J'en 
consacrerai Fargent à la bienfaisance. Tous les 
premiers du mois nous en déciderons V emploi : Je 
vous prie d'en recevoir ma parole d'hœmeur laplu^ 
sa.crée. Je préférer ois que ceci ne fût que de vous 
à moi; mais vous savez bien que tous mes secrets 
sont et seront toujours les vôtres^ 

Puisque vous m'en laissez la liberté, il est juste 
que j'écrive ceci sur ce journal où j'écris Scrupuleu- 
sement toutes VQS fautes. Il est juste que j'offre 
un' tel exemple. Quand vous faites mal, je vous 
blâme sans aucun ménagement 3 quand vous faites 
bien, je vous loue sans tournure : je vous dis, en 
toute chose, l'exacte et simple vérité. Je dirai donc 
à M. le duc de Chartres que, depuis un an surtout, 
son caractère a prodigieusement gagné : il étoit né 
bon ; mais il devient éclairé et vertueux. Il n'a rien 
de la frivolité de son âge ; il dédaigne sincèrement 
les puérilités qui occupent tant de jeunes gens \ les 



236 MÉMOIRS8 

airs, la parure, les bijoux, les colifichets de tout 
g^ire, la fureur de suivre le premier les modes nou- 
velles, etc. Il n'a aucun attachement à Targent, il 
est désintéressé, méprise le faste, et il est par coii-r 
séquent très-noble ; enfin il a un excellent cœur, 
qualité qui vous. est commune à tous, et qui peut, 
avec de la réflexion, produire toutes les autres. M. 
le duc de Montpensier est moins exempt de fantaisies 
et de frivolités, il est moins doux, moins facile 
à vivre, mais il est plus jeune ; il a un penchant 
et une admiration naturelle pour tout ce qui est hon- 
nête, et un fond de droiture et d'équité qui le carac- 
térisent particulièrement. Il a beaucoup de déli- 
catesse dans les sentimens, et son imagination est 
très-vive. Ce qui lui manque surtout, c'est de . 
savoir modérer et bien diriger son amour-propre ; il 
le porte quelquefois siur des minuties, ce qui rétrécit 
Tâme et l'esprit : quand il se corrigera de ce défaut, 
il acquerra toutes les qualités qui lui manquent ; il 
ne sera plus susceptible ; il ne s'occupera plus d'un 
gilet ou d'un habit; il ne se moquera plus de mille 
puérilités qui sont en elles-mêmes fbrt indifférentes. 
Au reste, tout ceci n'est relatif qu'au passé ; car je 
n'ai pas le moindre reproche à lui faire sur son ca- 
ractère et sa conduite depuis l'institution des prix. 

Je dois aussi rendre compte, rapidement, de Tétat 
de mon cœur et de mon esprit dui'ant cette suite 



DS MADAAiS DH GBNLIS. 23/ 

d^annéea. J^ai dit que ces années furent heureuses : 
elles le furent de fait, jusqu'à l'époque oîk je perdis 
ma Me, ma mère et madame de Puisieux, ce qui 
ne fut que vers la fin de Téducation ; mids je n'ai 
point senti ce bonheur comme je l'aurois dû. J'ai 
toujours voulu être aimée des gens avec lesquels 
j'ai vécu, la haine de loin ne me fait rien du tout; 
je la supporte bien différemment de près. J'étois 
chérie de tous mes élèves, mais sans cesse, tourmen- 
tée par les jalousies, les faussetés et les tracasseries 
de M. l'abbé Guyot, et par les inconséquences, 
la foiblesse et l'ingratitude de M. Lebrun. Il n'y a 
rien que je n'aie fait en patience, en douceur, en 
générosité, pour les rendre mes amis, mais toujours 
en vain. En outre j'avois sujet d'être mécontente* 
de quelques-uns de mes amis; depuis que j'étois 
auteur, je ne trouvois plus en eux la même confiance, 
ils me supposoient des prétentions et un amour-pro- 
pre que je n'avois pas, et ils se plaisoient sans cesse 
à me contredire : ils affectoient de croire que je 
n'avois de bon sens et de l'esprit qu'une plume 
à la main, ou en, parlant d'éducation et de littérature, 
que sur tout le reste j'étois à peu près inepte ; ainsi 
l'on se moquoit de mes avis, et on trouvoit un grand 
plaisir à faire tout le contraire de ce que je conseil- 
lois; j'ai dépeint toutes ces choses d'après nature, 
dans ma nouvelle intitulée: la Femme Auteur. 
Une femme, dans cette carrière, doit s'attendre 



238 MBMOiaBS 

en e£kt à beaucoup plus d'injustice qu'un homme ; 
mais les hommes mâmes doivent en éprouver beau- 
coup dans la société. Lorsque dans le grand monde^ 
on est absolument forcé de reccmnoltre à quelqu'un 
un genre de supériorité, on ne manque guère en 
général de s'en arroger d'autres, quelques frivoles 
qu'ils puissent être; c'est pourquoi on répète sans cesse 
sur les hommes d'un esprit supérieur ces lieux 
communs : sortez-les de leur art, de leur talent, de 
leur écritoire, ils ne sont bons à rien. Cette petite 
satisfaction des gens médiocres et des sots est ab- 
surde, car l'homme qui peut faire un ouvrage de 
génie, seroit fort en état, en le voulant, de donner un 
bon conseil dans le commerce de la vie, ou sxa les 
détails d'un ménage. 

Je fus, dans ce temps, l'objet de folies qui 
m'excédèrent. L'abbé Mariotini, comme je l'ai 
dit, donnoit tous les jours, après le dîner, une 
leçon d'italien à mes élèves ; un jour à Saint-Leu, 
au lieu de les suivre après la leçon, il resta seul 
avec moi. Suivant ma coutume j'écrivois, il 
s'approche de ma table. Je lui demande ce qu'il 
veut; et sans nulle préparation, il se jette à mes 
genopx, et me &it la déclaration d'amour la plus 
formelle et la plus ridicule. Dans ce moment, 
le vannier avec lequel je faisois des paniers entre, 
et le voit dans cette situation ; il sortit préci- 
pitamment; et tout le monde, dans la maison, sut 



J>B MADAME ]>B GENLIS. 239 

cette aventure. Je lui écrivis le jour même, pour 
lui dire que je le priois de demander sa démission ; 
c'étoit la manière la plus honnête de le renvoyer. 
Il me répondit, en italien, une lettre remplie 
d'extravagances, d'amour et de menaces. Il se mit 
au Ut, en se disant fort malade. Il eut en effet la 
fièvre et la jaunisse, il resta dans sa chambre trois 
semaines, au bout desquelles, sur la fin d'oc- 
tobre, nous' retournâmes à Paris. Alors, sans 
parler de sa folie, il fit à M. le nonce de telles 
plaintes de la manière dont je l'avois traité, que cet 
ambassadeur, M. Doria, m'écrivit pour m'en faire 
des reproches. Je le fis prier de vouloir bien 
m'accorder un moment d'audience, il vint à Belle- 
Chasse. Je lui contai la chose, je lui montrai la 
prepiière lettre de l'abbé Mariotini, et cinq ou 
six autres du même genre qu'il m'avoit écrites depuis j^ 
le nonce fut confondu de cet excès d'emporte- 
ment et d'impudence. Il me dit qu'il alloit ren- 
voyer cet extravagant en Italie. J'en fus ainsi 
débarrassée; mais cette histoire me força d'écrire 
ime quantité de lettres, d'en lire, d'avoir une 
infinité d'ennuyeuses explications, de chercher un 
auti!e maître d'italien; enfin de perdre un temps 
énorme, chose qui m'a toujours désolée. 

Au lieu de retourner en Italie, l'abbé Mariotini 
passa en Angleterre; il y fit un libelle contre moi, 
intitulé la Comtesse de Genlis dévoilée, avec la 



240 MéMOIHBS 

tradaction anglaise en regard. Il n'attaquoit point 
ma réputation dans cet écrit ridicule^ qui étoit 
uniquement rempli de déclamations véhémenteis 
contre mon caractère impérieux et furibond. Il 
revint depuis en France, il y tomba dans la misère^ 
et il mourut aux Incurables, deux ans avant mon 
retour à Paris. 

Je ne fus pas heureuse en maître d'italien, il me 
fut impossible d'en trouver un ecclésiastique* Il 
me fallut deux personnes pour remplacer Tabbé 
Mariotini ; je pris pour aumônier M. Tabbé Famîn^ 
ecclésiastique estimable, et d'une très-agréable 
société; et pour maître d'italien, M. de la R***, 
qui me fut vivement recommandé. J'en fus très* 
contente pendant deux ou trois ans. Au bout de ce 
temps, étant à Saint-Leu, un ' soir, après la leçon 
des princes, il resta dans ma chambre ; et au bout 
de quelques minutes, il vint se jeter à mes pieds, 
en fondant eh larmes. Cette action me rappela si 
vivement l'abbé Mariotini, que je restai pétrifiée. 
Mais M. de la R*^* me causa un autre genre de 
surprise. Il me dit que, dévoré de remords, il 
vouloit m'ouvrir son cœur, et qu'il étoit le plus 
grand des scélérats; ce qui me fit une peur épou- 
vantable. Je le questionnai en frémissant; et il 
m'avoua, avec des sanglots véritablement convukifs, 
qu'il étoit un moine apostat. 11 avoit chez lui une 
femme qui passoit pour être la sienne, et qui portoit 



BB MADAMB DB 6BNLIS. 241. 

«on nom. lime demandoit d'intercéder auprès de 
M. le, nonce, pour obtenir sa réconciliation avec 
Téglise, 8e soumettant d'avance à la pénitence 
qui lui seroit imposée* Je fis ce qu'il souhaitoit; 
M. le nonce eut la bonté de fwe, à cet égard, ce 
qu'on pouvoit raisonnablement désirer. M. de la 
R*** retourna sur-le-champ en Italie, pour aller se 
remettre dans son couvent auprès de Naples. 

M. Mérjrs, que j'aimois pour son beau talent, 
et pour son amabilité particulière, eut la même folie 
que l'abbé Mariotini ; mais du moins, en le disant 
aux autres, il ne me la> déclara jamais j elle me causa 
beaucoup de gêne, mais j'eus l'air de l'ignorer, et je 
tolérai son humeur continuelle et ses susceptibilités. 
J'ignorois qu'il passoit une partie des nuits dans mon 
grand corridor, où je ne pouvois entendre marcher, 
parce qu'il y avoit un tapis. Ma chambre avôit trois 
portes ; l'une donnoit à droite, dans celle de Made- 
moiselle ; l'autre à gauche, dans celle de Paméla ; et 
la troisième dans le corridor, J'avois fait con- 
damner celle-là, et, en outre, pour ôter le bruit, j'a- 
vois fait mettre une porte battante et rembourrée dû 
côté du corridor. M. Mérys se mettoit entre ces 
deux portes pour écouter ce qu'il pouvoit entendre 
dans ma chambre quand tout lé monde étoit couché. 
Communément je jouois de la guitare pendant une 
demi-heure, ensuite je parlois tout haut, et toute 
seule, suivant ma très-ancienne coutume. Je compo-' 

TOME III. 11 



242 MÉMOIRES 

sois des espèces de petits romans, que je mettoîs en 
conversaiioiis 5 et, comme j'avois le talent de prendre 

m 

toutes sortes de v(ûx différentes, je Temployois quand 
je foisoîs parkr mes personnages imaginaires, ce qui 
donnoit à mes scènes et à mon oreille une illusion ra-* 
vissante» M. Mérys, derrière la porte battante, qui 
ne perdoit pas un seul mot de ces dialogues, les prit 
pour une réalité; et la chose lui parut si extraordi- 
naire, qu'il lui £ut impossible de ne pas la confier à 
deuK ou trois personnes. De confidence en confia' 
dence, le bruit se répandit que je donnois asile, et 
que je cachois à Saint-Leu une jeune personne que 
ses parens vouloient forcer à épouser un monstre, dont 
elle m'ayoit conté les choses les plus étranges et les 
plus épouvantables. On ne pouvoit comprendre dans 
quel endroit il m'étoit possible de la cacher dans le 
château ; on s'épùisoit vainement en conjectures ptnu: 
le deviner ; mais on s'accordoît à dire qu'il étmt 
certain que toutes les nuits j 'a vois des entretiens avec 
elle jusqu'à trois heures, du matin. Cette singulière 
histoire circula dans le monde, et parvint jusqu'à M^ 
le duc d'Orléans, qui vint exprès à Sàint-Leu pour 
m'en parler : j'éclatai de rire, et je n'eus pas de peine 
à le dissuader. On trouvera sans doute que ces en^ 
tretiens imiaginaîres étaient une véritable iblie 9 je 
l'avouerai moi-même, mais en même temps je puis 
assurer qu'ils m^ont procuré les pli» beaux momens 
de ma vîe et les plus grandes consolations ; ils étoient 



D£ MADAME DB GSNLIS. 243 

pour moi d'une illusion si pai&ite, quils valaient la 
réalité. Je me créois ainsi des amis dont je n'étois 
jamAiiB mécontente, et qui me dédomma^oient des 
mjustices et de l'inipratitude. Ceux-^là m'ont auivie 
partout ; et n'aypat pu trouver un bonheur réel, j'ai 
su du moins emplayc^ la vivacité de mon imagination 
à m'en fermer un idéal; mais ce bonheur ne fut ja- 
msia parfait, et ne pouvoit l'être* Cet usage d'une 
imagination si flexible e\; si mobile, ne fiit point cou- 
paUe» il fut mal dirigé ; il auroit fallu consacrer en- 
tièrement à la religion cette faculté, sans y mêler de» 
Ulusions romanesques et terrestres : au lieu de rêver, 
îl falloit méditer, et j'aurois alors reçu du ciel toute^g 
les lumières, et toutes les consolations qui m'étoiçnt 
si nécessaires. 

Plusieurs années avant la révolution, je repoussai 
un honneur que l'on vouloit me faire, dont je me 
trouvois tout-à-fait indigne. M. le marquis de 
Villette fit, dans son château de Femey, une espèce 
de temple, construit pour renfermer le cœur de M. 
de Voltaire; il imagina d'en décorer l'intérieur des 
portraits gravés des personnages célèbres, hommes et 
femmes, que M. de Vdtaire avoit honorés de son 
amitié : en conséquence il envoya un dessinateur chez 
toutes ces personnes, pour prendre leurs profils d'après 
nature. M. de Villette m'envoya ce dessinateur, 
avec une lettre extrêmement flatteuse, dans laquelle 
il m'annonçok ,qu'Jil m'avoît réservé une place dam 

11* 



244' MÉMOIAE8 

h cœur de M* de Voltaire^ On imagine bien que' 

jjç ne donnû point de séance; je fis une réponse 

pleine de modeêtie^ dans laquelle je reconnoissois 

huffiblement qne jen'avois aucun droit qui pût me 

faire prétendre à cette faveur. M. de Villette me 

trouva fort ridicule; il se plaignit de ma lettre^ je me 

moquai de la sienne ;'et je n'ai jamais conçu comment 

il avoit pu faire une telle proposition à une personne 

dont leiB principes étoient déjà si connus. 11 est vrai^ 

que je n'avois pas encore publié Adèle et Théodore; 

mais le Théâtre d'éducatiœij donné tout entier, fai- 

soit assez connoître mes opinions et mes principes 

religieux. 

On ne manqua pas de mettre dans le coeur àe M» 

de Voltaire madame Dubocage,* pour laquelle M. de 

Voltaire a fait tant de vers à sa louange, entre autres 

ceux-ci, sur sa mauvaise traduction du Paradis per^ 
du: 

Milton, dont tous suivez les traces^ 
Vous prête ses traiifl|KMrts diTÛp : 
Eve est la mère des humaiosy 
Et vous êtes celle des Grâces. 

Comment n^eùt^elle pas séduit 
La raison la plus indomptable?' 

* Toute la (gloire contemporaine de madame Dubocage s'est 
éclipsée. Personne ne lit plus ses vers, toute sa renommée se 
fonde, non sur ses ouvrages, mais sur les ouvrages qui parlent 
dVlle. Née en 1710, morte en ISOS^Abit 49 rSdiitur.) 



DE MÀDAMB DB GBNJLIS, 245 

Vévm lui dMiDes tout Totre esprit, 
Adam étoit bien pardonnable. 

Sa &ute a perdu TuniTers ; 
Elle ne doit plus nous déplaire. 
Et son erreur nous devient chère, 
Dès que nous lui devons vos yen. 



£tc,etc, 



Tels étoient les éloges de M. de«Vôltaire, dès qu'on 
étoit prosterné devant lui et devant la philosophie. 
Et c'est à peu près dans ce temps qu'il écrivoit à 
madame du Châtelet: Rousseau est retourné à 
Bruxelles, faire de mauvaises odes.* 

* En revoyant ce volume, fait, il y a long4emp8, pour le livrer à 
rimpression, les vers de Voltaire pour madame Dubocageme rappel- 
lent ane anecdote piquante, du moins par le contraste, et que Je trouve 
dans les Mémoires de M. Grimm, rendant compte de la réception que 
lit M: de Voltaire à madame Dubocage, aux D4Uoe$» Je yaiscopier lit - 
téralement cet article, c*est M. Grimm qut parle: ^ Je me trouvai â 
** cette fête, et je pourrois en donner des détails, que Pbérolne du jour 
** a elle-même ignorés. M. de Voltaire se tourmenta, toute la journée, 
** à faire un quatrain pour elle, et n*en put jamais venir â bout. Le 
^ dieu des verB,prévoyantrnsageqn*il vouloitfiiire de sestalens, s'étoit 
<< retiré de lui. Le souper arrive^ pc^t de vers. Le chantre de Henri 
^ IV, dans son désespoir, se fait apporter des lauriers, en fait une 
« couronne ; qu'il pose sur la tête de la pauvre Cotomhiade^ en lui 
** faisant les cornes de l'antre main, et tirant sa langue d'une aune, 
** aux yeux de vingt personnes qui étoient à table. Et mol, qui croîs 
<< religieusement à l'hosintalité, et qui la soati«w d'institution divine, 
** j*étois assez fâché de voir le premier poète de la Fhince la violer 
^ envers une bonne femme qui prenoit tontes ses plaisanteries an 
» pied de la lettre.**<--(2Vofe de V Auteur,) 



246 MÉMoniES 

Quelques années avant la révolntion, j'eus beau- 
^noup de rapports avec troîs hommes de lettres célè- 
bres. Quand le vieux duc d'Orléans mourut, j'ap- 
prouvai sincèrement le prince son fils, qui se déter- 
mina à faire une action qui a été justement louée. 
Son père faisoit des pensions à quelques savans, 
chaque pension étoit de six cents francs | M. le duc 
d'Orléans déclara, de lui-même^ qu'il les continue- 
roit ; mais je l'engagai à donner, de plus, lés mêmes 
pensions à un même nombre de gens de lettres : alors 
il me chargea de lui désigner ceux auxqûelsje croyois 
le plus de talens» Je lui nommai sur-le-champ MM. 
de La Harpe et Marmontel, devenus mes ennemis ; 
je lui indiquai ensuite M. Palissot,* que je ne t;on- 
noissois pas du tout, mais qui avoit un mérite à mes 
yeux, celui d'être anti-philosophe ; M. Gaillard, et M. 
Bernardin de Saiht-Pierre, qui venoit de domier son 
bel ouvrage, intitulé, les Etudes de la nature. M. le 
duc, d'Orléans me chargea d'annoncer à ces mes- 
sieurs, avec les formes les plus convenables pour eux, 
cette décision | ce que je fis, et ce qui fut très-bien 
reçu. J'avois été enchantée des Études de la nature ; 
je le témoignai à M. de Bufibn^ que je n'ai jamais 

• Pafifisot ayoit £lé reça maître ès-arts à douze ans, bachelier 
de théologie à seize 3 il étoit à dix-neuf ans, marié, père et au- 
teor de deux tragédies j à quatre-vingts son esprit ètoit encore 
plein de feu, et sa conyersation vive et animée. Né en 1730, mort 
en 1814.— {iVole de VEditeur.) 



DB MADAMB DE 6ENLIS. 347 

trouvé injuste que pour cet ouvrage^ ce qui ne m'dta 
pas mon opinion. M. de Saint-Pierre étoit alors dans 
là plus grande pauvreté; cette pension lui fit un 
plaisir inexprimable^ et il m'écrivit pour me témoi- 
gner la plus vive reconnoissance. J e savois qu'il avoit 
un petit jardin ; et je lui envoyai, de la part de mes 
élèves, six beaux orangers, et une trentaine de pots de 
fleurs, et je menai M. le duc de Chartres et ses 
frères lai faire une visite. Alors il vînt à Belle-Chasse , 
et, de ce moment, il montra pour moi l'attachement 
le plus tendis; ce qui dura six mois, avec la même vi- 
vacité ; mais, malheureusement, au bout de ce temps, 
M. de SiUerjr, qui l-aimoit beaucoup, lui fit une plai- 
santerie en contre-vérité, que M. de Saint-Pierre prit 
au sérieux. M. de Sillery crut qu'il badinoit, et con- 
tinua sur le même ton ; mais, à son grand étonne- 
mènt, cette conversation, qui étoit pour M. de Saint- 
Pierre une véritable dispute, finit par une scène 
inouïe. M. de Saint-Herre, furieux, se leva, en 
disant qu'il ne reviendroit jamais chez moi. M. de 
SUlerjr courut après lui, le rappela vainement ; M. 
dé Saint-Pierre s'en alla outré de colère. Je n'i^ 
voia été pour rien dans cette scène ; je m'étois bien 
aperçue que M. de Saint-Pierre avoit pris tout de 
travers la plus aimable plaisanterie, et même la plus 
obligeante, puisqu'elle étoit évidemment une contre- 
vérité. J'avois inutilement fait des signes, et tâché 
d'interrompre ce petit dialogue. J'écrivis à M. de 



248 MiMoiass 

Stdnt-Pieite^ pour lui expliquer la chose : il me ré - 
pondit sèchement que M. de Sillery Tavoit inmlté de 
la manière la plus brutale, et qu'il ne me reverroit 
jamais ; ce qui étoit fort injuste, même dans sa ridi- 
cule opinion, puisque peràonnellement je n'avois 
aucune part à son mécontentement; Je lui Répli- 
quai avec douceur et beaucoup d'amitié; rien ne 
put le calmer ; et, en etkty il ne revint plus chez moi. 
Un tel procédé m'ôta toute espèce de regret; je n'td 
jamais connu d'homme de lettres moins fait pour la 
société et moins aimable. Rousseau étoit suscep- 
tible, mais au moins il connoissoit le monde; il étoit 
incapable de se fâcher d'une manière aussi stupide, 
et il avoit un agrément infini dans la conversation, 
chose dont M. de Saint-Pierre étoit tout-à-fait dé- 
pourvu. Par la suite, quand je suis revenue d'Alle- 
magne en France, je Fai rencontré, quelques années 
après, chez une de mes amies, et il me demanda à 
venir me voir. Je ne m'en souciois nullement; et 
je lui répondis que je vivois dans une solitude absolue, 
et que je ne recevois personne ; il insista, mais inu- 
tilement. Outre sa conduite avec moi, je lyi savois 
surtout mauvais gré de celle qu'il avoit eue dans la 
révolution. U n'a participé à aucune cruauté ; mais, 
pour un homme qui avoit toujours montré des prin- 
cipes religieux, il s'est conduit très-lâchement, en 
acceptant, sous Robespierre, une phice de professeur 
de l'instruction publique, puisque la religion étoit 



DB MABAM» DH GKNUSv 249 

absolument bannie de l'édacation et de rinstruction. 
Le meilleulr ouvrage de M. de Saint-Pierre est ks 
Etudes de la- tuUure. Son petit roman de Paul çt 
' Pirginie est rempli de détails ^ charmans, mais on y 
trouve des scènes très-foibles : et il en, est une qui 
^est à la fois fausse et grossière^ celle où l'inno- 
cente et pure Virginie seul^ en se levant un matin^ * 
se trouve tellement em^&raf^^ des feux de Va-- 
mouTy que, pour conserver sa pureté, elle s'inonde 
d'eau froide. ^ Les regrets de Paul, après sa mort, 
manquent tout-à-Mt d'énergie et de vérité. La 
Chaumière indienne, du même auteur, n'est pas 
un bon ouvrage; je crois que c'est le seul d'un 
style du genre gracieux, dans lequel on ait mis le 
mot croupion* L'auteur dit que les canards, 
en volant, rasoient les eaux avec leurs croupions. 
Les autres gens . de lettres avec lesquels je fis con- 
noissance, à la mort du vieux duc d'Orléans, 
furent M. Palissot, auquel, outre la pension de M. 
le duc d'Orléans, j'en avois fait avoir une de M. 
de Calonne ; je me brouillai même pour cela avec ce 
ministre, parce qu'après m'en, avoir promis une 
par écrit de deux, mille francs, ce que j^avois annoncé 
à M* Palissot, il voulut ensuite ne la donner que de 
mille ; ce qui me , mit tellement en colère, que 
j'écrivis à. M. de Calonne, que, .s'il ne tenoit pa& 
sa promesse, je ferois imprimer sa lettre. M. de 
Calonne donna la pension de deux mille francs, mais 

11** 






V 



250 MBMOIBBS 

-devint mon ennemi. Je ne vis M. Pâlissot qu'sq^rès 
avoir fdit tontes ces choses: il m'avoit écrit des 
lettres remplies d'éloges passionnés qui ne m'avoient 
pas plu, parce qu'il me parut peu délicat de me louer 
ainsi, quand je soUicitois une pension pour lui* 
Enfin, il vint pour me remercier; je le trouvai 
aimable et causant bien 9 il avoit déjà cinquante-huit 
ans ; il m'amusa beaucoup, en me contant une infinité 
d*anecdotes scandaleuses contre les philosophes. 
Il fit un très-grand éloge de mes ouvrages dans un 
livre qu'il publia dans ce temps ; et, depuis, quand 
j'ai été proscrite, et qu'il resta en France, il publia 
une nouvelle édition de son ouvrage, dans laquelle il 
rétracta tous les éloges qu'il m'avoit prodigués, en 
disant dans cet article qu'il n'avoit loué ainsi 
mes tàlens que par reconnoissancey parce qu'alors 
je lui avois rendu de jgrands services. 

Je ne crois pas que jamais la bassesse et l!in- 
gratitude {dent osé se montrer aussi naïvement. 
Quand je rentrai en France, je le trouvid au nombre 
de mes plus ardens ennemis ; ensuite, comme je l'ai 
dit, il eut le désir de renouer avec moi. Dans le 
temps de notre liaison, il protégeoit un jeune poëte 
très-inconnu alors, c'étoit M. Chénier. Palissot me 
demanda de me le présenter, pour entendre la 
lecture d'une tragédie qu'il venoit de finir, j'y con- 
sentis. Cette pièce intitulée Azéniirey et pillée 
de cinq ou six autres tragédies, surtout de Zàirc, 



DB MADAMJC DB GKNLIS. 251 

étoit détestable ; je tâchai inutilement de le détourner 
de la faire jouer. PalisBOt latrouroit admirable^ et son 
avis prévalut. M. Chénier voulut d'abord la fidre jouer 
à Fontainebleau, oii étoit la cour: il me demanda d'ob- 
tenir cette grâce de M. leducd'Âumont, premier gen<p 
tilhomme delachambre, dequi cela dépendoit. J'écri- 
vis à M. le duc d'Aumont^ qui me fit une réponse très* 
polie, dans laquelle il demandoit qu'on lui confiât 
la pièce pour la lire : ce qui d^ut beaucoup a 
M. Çhénier^ qui me dit qu'il étoit impossible qu'un 
premier gentilhomme de la chambre pût avoir en 
littérature le sens commun. Cependant il envoya 
son manuscrit à M. le duc d'Aumont, avec une 
lettre remplie d'ék^s sur son esprit et sur son goût, 
M. le duc d' Aumont, après avoir lu cette tragédie, 
me la renvoya, en m'écrivant qu'il croyoit im» 
possible qu'elle réussît; que cependant, si je per-» 
sistois dans ma sollicitation, il la feroit jouer k 
Fontainebleau, mais qu'il me conjuroit de la relire 
avec attention, et qu'il osait croire que je serois de 
son avis. Je ne pus me dispenser de montrer cette 
lettre à M. Chénier; sa fureur fut inexprimable, 
il débita un torrent d'injures contre M. le duc 
d'Aumont, sur les gentilshommes de la chambre, 
et en général sur les grands seigneurs de la cour; 
c'est pourquoi, au commencement de la révolution, 
il fit paroltre un pamphlet, dans lequel il disôit, 
en propres termes, que tous les seigneurs de 



262 uéMoiRBS 

la cour ëtoient des valets^ et les dames des servantes. 
C^endaht M. le duc d'Aùmont avoit fort bien 
jugé : à ma sollicitation réitérée, il fit jouer Azéndrej 
qui n'alla pas jusqu'à la fin. M. Chénier et AL 

« 

Palissot dirent qu'ils en étoieht charmés, parce 
que cela prouvait qu'elle étoit bonne, et que cette 
injustice de la <;our la feroit applaudir davantage 
à Paris. ' En génénd, cela étoit vnd; msds la 
pièce étoit si mauvaise que, pour cette fois, le 
public fut de l'avis de la cour<; elle fut sifiSée à 
Paris, et ne reparut plus. M. Chénier me lut 
aussi une petite comédie intitulée le Page^y que 
M, Palissot, avec ses préventions ordinaires pour 
M* Chénier, appeloit unpeHt diamant ; je la trouvai 
ce qu'elle étoit, une platitude de mauvais goût. 
Je n'exprimai pas mon jugement en de tels termes, 
mais je dis nettement que je ne l'aimbis pas. M. 
Chénier me soutint que c'étoit parce qu'il lisoit 
mal, et il ajouta que le talent de mademoiselle 
Contât la feroit aller aux nues ; malgré toutes les 
grâces de cette actrice, le petit diamant^ qui n'avoit 
pas V éclat du verre] en eut la/ragilité: il se brisa, 
sans retour, à la première représentation, et on 

• Les biographe» de M. J. Chénier, floit par ignoiaiicey loft 
par obligeance^ n*ont point parlé de cette comédie. On mit que 
Chénier, filsd*un consul général de France, dans le Levant, étoK 
né à Constanthiople, et qu'il est mort d Paris, d'une maladie de 
langueur, «n isil, àPâge deqttarante-septana^lVoftf fit ffilj 



J>B MADAMB Blft 6SNU8* 253 

n'en entendit plus parler. Ce fâcheux début dan* 
la carrière littéraire ne diminua rien de Farrogance 
de M. Chénier, mais il augmenta beaucoup sa 
morosité naturelle; cependant il étoit toujours très- 
gracieux pour moi. Il fit des couplets très-galahs 
pour ma féte^ et à un petit spectacle de cette féte^ 
placé auprès de moi, et me parlant tout bas, sa 
gidanterie devint de si mauvab ton, et les ex- 
pressions de ce qu'il appèloit son admiration paS" 
sionnée si impertinente, que je fus obligée de la 
réprimer, par tout le dédain qu'on peut montrer. 
Furieux, il me fit cette réponse, à laquelle je ne 
change rien : '^ Vous avez raison^ je ne suis ni un 
grand seigneur^ ni un duc.'' En effet, lui répii- 
quai*je, il n'y en a point d'assez mal élevés, pour 
s'exprimer avec si peu de délicateâse, et je lui 
tournai le dos. De ce moment, il mé jura une 
haine éternelle, mais il la dissimula jusqu'à la 
révolution : il continua à venir chez moi, j'eus 
l'air d'avoir parfaitement oublié la petite scène 
dont je viens de rendre compte. 

Lorsqu'au commencement de la révolution il 
fit paroltre le pamphlet dont j'û cité une phrase, 
et qui étoit d'un bout à l'autre grossièrement 
insultant pour la noblesse, je lui fis fermer nia 
porte; il revint trois fois, mais sans entrer, et je 
ne l'ai pas revu depuis. Quand il donna mn 
Charles IX, je fus très-curieuse de voir cette pièce. 



254 MÉMOIEES 

dans laquelle il a si indignement calomnie lès 
personnages historiques^ entre autres le cardinal 
de Lorraine^ qui fait jurer sur la sainte hostie que 
l'on commettra les assassinats qu'il ordonne ! Ce 
crime extravagant, de Tinvention de M. Chénier^ 
ôttout le succès delà pièce. Il est permis dans 
les tragédies, les poèmes et les romans, d'embellir 
les personnages historiques que Ton met en scène, 
mais il ne Test pas de leur attribuer des^ forfaits 
qu'ils n'ont pas commis. Calomnier leiir mémoire 
est un crime plus lâche encore que celui de profaner 
leurs tqmbes. Je menai mes élèves à la première 
représentation de cette pièce ; comme ce n'étoit 
pas le jour de notre loge, j'en avois loué une qui 
étoit fort en vue^ à la scène exécrable du seraient 
je me levai et j'emmenai mes élèves : cette action 
ne pouvoit manquer d'être fort remarquée ; on en 
parla beaucoup, elle mit le comble à la haine 
envenimée que me portoit M. Chéniér, et qu'il a 
conservé^ dans toute son énergie*. 

Il a eu le tort beaucoup plus grand de laisser 
périr son malheureux frère qu'il auroit pu sauver, en 
employant tout son crédit durant le règne de la ter- 
reur. On a même dit généralement qu'il avoit par- 
ticipé à sa condamnation, ce que je ne puis croire ; 
mais cette odieuse imputation fut accréditée par son 
silence dans ce temps, car il auroit pu alors sans dan- 

* Jasqu^à sa mort. — (A^o/c de V Auteur. J 



DE MADAMB DB «BNLIS. 2â& 

ger s'en justifier luuitenient. Cette horrible exagé- 
ration d'une mauvaise action donna lieu à une anec- 
dote très- vraie et très-curieuse. La célèbre actrice, 
mademoiselle Dumesnil,*e2dstoit encore à cette épo- 
que, mais elle étoit très- vieille et très-infirme ; M. 
Chénier ne Tavoit jamais vue, et sans se faire annon- 
cer, il se rendit un matin chez elle ; il la trouva dans 
son Ut, et si sonffirante, qu'elle ne répondit rien à 
tout ce qu'il lui dit d'obligeant; cependant M. Ché- 
nier la conjura de lui dire uniquement un vers, un 
seul vers de tragédie, afin, ajout»-t-il, qu'il pût se 
vanter de l'avoir entendu déclamer, et mademoiselle 
Dumesnil, fiaisant un effort sur eUe-même, lui adressa 
ce vers de l'un de ses plus beaux rôles : 



" Approchez-voaB, Néron, et prenez votre place. 



M 



Je fis aussi connoissance' à Belle-Chasse avec l'au- 
teur d'pn ouvrage qui, sans être bon, étoit agréable 
dans son genre, et dont l'onction me plut : il est in- 
titulé les Délices de la Religion. L'auteur avoit un 
nom ridicule, il s'appeloit Tabbé Lamourettè; il a 
joiié depuis dans la révolution un très-mauvais rôle, 
eu acceptant un évéché après les censures du pape. 
Comme ensuite il ne voulut pas renoncer à la religion, 

P MademoiBelle Dumesnil, née à Paris en 1713, est morte à Boa- 
logne-sur-Mer, en 1803. Elle étoit retirée da théâtre depuis près 
^'unàemUMèele.'^Nete de V Editeur) . , 



256 MiMOlÀBS 

i] fut guillotine; et mourut dans de grands sentimens 
de piété,* 

Enfin^ ce ne fut qu'à Belle-Chasse que j'eus des 
liaisons avec madame Necker ; et, avant la révolution, 
elle me prévint, m'écrivit les lettres les plus obli- 
geantes, et vint me voir : elle m'amena sa fille, qui 
n'étoit point encore mariée; et qui avoit seize ans. 
Cette jeune personne n'étoit pas jolie^ mais elle étôit 
très-animée et parloit beaucoup trop, mais avec 
esprit. Je me souviens que je fis une lecture à ma- 
dame Necker d'une de mes pièces du ŒTiédtre des 
jeunes personnes, celle qui a pour titre 2!éHe ou 
V Ingénue, que je n'avois point encore fait imprimer, 
dont la traduction anglaise a été depuis jouée très- 
souvent à Londres, et dont M. de Tressan fit un ro- 
man qu'il me dédia.* Je lus donc cette pièce à 

* L*abbé JLaoiourette,de ]a coDfprégation des lazaristes, étoit, ayaiit 
la révolutioD, grand-Ticairede Tôvêque d*Arras. Il avoit été profe»- 
seor et ensuite supérieur du séminaire de Toul. On croit qu'il est 
Tantenr du Projet éPadrene au PeupUffimçoiiy présenté par Mira» 
beau à TAssemblée constituante. Xm DéUeeê fit la ReUgUm^ on it 
Pouvoir de la JUUgionpour noue remdre heureux^ parut en 1789. 
L'auteur de cet ouvrage en avoit déjà publié deux autres, le premier 
întijtnlé, Pensées sur la philanpkie de PincréduMéj on Ré/leximu 
sur VespriÉ et le deetein des philosophes de ce siède; le second. 
Pensées sur la philosophie de la foi. Le but de Lamourette étoit 
de prouver qu'il y a une analogie parfaite entre le système du cfaris. 
tianisme et les idées naturelles. Né en 1742, mort sur l'échafand 
en 1794.— (:yo#« sh V Éditeur) 

• Le comte de Tressan, parent de M. de Genlis, étoit égaleiBent 



PS MADAMB DB GBNLIS. 257 

madame Necker^ sa fille étoit en tiers avec nous. Je 
ne puis exprimer l'enthousiasme et les démonstrations 

distingraé comme miBtaire,- comme nvant et comme Uttéiiitear, aaMi 
fuUl reçu à l'Académie des sciences et à l'Académie française. Sea 
romans de chevalerie : PeHt Jehan de SaMré, les Troie Cauêineê» 
etc , obtinrent une grande vog^ue. 11 eut aussi le talent de la poésie 5 
sa charmante Epitre à Faàdùm (si ridiculement imitée, et pillée, 
depuis, par M, de Rivarol} eut beaucoup de succès. On a retenu de 
lui plusieurs chansons satiriques qui ne sont que trop bien foitei^ 
eàtre autres celle qu'il adressoit â un g^rand seigneur célèbre alors 
dans la société par la réunion de tous les agfrémens qui peuvent 
plaire et séduire. Après lui avoir prodigraé les louangfes les plus 
flatteuses, M. de Tressan terminoit ainsi cette chanaoo : 

** Les dieux t'auroient trop bien traité, 
^ S'ils t'avoient donné le courage." 

Ce tour malin d'esprit contrastoit sinjpillèrement avec son ton doux 
et poli et ses manières afièctueuses, ce qui fit dire de lui qu'on 
ponvoit le comparer à une guêpe tombée dans un pot de confiture. 

Il y avoit dans sa constitution une particularité dont Je tiens le 
détail de lui-même } jamais dans sa longue carrière l'ivresse ni les 
maladies n'avoient un instant altéré sa raison 5 U s'étoit enivré 
plusieurs fois dans sa jeunesse, alors ses jambes trembloient et ne 
pouvoient le soutenir, mais il ne déraisonnoit point, et il n'eut Jamaia 
le transport au cerveau. Je Pavois vu la veille de sa mort ayant 
parfaitement toute sa tête. Cette mort me toucha d'autant plus que 
j'en tas la cause innocente : tous les ans, le jour de sainte Félicité 
ma patronne (le 10 juillet), mes élèves et mes enfans me donnoient vomi 
fête â Saint-Leu, j'y invitois M. de Tressan 5 il y vînt en m'apportant 
de charmans couplets. Le soir )e le pressai de coucher à Saint.Leu, 
parce qu'il avoit beaucoup plu les jours précédens,et que les chemhis 
étoient mauvais, il voulut absolument s'en aller après souper 5 il 



258 MÉHftOlRXS 

I 

de c^te jeune personne pendant cette lecture ; eUe 
m'^lGnna^ sans me plaire; elle pleuroit^ fiiisoit des 
exclamations à chaque page, me baisoit les mains à 
tontes minutes ; elle m'embarrassa beaucoup* J'étois 
loin d'imaginer que cette même personne seroit un 
jour mon ennemie. Madame Necker l'avoit fort mal 
élevée, en lui laissant passer dans sou salon les trois 
quarts de ses journées, avec la foule des beaux-esprits 
de ce temps, ^qui tous entouroient mademoiselle 
Neck^; et tandis que sa mère s'occupoit des autres 
personnes, et surtout des femmes quivenoient la voir, 
les beaux-esprits dissertoient avec mademoiselle 
Necker sur les passions et sur l'amour. La solitude 
de sa chambre et dé bons livres auroient mieux valu 
pour elle. Elle apprit à parler vite et beaucoup sans 
réfléchir, et c'est ainsi qu'elle a écrit. Elle eut fort 

partit, il yeraa et te donna un violent coup à la tête^i ne se fit point 
saigner, un abcès se forma, et il en mourut an bout de quarante 
jours. U se réconcilia avec la religion, il avoit reçu tous les sacre- 
mens qaand j^allai le voir, je le trouvai dans les meilleurs sentimens. 
L*abbé de Tressan, son fils, étoit dans sa chambre. U lui dit de me 
conter ce qui étoit arrivé la veille, et Tabbé m'^apprit que d*Alem* 
bert ayant su qu^il avoit reçu les sacremens étoit venu le voir pour Inî 
en' faire les plus violens reproches; que M. de Tressan avoit réponr 
du, qu*il falloit être bien barbare pour venir ainsi troubler ses der- 
niers moracns, et qu*U avoit ajouté: Au reste, que voua ipiporte? et 
même si vous aviez de Thumanitê, ne steriez-vous pas charmé de me 
voir en moiii*ant une grande consolation? M. de Tressan avoit plus 
de quatre-vingts aùn.'^CNote de r Auteur J 



DS MABAMS DB GBNUS. 259 

peu d'mstmetioii^ n'approfondit rien; elle a mis dans 
sea ouvrages^ non le résultat de souvenirs de bonnes 
lectures, mais un nombre infini de réminisceoees, de 
ccHiversations incohérentes. Madame Necker étoit 
une personne vertueuse, calme, sèche et compassée, 
sans imagination; elle avoit pris, de ses liaisons avec 
M, Thomas^ un langage emphatique qui contrastoit 
singulièrement avec la froideur de ses sentimens et 
de ses manières : elle étoit étudiée en tout; elle se 
composoit un rôle pour toutes les situations, pcnur le 
monde et pour le commerce intime de la vie ; elle le 
dit elle-même dans seir Souvenirs. Elle y donne des 
règles sur la manière dont on dcMt causer téte-à-tète 
avec son amie. . Au reste, avec ces préparations, elle 
étoit toujours égale, obligeante, et méme^ ne calculant 
que sur Tamour-propre des autres, elle étoit constam* 
ment louangeuse à l'excès»* Voici une anecdote cu-^ 

* Madame Necker tecevoit tous les yendredis les personnes de Paris 
les plus distinguées par leurs talens et leur esprit. Bfadame Necker 
étoil à la tête de I\uwocSatkm qui TOôlut èriyer une statue à Vol- 
taire'; ce fut à cette occasion que Voltaire lui écrivit : " J*al soixante. 
<< sdze ans, et je sors â peine d*ane grande maladie. M. Pigalle 
** doit, dit-on, venir modeler mon visage ; mais, madame, il faudroit 
** que j*éusse un visage, on en devinerdt & peine la place: mes yeux 
** sont enfoncés de trois pouces, mes Jones sont du vienz pardiemin 
*^ mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que 
^ j^avois est parti ; ce que je vous dis là n*est point coquetterie, 
** c*est une pure vérité. On n^a jamais sculpté uti pauvre homme 
'' dans cet état : M. Pigalle croiroit qn*on s'est moqué de luî^ etponr 
<< moi, j*ai tant d*amour-propre que je n*oserois jamais parottre en sa 
« ^iréBence,^Nate de rEdHeur,y 



260 MéMOIRBS 

rieuse sur madame Necker^ que je tiens de l'homme 
du monde le plus incapable de faire un mensonge, le 
marquis - de Chastellux. Dînant chez madame Nec- 
ker, il arriva le premier, et de si bonne heure, que 
la maltresse de la maison n'étoit pas encore dans, le 
salon. En se promenant tout seul, il aperçut à terre, 
sous le fauteuil de madame Necker, un petit livre 5 il 
le ramassa et Touvrit : c*étoit un petit livre blanc, qui 
contenoit quelques pages de l'écriture de . madame 
Necker. Il n'auroit certainement pas lu une lettre,; 
mais, croyant' ne trouver que quelques pensées, spiri- 
tuelles, il lut sans scrupule : c'étoit la préparation 
du dîner de ce jour, auquel il étoit invité : madame 
Necker Tavoit écrit la veille, il y trouva tout 
ce qu'elle devoit dire aux personnes invitées, 
les plus remarquables: son article y étoit, et 
conçu dans ces > termes : Je parlerai au chevalier 
de Chastellux de la Félicité publique* et i!Aga* 
the\. 

Madame Necker disoit ensuite qu'elle parieroit 
à madame d' Angevillers mr V amour et • qu'elle 
élèveroit une discussion littéraire entre MM. Mar- 
montel et de Guibert. Il y avoit encore d'autres 
préparatbns que j'ai oubliées. Après avoir lu ce 



* lAFéUdU pMiquB^ ouvrage du chevalier de Cbastellax. 
t Une jolie comédie de lui, qai u^aJamaiM été inprimée^— (iVotfec 



DS MADAME DB GBNLIS, 261 

petit livre^ M. de Chastellux s'empressa de le 
remettre sous le fauteuil. Un instant après, un 
valet de chambre vint dire que madame Necker avoit 
oublié, dans le salon, ses tablettes, il les chercha et 
les lui porta. Ce dîner fut charmant pour M. de 
Chastellux, parce qu'il eut le plaisir d'entendre ma-, 
dame Necker dire, mot à mot, tout ce qu'elle avoit 
écrit sur ses tablettes. 

M. Necker, qui a mis tant de pompe et de morgue 
dans ses écrits, avoit beaucoup plus de naturel dans 
sa conversation. Il devoit à sa figure courte, mas- 
sive et commune, un air de bonhomie qui, jouit 
à une conversation spirituelle,* et en général un peu 
caustique, lui donnoit quelque chose d'original. Il 
avoit beaucoup d'esprit, et il auroit été un bon écri- 
vsdn s'il ne se fKit pas formé à l'école emphatique de 
M. Thomas. La noblesse naturelle de ses sentimens 
l'auroit rendu l'homme le plus distingué si elle n'eût 
pas été ternie par l'ostentation et par tous les ri- 
dicules que peuvent donner un^ orgueil et des 
prétentions sans mesure. J'ai diné deux fois chez 
madame Necker; elle venoit souvent à Belle-Chasse. 
Je n'ai jamais demandé un seul service à M* Necker, 
mais je me passionnai pour son Compte rendu; et 
lorsque M. Necker fut exilé^ avec ordre de ne s'établir 
qu'à quarante lieues de Paris au plus près, M. de 
Sillery m'autorisa à lui offrir, pour un an, 1^ 
terre de 3illery. Il ne l'accepta point, parce qu'il 



26li . HÉMQIRBS 

obtint la permisaion de se fixet* ^' Saint-'Ouen^ 
mais cette offire v«loit bien un souvteiifir . Lœrsqne, 
depuis^ j'ai été fii^îtiye en Suisse, je n'éciivis point 
àmadame Necker j néanmoins elle ne pouFoit igno- 
rer ma situation, et, à sa place, j'aurois cru deroir 
quelques marques d'intérêt à nt/è personne qui m'en 
avoit donné une si peu équivoque. 

J'ai beaucoup critiqué madame, de Staël, leur 
fiUe, dans mes ouvrages, mais uniquement sur des 
principes qu'elle a jugés, elle-même r^râiensibles, 
puisqu*eUe en a fait depuis une sinc^e abjuration; 
mais, loin d'avoir jamais attaqué sa personne et ses 
talens, j'ai toujours trouvé un grand plaisir à lui ren- 
dre une entière justice^ et même à conter plusieurs 
traits de sa vie qui n'étoient pad connus, et qui 
honorent également son âme et son caractère. 

J'éprouvai à BeUe^Chasse, durant l'éducatioii^ 
comme je l'ai dit, une suite de contrariétés; mais 
j'étois parfaitement heureuse dans toutes les choses 
essentielles : mes élèves étoient dociles et charmans, 
leur éducation étoit généralement admirée^ leurs 
progrès me récompensoient de tous mes soins. Je 
désirois que les princes apprissent le grec. Ils n'en 
avoientiinlle envie, etjene vouloispas les yforcer» 
Je pris un mettre pour moi ; ils me virent, avec 
admiration, lire les caractères grecs. J'afiéetai * lu^ 
grand entibtousi^mer pour le.grec ; et, au bout de six 
semaines, ils me demandèreiit un w^Uxe. Alors 



D£ MâHAMB D£ 6ENLIS* 263 

j^attabchai à iear éducation un excellent helléniste, et 
un homme aussi vertueux qu'instruit, M. Le Coupey. 
J'en restai à mes racines grecques, qui m'ont servi 
pour la botanique «t pow la connoissaace des 
étymolbgies des mots de notre langue. Mes élèves 
apprirent parfaitement le grec, et dans ma chambre. 

Ce fut à Belle-Chasse que m'arrivèrent les 
événemens les plus brillans de ma vie, les mariages 
de mes deux filles. Ce fut madame de ^ Pont, in* 
tendante de Moulins, une de mes amies, qui me 
donna l'idée du maria^ de la seconde. M. de 
Genlis n'avoit point encore hérité de madame la 
maréchale d'Ëtrée; ses dettes l'avoient forcé de 
vendre la terre de Sissy. Les grâces que j'avois 
obtenues au Palaîs-Jloyal pomr le mariage de ma fille 
ainée m'ôtdient la possibilité d'en demander de nou veil- 
les pour celui de la seconde. Ainsi^ je ne pouvois 
espérer de iui faire faire un bon mariage, et c'étoit 
pour moi le sujet d'une inquiétude continuelle. 
Madame de Pont me conseilla de jn^fiter de l'ami- 
tié que madame de Montesson avoit pour M. le vi- 
comte de Valence, qui l'engageroit facilement à lui 
donner ma fille eh mariage et à la doter* Ma- 
dame de Pont se chargea de lui en parler ; et, comme 
elle l'avoit préinu, ma tante, qui n'aurôit pas fait 
la moindre chose pour tout autre mariage, fit pour 
celui-ci au delà de tout ce que nous avions ima- 
giné. Il fut convenu qu'elle prendrbit ma fiUe chez 



264 MéMOIRBS 

chez elle. Pnlchérie fut mariée, par Tévéque, de 
Cotninge, dans la chapelle de la maison, de ma tante, 
et quelques jours après, elle l'emmena à sa terre 
de. Sainte-Assise. M* de Valence ayoit vingt-neuf 
ans, ma fille en avoit dix-sept ; sa figure étoit char- 
mante, son cœur excellent, ses principes aussi purs 
que son âme. Elle avoit de l'instruction, des tâ- 
lens; elle peignoit les fleurs, la miniature, faisoit 
des camées charmans; elle lisoit tout haut, avec 
une perfection rare, la prose et les vers ; il y avoit 
dans son esprit un mélange de finesse et de délica- 
tesse qui lui a donné par la suite un charme par- 
ticulier dans la société ; enfin corrigée de l'excès de 
vivacité qu'elle avoit montré dans son enfance, elle, 
étoit devenue aussi douce, aussi facile à vivre, 
qu'elle étoit naturellement bonne, obligeante et 
sensible. Voilà ce qu'elle étoit quand je me séparai 
d'elle, et ce qu'elle est toujours à mes yeux. 

J'avouerai, avec la. sincérité que je me suis promis 
d'avoir toujours dans cet ouvrage, que mon ambition 
pour ma fille l'emporta, dans cette occasion, sur ma 
prévoyance et sur mes lumières ; en principe, le 
motif qui me décida auroit dû m'empécher de songer 
à cette alliance. Ce qu'on disoit des sentimens de 
madame de Montesson pour M. de Valence n'étoit 
sans doute pas vrai ; mais tout ce qu'elle faisoit pour 
lui étoit si extraordmaire, que le monde fut confirmé 
dans ses conjectures à cet égard, et l'on fut univer- 



DB MADAME DS «ENLIS. ' 265- 

aelkment persuadé qu'elle ne faisoit ce mariage que 
pour saisir le seul moyen d'attacher à jamais^ auprès 
de sa personne, celui qu^elle aimoit. C'étoit déjà 
un grand scandale, et je n'aurois pas dû le ddimer. 
J -aurois dû me dire que madsune de Montesson, très- 
incapable par ^e^-naéme d'être un bon mentor, au- 
rait 'de plus, daàis èette situation, l'incouyénient de 
ne pouvoir jamais aimer véritablement ma fille, et 
que d'ailleurs j'agirois contre toute idée morale, en 
profitant d'un sentiment que l'on jugeoit coupable, 
quelque platonique qu'il pût être, pour satisfidre 
des vues ambitieuses; mais je mé rassurai, sans- 
m'abuser entièrement, en me disant que peut-être 
cette liaison de ma tante n'avoit rien de criminel ; 
que d'ailleurs, en supposant que M. de Valence eût 
été l'amant de madame de Montesson, âgée alors de 
quarante-sept ans, il cesseroit certainement de Pêtre 
en épousant une personne charmante dé di^^sépt 
aBs, et qu'enfin ma fille ayant une grande confiance 
en moi, je pourrois lui donner tous les conseils utiles 
à son bonheur. Enfin, mon ambition en ceci n'étaànt 
que relative, je ne me la reprochois pas ; je n'ai ja- 
niais eu d'ambition pérsonndle pour moi, car je 
n'appelle pas ambition le désir de sexlistinguer, saris' 
brigue et sans cabale, par les taleus et le mérïte, 
mai^ j'ai constamment méprisé pour moi la fortune^ 
En même temps, j'ai toujours été ambitieuse pour 
ceux que j'ai aimés; c'est une manière moins ré- 

TOME III. 12 



266 ' MÉMOIRKS 

préhensible de Têtre, mais elle est toujours blâmable^ 
et surtout quand il s'agit du bonheur de ses en&ns. 
Je dois ajouter ici, comme mère et comme écrivain 
parfaitement véridique, que ma fille porta, à son 
début dans le monde, les sentimens et les principes 
les plus parfaits : elle donna promptement, après 
son mariage; mie preuve de la générosité de son âme» 
M. de Valence fit une perte considérable au jeu, et 
pour Tempêcher de recourir à madame de Montes- 
son, comme il Tavoit déjà fait tant de fois, elle lui 
donna d'elle-même tous ses diamans : elle en avoit 
reçu, à son mariage, de forts beaux de M. le duc 
d'Orléans. M. de Valence les vendit, et paya sa 
dette, et jamais depuis madame de Valence n'a de- 
mandé cette somme, qui ne lui a point été rendue. 
Je pourrois citer d'elle une infinité de traits aussi 
généreux. 

Je dois ici réfuter une histoire très-scandaleuse et 
très-fausse qu'on fit dans le temps sur madame de 
Montesson , au sujet du mariage de ma fille ; cette 
calomnie fut généralement répandue, on la trouvé 
imprimée dans plusieurs libelles, la voici. On conta 
qu'un jour M. le duc d'Orléans, que l'on croyoit 
absent, entra inopinément dans le cabinet de ma 
tante, et trouva M. de Valence à ses pieds, et que 
ma tante sans s'émouvoir, et avec une présence 
d^esprit admirable dit au prince, en montrant M. de 
Valence; " Il me demande instamnient, comme 



DB BfADAMB DB GENUS, 267 

TOUS voyez, la main de ma nièce;'' On prétendit 
que cet incident fiit la seule cause du mariage de 
ma fille ; je puis certifier que cette anecdote est de 
pure invention et dénuée dé tout fondement. 

A la mort du vieux duc d'Orléans, je demandai au 
prince son fils, pour mon A*ère, la plus belle place 
du Palais-Royal, celle de chancelier; et j'y étois 
autorisée par le service immense que mbn frère lui 
avoit rendu. Deux ans avant la mort du vieux duc 
d'Orléans, M. le duc de Chartres se trouva dans un 
tel embarras d'affaires, que je le vis au désespoir, 
parce que ses gens d'affidres lui avoient dit qu'il pe 
pouvoit éviter de faire banqueroute à ses créanciers. 
Dans cette extrémité, je lui proposai de consulter 
mon frère, qui, par une heureuse spéculation, em- 
pêcha la banqueroute, paya toutes les dettes, ^onna 
de l'argent comptant.^ Tout cela fut imaginé, ar- 
rêté et conclu avec une extrême promptitude ; mon 
frère refusa tout salaire, toute récompense, et se 
borna à demander vaguement la protection du prince; 
ainsi la place de chancelier lui étoit bien due. Ce- 
pendant (chose qui me blessa profondément) ce né 
fut pas sans peincque je l'obtins. C'étoit la première 
grâce que je demandois à M. le duc d'Orléans ; cette 
grâce n'étoit qu'une justice, et pour l'obtenir je 

• En premuit iiur le jardin du Palais-Royal, pour bâtir les ^i^ti- 
qnes et les galeries qn*on y voit ai^ourdMiui ; ce qui valut des som- 
mes immenses.— fJVbfe dt V Auteur.) 

12* 



2GB mnwLaoLBB 

fùR'Obl^ée de meaaoèr trèfiHsérieUsenient M. le ^oe 
à^Odéhtks de quitter l'éducation de ses epfaas, «t 
de voA retirer. Enfin, mon frère ^ut cette place, et, 
par l'opération des boutiques da Palais^^Royal^ il 
augmenta ca»âidére^ki)lfint' les cevenus de M. le 
duc d'Orléans; et en tout, pendant le temps de son 
aâfmniëlration^ il arrangea ses affaires ayec ^aixtaat 
d'intelligence et de tal^^t que de pjpobité. 

€e fut eheore à BeUe^Cbasse que M. de Geâlis^ 
après4et marif^ede sa-Tseé^Bdeoile, héilta de ttm- 
daBie kt tnaréchhle d'Ëtréew Toi^t le inonde croycât, 
et' lions ne doulsoins pas quje^ malgré la dernière vo^ 
lontsé de son pire, la ^maréclialé d'Ëtrée de laissât 
tout «s^n bien à mon bëau-frè]^^ i]^i lui falsoit, ^ainsi 
quQ ma'i>^$^HNB«^., la^côurjaplt^ èissidut, tandis 
que M. de Gealis et moi ne la voyvm» que %ti^ 
raremetit. Elle inourut subitement -d'^apopléxiè^ 
comme t^uti^ les pen^nnes du nom de Jutouvois^ On 
ne trouva point d'abord de tefstameK^t^; alors la «uti- 
cession eût été parts^ée entre de» collaté)?atix, ce 
que l'on-i^rut pendant ttois jours. Durant ce tel^ps^ 
on faisoit publiquement rinVentaire des meubles^ o» 
alloit Vendte lâi grand ëe^élaire^ felfsque l'acqué- 
reur, en r^il^tttiaaat et le touchant, fit pajrtir un res- 
sort qui découvrit \m p«rit recoin, dans leqii^ on vit 
un porte-feuille de velours bleu, brodé d'or. On 
ouvrit le porte-feuille, et l'on y trouva le testament 
qui instituoit M. de Genlis l%ataire uiiÀv^rsel ; on 



DE MADAMB DKr GENLI3. 260 

Peôfvoya cherclier^ pour lui apprendre cet événement, 
dont il vint sar-^'Ie-chqfiup nL'ihstruire àBelIe^Chasse* 
Se trouvant tout à coup possesseur de phis de cent 
mille livres de rente, sans compter les bijoux, les 
diamans et le mobilier, il m'offrit et me pr,essa de 
quitter BelleXhasse, et de reprendre ma place natu-* 
Te3i& qui étoit avec lui» C'étoit mon devoir, moi» je 
voulois finir ce que j'avois commencé 5 j'étois atta- 
chée à mes élèves, il me paroissoit ignoble de les 
quittesT parce que je devenoia riche : mon amour- 
pnqpre ne supportoit pas l'idée qu'un gouverneur et 
une gouvernante, en t:erminant leur éducation, m'en 
enlêveroient tout rho;nneur. Ainsi, malgré les ins- 
tances de M. de Genlis, je persistai dans une résolu- 
tion qui m'a coûté bien cher. Si j'eusse remfdi moti 
véritable devoir, qui étoit de me réunir à Itiî, surtout 
quand il me le demandoit et le désiroit si vivement, 
j'aurois pu facilement par la suite l'engager à quitter 
la France^ quand je la quittok moi-'Uiême ; il poûvoit, 
à cette époque, sans aucune difficulté, emporter au 
moins une centaine de mille francs, nous aurions 
vécu paisiblement dans les pays étrangers, et il 
n'auroit pas péri sur un échafaud ! Cette pensée ter^ 
rîble est pour moi la cause d*un remoi*dff éternel ; 
depuis sa mort, elle ne m'a jamais quittée'; je l'ai, 
exprimée dans mon ouvragç intitulé, les Parvenus J^ 

9- £!ié\K^ à la Terre-Sainte, dans la yallée de Josaphat, écrit, sur 
ion journal, ce qui suit : 



270 



MEMOIRES 



Le journal A*Edélie écrit dans la vallée de Josaphat^ 
en parlant d^une situation semblable, ne peint rien 
que. je n'aie reàsenti. Combien de fois j'ai pensé 
depuis, qu'il n'est.rien de plus beau que le devoir 5 

; O que je crain^ d'examiner ma vie!.... Cependant j'ai 

tsXt du bien, j*ai plaint, j'ai secouru les malhfurenx ; mais ai-je en 
cette économie rigoureuse que commande la charité? Non sans 
doute, et prodiguer Targent, le perdre, le dépenser en futilités, 
n'est-ce pas frustrer le pauTre de ce qui lui appartient ? Ai-je ton- 
jours tressailli et veraé des larmes en entendant prononcer ces pa« 
rôles déchirantes: Me* enfioM manqvient de pain! Combien de 
fois ne les ai-je pas écoutées sans émotion! Infortunés! ô mes 
frères, qui, dans un tel état,.n'aYez pu m'attendrir, vous serez tous 
ici au grand jour de la révélation, pour déposer contre moi et pour 
me reprocher ma dureté, ma barbarie! et je me croyois sensible et 
bienfaisante ! Du moins, mes jours ont coulé dans l'innocence. • .... 
Oui, aux yeux du mondé, et suivant ses idées; mais Dieu, qui- lit 
au fond des cœurs, n'a-t-il pas vu dans le mien une passion adultère, 
et la plus violente qui fut jamais ! je nonrrissois en secret ce penchant 
criminel : que dis-je en secret ? l'aveu ne mVn est-il pas échappé 
de itaillè manières ? Il est vrai que l'objet d'un sentiment si tendre 
n'en a jamais connu l'excès, ni les tonrmens que m'ont causés et te 
jalousie et l'abfience, et tant de mortelles inquiétudes ! Mais je n'ai 
pu cacher entièrement ce coupable amour ; je l'ai nourri, il a rem- 
pli mon cœur et mon imagination-. De quelle vertu, de quel mérite 

puis-je donc me glorifier ? Comme épouse^ j'ai suivi tous mes 

devoirs durant la révolution, et au péril de ma vie : Je vonlois ftiir, 
l'infortuné refusa de quitter Paris : je restai pour partager ses dan- 

gers . , . • ..< Ciel ! quelle réflexion terrible vient tout à coup 

m'épouvanter ! ..... .Si je l'eusse aimé, si, depuis le premier instant 

de notre union, j'eusse constamment rempli tous les devoirs d'afiec- 
tion qu'imposent un nœud si saint, des sermens si sacrés, j'auroia eu 
sur lui l'ascendant suprême que donne toujours un grand sentiment 



DB MADAMB D£ GKNLIS. 271 

que les actions qui paroissent les pluâ nobles et Içs 
plu^Egénéreuses, qui empêchent de le suivre, ne sont 
que des torts réels, ou des illusions de la VBnité ! . • 

M. dé Genlis fit sur-le«champ un digne emploi de 
sa fortune inattendue, et assura à son frère, qui étoit 

uni à la vertu. Il £toît sensible et bon ; sa tendresse eût, a^ec le 
temps, été le prix de la mienne 5 J'aurois épuré son âme et ses mœurs, 
et, répoque sanglante où Je tremblai pour ses jours, j*aurois en le 

pouvoir de Parracher de la France, et il vivroit ! Je suis cou- 

pable de sa mort ! O pensée foudroyante qui me poursuivra jusqu'au 
dernier soupir ! Et cette mort que je pouvois empêcher, cet odieux 
et criminel veuvage lég^timeroient les sentimens qui m*6tèrent ceux 
d*une épouse vertueuse et fidèle ? Cest sur sa mort que je fonde 
le bonheur du reste de mes jours? Détestables illusion», évanonis- 
ses-vous ! le bonheur n'est plus pour moi sur la terre, que dans le 
repentir et Texpiation O toi qui m*apparoltras dan^ ce lieu for- 
midable ojk tous les crimes se révèlent ! ombre irritée de mon mal- 
heureux époux, ô pardonne ! les dangereuses années de ma jeunesse 
ne sont point encore écoulées, il me reste encore un avenir, je le 
consacre à ta mémoire ! Dieu des cœurs repentans, source éternelle 
de miséricorde et d'amour, ce ne sera point en vain que tu auras 

Ê 

daigné faire briller A mes yeux la céleste lumière! Se voirons 
illusion, se connoltre soi-même, c'est se condamner. Je viens de me 
juger, et tu viens de m'absoudre. Je te dévoue mon existence 
entière. C'est la diriger vers son véritable but, c'est avant le temps 

se placer dans le ciel ! Livrée sans réserve au charme d'adorer 

la perfection suprême, non je ne fais point de sacrifices, je cède avec 
transport à une irrésistible impulsion, je ne me détache point des 
êtres que je chéris : désormais'je prierai pour eux avec espoir ; et 
cette absence d'un moment pourroit-elle afliiger mon cœur? ce 
cœur )[)rûlant qui s'élance dans l'éternité, avec la certitude d'y 
retrouver tout ce qu'il aime ? 
/Vonmol tTEdéUey dam le* Parvenus^ font. 3. pag. 24 et êuiv.J 



272 MÉMOIKBS 

ruiné, quinze mille livres de rente, réversibles sur la 
tête de sa femme, et qui étoient si.bien assurées^ que 
l'un et l'autre en ont joui jusqu'à leur mort ; ce qui 
étoit d'i^utant plus loi^abie dé lapaart de M« de.Gen- 
lis, que jamais son frère, avant sa ruine, ne lui avoit 
rendu un service d'argent, et que mêmje, pendant les 
troisidRiiées que nous avons passées à Genlis, mon 
niari lui paya une pension. Peu de temps après 
"son héritage, M. de ûenlis prit le nom de marquis 
de Sîllçry. 

J'avois toujours eu un désir passionné de faire un 
petit voyage en Angleterre; Enfin j Y cédai up peu 
avant la révolution. C'est la seule fois que je me 
sois séparée de mes élèves durant leur éducation,, et 
ce ne fut que pour, mx semaines» Je les laissai tous 
à Saiat-Leu. Ma mère voulut bien me rempllM^ 
auprès de Mademoiselle. M. Lebrun et M. l'abbé 
Guyot me remplacèrent auprès des princes Mon 
voyage en Angleterre . fut excessivement brilkait. 
Nulle femme ^«pouvoij^ entrer dans la chambre des 
communes. ' Cette chambre, par un arrêté particu- 
lier, tn'accorda la permission d'assister à une séance. 
Je n'eus pas la permission d'y mener avec moi une 
autre feml»e« Ce fut milord Inchiqnin qui m^'y con^ 
duisit. On ne jouoît point la tragédie l'été; on 
donna pour moi une représentation SiHamletn Le 
récit de toutes ces choses fut mis dans tous, les pa^ 
piers Anglais, avec les réflexions^le&f^biis obHgeantes 



pour mou On inséra aussi dans ces papiers une 
infinité de vers faits pour mbi, entre autres une belle 
ode par M. Hayiey, et qui se troure dans ses œuvres. 
Je reçus des marques d^iatérêt et d'estime des per- 
sonnages les plus distingués dé TAngleterre, entre 
autres dé MM. Fox> Sheridan^ Hayiey, lord Mans- 
field, lady Stormont, la duchesse de Devonshire, M. 
Swfnbume, MM. Paradice et Planta, directeurs du 
Muséum ; le chev^ier et lady Hume, M. Burké, lady 
Harcourt, M. et mademoiselle Wilkes, miss Burney> 
auteur de CepUia; lord William Gordon, etc., etc., *v 
toutes personnes avec lesquelles je n'avois jamais eu 
le moindre rapport avant mon voyage. Je ne fis 
point mettre toutes ces choses dans nos papiers 
français ; je ne les maiidai même pas à mes amis } 
je me contentai de les écrire dans mon journal. Il 
est vrai que je fus, dans ce voyage, tellement livrée 
à la société, que j'écrivis bien peu de lettres : toutes 
mes heures étoient employées en courses, en visites, 
et en fêtes. Le prince de Galles, dont toute la mai- 
son étoit partie pour Brighton, eut la bonté de in*en- 
voyer lord Gordon, que je ne connoissoîs pasj pour 
m'inviter, chez ce même lord Gordon, à une fête 
qu'il ne pouvoit me donner chez lui. J'y allai. La 
fête fut charmante, et le prince rempli de grâce pour 
moi. Il avôit alors une très-belle figure, et le sou«» 
rire le plus agréable que j'aie jamais vu, chose 
qui a toujours eu pour moi ml diarme particulier. Le 

12** 



274 .MÉMoiABs ; 

i 

fameux M. Burke, que je ne connoissois que de répu^ 
tation^ quitta sa maison de campagne pour venir me 
prendre à Londres, en m'offrant de me mener voir 
rUniversité d^Oxford, en m'arrêtant trois jours à sa 
maison de campagne, qui étoit sur la route. J'y con- . 
sentis. Dans cette course, nous nous arrêtâmes 
d'abord chez la duchesse de Portland, qui se trouvoit 
sur notre chemin. C'est elle qui jadis avoit donné 
un asyle à J . J. Rousseau, qui ensuite se brouilla 
très-injustement avec elle. 

Au moment où nous arrivâmes, on nous apprit que 
la duchesse étoit à la mort; elle mourut dans la nuit; 
mais on nous ouvrit son parc, où nous nous prome- 
nâmes trois heures : il étoit superbe, on y trouve 
une chose très-curieuse, les restes de fortifications 
très-bien conservées d'un camp danois. Je passai 
trois jours très-agréables <;hez M. Burke, je vis là M. 
Windham, qui a été si célèbre depuis; il étoit delà so- 
ciété la plus, douce et la plus aimable ; j'y vis aussi le 
chevalier Reynolds, le meilleur peintre de portraits de 
l'Angleterre. M. Burke me conduisit à Oxford, où 
nous passâmes deux jours. J'admirai dans la cha- 
pelle du Christ les beaux vitreaux peints nouvelle- 
*ment alors par Reynolds ; il y avoit représenté l'Es- 
pérance d'une manière ingénieuse, elle étoit vue par 
derrière, la tête élevée vers les cieux, et les bras ten- 
dus vers des nuages. Il y a un vague dans cette 
idée, qui convient parfiûtement au sujets. 



DB MADAME DE GBNUS. 276 

De retour à Londres, je reçus un message de la 
reine^ qui m'envoya M. Dmluc^* «on lecteur, pour 
m'inviter à aller à Windsor, où elle passoit Tété 5 
c'étoit une fort grande distinction, car elle n'y rece- 
voit jamais d'étrangères. Je dînai à Windsor, chez 
madame de Lafitte, sous-goilvemante des princesses, 
avec laquelle j'avois eu un commerce de lettres, 
parce qu'elle m'avoit envoyé un petit ouvrage d'eHe 
(des Entretiens éCune Gouvernante avec ses Élèves) 
dont, à sa prière, j'ai été l'éditeur, et auquel j'ai fait 
une préface. J'eus une audience particulière de plus 
de deux heures avec la reine; il ne s'y trouva. que les 

. • Aatepr de pliisleiire ouTrages scientifiques trè»-estimés : on sait 
qii*en général la place de lecteur chez les princes n^est guère qu'un 
titre honorifique ; mais la >eine d'Angleterre avoit beaucoup d'ins- 
traction, elle airaoit véritablement la lecture, de sorte qu'à Windsor, 
oft cette princesse Tivoit sans représentation, M. Bnluc étoit appelé 
tons les Jours pour faire une lecture de trois où quatre heures ; il 
trouvoit toujours la reine seule dans son cabinet, et il tiaoit tandis 
qu'elle brodoit, on travailloit à de la tapisserie; mais ce qui. est re- 
marquable, c'est l'extravagante sévérité de l'étiquette dans-un pays 
où l'on a tant disputé sur la liberté et les droits de l'homme. M. Du- 
Inc m'a conté qu'il avoit toi:i{ours fait ses lectures téte-à-téte avec la 
reine, sanji avoir jamais eu la permission de s'asseoir; il étoit cons- 
tamment debout, immobile à sa place, et lisant à haute voix, pendant 
trois ou quatre heures, comme je l'ai d^à dit : et la reine écoutoit et 
brodoit tranquillement sans foire la plus légère attention à la situation 
pénible de^ son malheureux lecteur. Jamais nos princes n'ont donné 
l'exemple de cet étrange oubli de la bonté et de l'humanité.-* {ffùlt 
de VAkieur.) 



276 MéBfOIRBS 

priAcesses^ ses fiUe»> ei sa dùuer d'hammur^ lady 
Pembroke^ qui. nie présentay et qne.j'âvois beaucoup 
vue jadid. à l'Ile- Adam. La eonverfiatian futtvès^ 
animée^ je trouvai la reine également- obligeante et 
spirituelle^ je fus surtout ebwmée de la princesse 
royale, qui a été. depuis reine de Wurtemberg. La 
reine eut la bonté de «^'envoyer uiie çOrbeiUe rem- 
{die de superbes ananas j et saeha6>t'qa6 j^aimois la 
botanique^ elle nie fit dire qu'elle avcMD fait donner 
l'ordre, à M. Iton, jardiïdeir de ses jai^cHn» de Kewtj 
de me laisser eueillir toutes les plantes que je voii<^ 
drois mettre dans mon herbier, et de œt donner 
toutes les graines que je pourrois désirer. Je n'ai 
point : vu de jardin de plantes auffiâ eharnsant que 
cehri âe Kefw } tontes les plantes aquatiques y Sont 
dans de grandes pièces d'eau, les plantes saxatiles y 
sont placées parmi des rochers. Outre que cet ar- 
rangement iortne un coup-d'œil très^pittoresque^ il 
donne aux plante^ toute la vigueur et totitë la bfeauté 
qu'elles peuvent avoir, en les plaçant dans les lieux 
qui leur conviennent. 

Je fis* dflus ce .voyage la conquête de la rose 
miWîâseufle. Lord Mansfi^ld,* grand juge d'Angle- 
terre, m'écrivit pour me demander à me voir. Je 
reçus avec plaisir ce respectable vieillard, rempli 

* 11 «voit en ûeA liaisdnéiutiAieli aVeJê Pope^ et Fou vo^oit chet tat 
plusieurs portraits de ce poçte célèbre.— (iVofe de^V Auteur.) ' 



DE MADAMB ]>£^ GENLIS. 377 

à'espiit et d'indlnietioQ. Je ne sais comment il ap- 
prit que le dix juillet étoit le jour de ma fête^ il 
m'envoya une corbeille rç^plie de roses mousseuses^ 
je u^en avois jamais vu, cette belle fleur m^enchanta; 
et quand je partis, il m'en donna dans une c^sse un 
rosier tout entier, que j'apportai à Paris, et qui a été 
le premier qn'cm y ait vu.* Je fis une course à Bien* 
imfBoif hb dttcbesse de Marlborough y étoit : comme je 
ne la connoisfiioîs plus du tout, je ne demandai point 
à la voir ; (m ne me demanda pas mon nom, et je par-^ 
courus le château et le parc, sans être connue ; 
luaià, en m'en allant on m'apporta un grand registre, 
sur lequel on me pria d'écrire mon nom ; je partis 
aussîtât après. La duchesse, à qui on porta le regia^ 
tré, certaine que je m'arrêterois à the lum-Pike, 
m'envoya un valet de chambre, porteur d'une imr 
mense corbeille pleine d'ananas, pour le moîdas ausu 
beauK que ceux de Windsor. J'offris une guinée au 
valet de chambre, qui là- refusa, en me disant : ^^ Mà'^ 
dante^ Je nepetix-pa» F accepter : Je suis Frmiqaisr 
Ce mot me fit seiitir combien j^étois moi-^méme Fran^ 
çaise aussi. 

Je vis avec im grand détail- tout ce qu'il y a de cu- 
rieux à Lfondres et dans ses environs. M.*Horace 
Walpole, l'ami si intime de madame du Deffant, me 

donna à déjeuner dans sop prieuré gothique. On 

« 

* Et 4ùe je donnai au fameux fleurbté ]>é60ëiAefl-*-(JV. deVAvÀ\) 



S78 MÉMOlRfid 

me donna une fête dans les jardins du poëte Waller^ 
dans la pactie déserte^ où se trouvent des précipices 
d'une profondeur effrayante; au fond d'un de ces 
précipices, on voit un pont rompu, avec une statue 
antique mutilée et si belle, que le chevalier, Reynolds 
avoit offert, pour l'obtenir, douze mille francs et un 
bon tableau de lui, et on refusa ce marché. 

Puisque je parle de choses curieuses qui se trou- 
vent en Angleterre, afin de rassembler les princi- 
pales, je vais donner ici le déUiil de celles qui m'ont 
le plus frappé dans mes deux voyages, et je commen- 
cerai par conter l'histoire des deux amies ^e lian- 
goUen, que je n'ai connu qu'à mon second voyage, 
fait avec mademoiselle d'Orléans> Nous étions à 
Bury, où nous rassemblions tous les jours une petite 
société bien choisie. Un soir, la conversation tomba 
sur4'amitié,et je dis que jeferois volontiers.un grand 
voyage pour voir deux personnes unies depuis loi^g- 
temps par upe véritable amitié. ^^ £h bien, madame, 
reprit M. Stuart,* allez à Langollen, vous verrez là 
le modèle d'une amitié parfaite; et ce tableau vous 
plaira d'autant plus, qu'il vous sera offert par deux 
femmes jeunes, et charmantes sous tous les rapports. 
Voulez- vous savoir l'histoire de Lady Eléonore Butler 
et de miss Ponsonby, sœur du fameux orateur du 

* Depuis lord Castlereagh qni est mort il y a deux ans, premier 
ministre, et ayant pris le nom de lord Londonderry.— (iV. de VAvJt^ 



DB MADAMB DB GJBNLIS. 1279 

parlement d'Irlande?"— " J*en serois charmée/*— 
** Je vais vous la raconter, 

• " Lady Eléonore Butler, âgée aujourd hui d*cn- 
** viron vingt-huit ans (1788), naquit à Dublin. Qr- 
^' pheline au berceau, riche héritière, aimable et jolie, 
" elle fut recherchée par les meilleurs partis d'Ir* 
^^ lande -, mais elle annonça de bonne heure une 
^^ grande répugnance à se donner un maître. Ce goût 
^'d'indépendance qu'elle ne dissimula jamais, ne fit 
'^ aucun tort à sa réputation ; sa conduite a toujours 
^' été parfaite: nuUe femme n'est plus distinguée 
'^ qu'elle par la douceur, la modestie, et par toutes 
<< les vertus qui embellissent son sexe. Dès sa pre- 
'^ mière enfance elle se lia. de la plus tendre amitié 
^' avec misSxPonsonby; par un hasard, qui frappa 
'^ leur imagination, elles étoient nées à Dublin, dans 
'^ la même année, le même Jour, et elles devinrent 
'^ orphelines à la même époque. H leur fut aisé de 
'^ se persuader que le ciel les avoit formées l'une pour 
'* l'autre, c'est-à-dire pour se consacrer mutuelle- 
" ment leur eiçistence, afin de faire ensemble le 
" voyage de. la vie, au sein de la paix, d'une con- 
'^ fiance intime et d'une douce indépendance. Leur 
'^ sensibilité devoit réaliser cette illunion. Leur ami- 
" tié s'accrut tellement avec l'âge, qu'à dix-sept ans 
" elles se promirent de conserver toujours leur U- 
'^ berté et de ne se séparer jamais. Elles formèrent 
" d^s lors le projet de se retirer du monde et de se 
'^ fixer pour toujours, dans une profonde solitude. 



ce 

« 
ce 
Ci 



280 mÂMQiBsa 

t 

^^ Ayant entendu parler des siicifi^ ebantaai^ de la ptin^ 
^^ cipauté de Galles^ elles s'^dmppèrent atcrëtement, 
pour aller choii^r leur retraite. Elles allèrent à 
LangoUen, et trouvèrent là, sur le soiAmet d'une 
montagne, une petite chaumrière isolée, dont la si« 
tuation leur parut d^cieuse. Ce fut là qù^elles 
résolurent de s'établir. Cependant les tuteurs des 
^^ jeunes fugitives envoyèrent sur leurs tracer et on 
^^ les ramena à Dublin. KUes annoncèrent qu'elles 
'^ retoumeroient sur leur montagne auâsHôt qu'elles 
" auroient atteint leur majorité. En eflbt à vingt«4in 
^^ ans, malgré les prières et les représentations de 
'^ leurs parens et de leurs amis, elles quittèrent sans 
^^ retour riiismde et volèrent à Langollen. Miss 
Ponsonby n'est pas riches mais lady Eléonorè 
possède une fortune considérable ^ elle acheta là 
petite cabane de paysans et la propriété de la mon- 
tagne ; elle fit bâtir là une^ cbalimière, très-simple 
^' en apparence, mais dont l'intérieur est de la (dus 
'^ grande élégance. Sur la plate-fotmë de la montagne 
'^ on a formé autour de la maison, une cour et un 
'^ jardin de fleurs ; une haie de rosiers est la seule 
^^ clôture de cette habitation champêtre. Un chemin 
^^ commode pour les voitures et dont l'art adoucit la 
^^ pente rapide, fut pratiquée dans la montagne; 
^^ on conserva sur cette montagne quelques sapins 
*' antiques d'une élévation prodigieuse ; on y planta 
^^ des arbres fruitiers et surtout une grande quan-' 
^^ tité de cerisiers, qui donnent les plus belles et 



ce 
(( 
ce 



DE MADAMB J>B GSNLIS. 



281 



'^ les meilleurea cerises de l'Angleterre. Les deas 
^ amies posftèdent encore, au pied de la montagne, 
^ une prairie^pour leurs troupeaux, une belle ferme et 
*^ un jardin-potager. Ces deux personnes extraordi^ 
^* naires, ayant Tune et l'autre l'esprit le plus cultivé 
-^ et des talens charmans, sont dans cette solHude 
'^ depuis sept ans sims avoir jamais découché un« 
'^ seule foû. Cependant elles ne sont point sauvages) 
^ elles vont quelquefois en visite dans les châteausE 
'^ voisins, et elles reçoivent avec autant de grâce que 
'^ de politesse, les voyageurs qui passent en Irlande 
■^^ ou quien reviennent, et qui leur sont recomman-». 
^' dés par leurs anciennes amies. 

Il fut décidé dans la même soirée que nous parti* 
lions incessamment pour Langplien. 

Ce village n'a pas la riche apparence des autres 
villî^s de l'Angleterre, mais rien n'égale la propreté 
de l'intérieur des maisons, et c'est là, parmi les pay» 
sans, la véritable preuve^ de l'aisance. LangoUen 
entouré d'ombrages et de prairies délici^ises, par la 
fraîcheur de leur verdure, est situé au pied de la mon*' 
tague des deux amies, qui forme là une majestueuse 
pyramide couverte d'arbres et de fleurs. Nous arri- 
vâmes à la chaumière une heure avant le coucher du 
soleil. Les deux amies avoientreçu le matin, par 
im courrier, la lettre qui ïh'avoit été donnée pour 
elles. Nous fûmes accueillis avec une grâce, ime 
cordialité^ un charme de bonté dont il serott impos*- 



282 MéMoiHES 

sïble de donner l'idée. Je ne me lassois point de 
contempler ces deux personnes si intéressantes par 
leur union, et si extraordina^'es par leur genre de vie 
Je ne vis rien en elles de cette vanité qui jouit de la 
surprise des autres. Elles s'aimoient, et elles 
vivoient là avec une telle simplicité, que l'étonne- 
nient se changeoit bientôt en attendrissement. Tout 
étoit vmi, tout étoit naturel dans leurs manières et 
dans leurs discours : une chose bien singulière, c'est 
qu'étant depuis tant d'années dans mie retraite pro- 
fonde, elles parloient français aVec autant de facilité 
que de pureté. Je fus aussi très-frappée du peu de 
rapports qui se trouvoient entre elles. Lady Eléo- 
nore avoit un charmant visage, éclatant de fraîcheur 
et de santé; tout eh elfe annonçoit la vivacité et la 
gaieté la^plus franche, Miss Ponsonby avoit une 
belle figure pâle et mélancolique. Il sembloit que 
l'une étoit née dans cette solitude tant elle y étoit à 
son aise; car on voyoit, à son air dégagé, qu'elle 
n'avoit pas conservé le moindre souvenir du monde 
et de ses vains plaisirs^; l'autre, pensive et recueillie, 
avoit trop de candeur et d'innocence pour que l'on 
put imaginer que le repentir l'a voit conduite dans ^ le 
désert-j mais on auroit cru qu'elle y conservoit 
quelques regrets douloureux. Toutes les deux 
«voient la politesse la plus noble et l'esprit le mieux 
cultivé. Une très-belle bibliothèque, composée d'ex- 
cellens livres anglais, français et italiens, étoit pour 



DB MA0ABiB 0]fi OBNLIS. 283 

elles une source inépuisable d'amusemens et d'occu- 
pations variées et solides ; car la lecture n'est véri- 
tablement profitable que lorsqu'on a le temps de re- 
lire. L'intérieur de la maison étoit ravissant par la 
juste proportion et la distribution des pièces^ l'élé- 
gance dès omemens et des meubles et la vue admi- 
rable que l'on découvroit de toutes les fenêtres. Le 
salon étoit décoré de paysages charmans, dessinés et 
peints d'après nature par miss Ponsonby. Lady 
Eléonore étoit très-bonne musicienne ; l'une et l'au- 
tre avoient rempli leur habitation solitaire de brode- 
ries d'un travail merveilleux. Miss Ponsonby^ qui 
ppssédbit la plus belle écriture que j'aie jamais vue, 
avoit fait des recueils de morceaux choisis en vers et 
en prose, écrits de sii main et ornés de vignettes et 
d'arabesques du meilleur goût, ce qui forme la col- 
lection la plus précieuse. Ainsi les arts étoient cul- 
tivés là avec autant de succès que de modestie : on 
en admiroit les fruits et les productions avec un sen- 
timent qu*on n'éprouvoit point ailleurs. On étoit 
charmé de voir que tant de mérite étoit, dans ce 
paisible séjour, à l'abri de la satire et de l'envie, et 
que des talens sans ostentation et sans orgueil, 
n'avoient jamais désiré là que le suffrage de l'amitié ! 
Cette soirée fiit \m enchantement pour moi; aucune 
réflexion fâcheuse n'en troubla la douceur. J'allai 
me coucher : mais j'avois la tête si remplie de tout 
ce que je venois de voir et d'entendre, que mes peu- 



âS4 ' m ÊBiQtaas. 

aée» me tinrent Ismgf^tempBLlifinii de aoiûmeâ. Enfi&y 
j'idloîjftia'eDâcamîr «lorsque lefi aooiB.left pins melon 
âiexxK B»e réveillèrent. Très^airprisB,. j'écoute i ce 
n'éAxÂt poiol de 1à miHstque^ c^étoit ime mélodie 
vagoe ^ céleste qui prinétcoit juâqu'au^food de l'âme; 
Â.foiH;e d'attention^i je connuB- qu-oa ornant assez viov 
lent^ 4|ui venoit de s^éterer,. la prodoisoît. Mon 
OâreiiUfidistiBiguoit âaofi lekiiitainl&brnit elle siffle* 
mmt ordÀaaii»8ieau»és parun oca^; mais lés veniss^ 
changeant d0 -natuse en approebaat de cet asiieîde 
la psdx et de Farnîtié ne fermaient pkis^ lorsqu'ils 
frappoient see^ aiibue» et «es murs, qn'une harmonie 
enchantesesse» J'étom foui disposée à croire dsias 
prodigiS&; néanmoîn»}e vouieis appcofbn^ ceh^^i^ 
maia je n'oaûi» me> kve^ : j'étois i»tenue par la 
ccainte de réyelHei; maâecaoiseUe' d'Orléans^^ très*- 
fat%uée da voyage et couc&é dane ua lit près du 
mien» Tout à eoup> la, tempête se caJxna^.les sens 
haïuaaoâîeux paBttveni être empor^s: arviec les vents 
^gii s'ékûgnoiehtw. H me ^mble- que ce concert cé- 
leste se pardoit dans les* nuages^ je croyois en éle- 
vant ia# tête vers les cieuac en mieux recueillir les der- 
niers accof^ds^ j'éoentotevavec saisissement 3 et^ 
çomaae'Saintft Cécile,, m j^'eusse tenu ma harpe, je 
l'aurois laissé éehepper de mes: mains,, et toute mn- 
sique tenestre m'eût paru bien insipii& dans ee 
moment. 

Lelendemainiin&ûn toutce nij^tère fut éclairci« 



DE MADABIft «DE 6SNLIS. ^ 28S 

£b outrant ma fenétve je trouvai sur- le balcon, une 
espèce d'instniment qui m'étoit incofuiu^ que Yxfti 
appelle en Angleterre un JEolian karpy une h»rpe 
éolieniie ; instrument inventa pour rendre le vent 
harmonieux, qui, lorsqu'il frappe ces instrumens 
produit en effet de&sons ravissahs. Il est assez natu*- 
rel qu'un tel {nfBtrùment ait été inventé dans une 
île nageuse, au^n des tempêtes dont il adoucit la 
tridtesse. 

Je me promenai toute la matinée avec les deux 
amies. Rien n'égale la beauté des sites qui environ» 
nent, et que domine la montagne, dont elles occu-' 
pôient le sommet. Il seilibloit, à cette élévation; 
qu'rfles étoient les souveraines de toute cette belle 
contrée. Au nord elles avoient la vue du Village et 
dSme forêt ; au midi une longue rivière baigne le 
pied dé la moMagne, et fertilise d'immenses prairies, 
au delà desquelles on découvre un ainpbi^liéfttré de 
collines chargées d^arbres et de rochers. 

Au milieu de ce séjour sauvage, s'élève' une tour 
mtjestu^se qui parott être le phare de ce rivage, 
et qui n'est qu'un débris d'un château magnifique, 
lu^ité jadis parle prince souverain du pays. Toute 
ctff^ côte sàlitaiiv étoit jaidiB âorissante et péuji^lée ; 
elle étôit alors livrée à la seule nature, on n'y voycflt 
plus que des troupeaux de chèvres et quelques pâtres 
4iffpeiȎB, assis sur les rochers, et jouant de la harpe 



286 MÉMOIRES 

irlandaise** £n face de ce tableau agreste et me* 
lao colique^ les deux amies avoient fait poser un 
siège de verdure, ombragé par deux peupliers^ et 
c'étoit là, me dirent-elles, que souvent en été, elles 
venoient relire les poésies d'Ossian. 

J'éprouvai, dans cette journée, des impressions 
bien différentes de celles qui m'avoient causé tant 
d'enthousiasme la veille. La réflexion et la raison 
dissipèrent toutes les illusions qui m'avoient fait en- 
vier le sort des deux amies. Je les trouvois tou- 
jours aussi aimables, aussi intéressantes ! msds je 
sentois qu'il falloit plutôt les plaindre que les admi- 
rer. Sur cette terre, où tout nous échappe succes- 
sivement, il faut conserver plusieurs liens ou les 
rompre tous, pour se donner sans réserve à l'Être 
Etemel, qui peut seul réaliser nos espérances, et 
fixer notre cœur incertain. Dans l'état naturel de 
société, les affections de famUle forment, dans le 
cours de la vie, une succession nécessaire de conso- 
lations : un époux console de la perte d'une mère; 
par la suite, la main d'un en&nt chéri essuiera 

* Cette harpe n^est pas comme la nôtre. Les cordes sont de laiton, 
eUe en a deux rangs placés de manière que la basse se trouve yis- 
â-vis le dessus. Nous entendîmes à notre auberge un vieux pâtre 
^ui vint en jouer devant nous, et qui nous fit grand plaisir, car il 
' en joua fort agréablement. Son g^nre de musique étoit sing^ier, 
mais chantant. Quoique ces harpes niaient point de pédales, elles 
sont beaucoup moins bornées que les petites harpes dont on jone 
dans les mes en Allemagne et en France.r— (iVofs de V Auteur,) 



DE MADAME DÉ GENLIS. 2S7 

d'autres larmes ; un frère partage nos chagrin^ do- 
mestiques i un ami fidèle dédommage de la trahison 
d'un faux ami. Cultivons donc toutes nos relations; 
Ah ! dans cette carrière épineuse que nous devons 
parcourir, ne rejetons aucun de nos appuis naturels : 
si l'un nous manque, un autre au moins soutiendra 
notre faiblesse ! 

Le plus grand des malheurs pour un cœur profon- 
dément sensible, est de nourrir un sentiment exclu- 
sif et passionné pour un être dépendant et fragile, 
1 dont mille événemens peuvent le séparer et que la 
mort peut lui ravir Quelque pure que puisse être 
cette affection, elle sera toujours la source de tour- 
mens inévitables; si elle 'est exempte de remords, 
elle ne sauroit être d'inquiétudes déchirantes. 

Ces idées firent une telle impression sur mon 
esprit, que je ne vis plus dans les deux amies que 
des victimes imprudentes de la plus dangereuse 
exaltation de tête et de sensibilité. Après un tel 
état et de tels engagemens, elles ^toient, pour jamais, 
enchaînées sur cette montagne !.. ..Mais que leur 
avenir est effrayant ! si l'une devoit survivre à l'au- 
tre, et, sans aide comme sans consolation, se trou- 
ver seule, chargée du soin sacré de lui rendre les 
derniers devoirs, d'ordonner ses funérailles !. . . .ou 
81 toutes tes deux, devenant infirmes en même temps, 
privées de l'ouïe et de la vue, passoient les dernières 
années de leur vie, sans se voin sans s'entendre, 



mèS MÉMOIRES 

sans pouvoir se smgner mutuellement 1 ensemble et 
séparées^ puisqu'elles he pourroient plus eiâster 
Tune pour Tautre ; situation bizarre autant qiae dé- 
plorable, et dont la constance de Tamitié ne pouitoit 
qu^aggraver Thorreur ! aux yeux dés gens du monde, 
le sort d'une carmélite doit paraître moinsà plaindre. 
Si nos philosophes s'attendrissent sur les' privations 
qu'elle éprouve dans sa jeuneisse, du moins il est im- 
possible qu'ils ne conçoivent pas que sa vieiUesse 
doit être parfaitement heureuse. Avec quelle sé- 
rénité, avec quelle joie elle s'avance vers la tombe \ 
. • . «et l'on ne songe pas assez que la vieillesse est 
l'état le plus long de la vie, il peut durer garante 
ans. 

Lesaniies de LangoUen avoient uii moyen de s'as- 
surer une vieillesse heureuse } c'étdit d'élever et d'a- 
dopter des enfans, et de se former ainsi une famille 
étrangère, qui puisse égayer leur solitude, et soigner 
un jotir leurs vietfx ans. J'ignore si elles ont suivi 
, mon conseil ; depuis mon retour en France j'ai reçu 
de leurs nouvelles, et j'appris avec un véritaUe cha-» 
grîn que miss Ponsonby étoit menacée d'hydropiaie« 
Les^i^eligkuses seules peuvent se passer de faxùilles, 
elles sont entièrement dévouées à Dieu; d-ailleura 
elles ont des compagnes de tout âge, et leur vieil- 
lesse s'écoule en paix, sous la protection adtivie' et 
généreuse de la charité chrétienne. 

Je ne dois pas quitter Langotten sans parler déa 



OB MADAME DJB 6BNLIS. 289 

mœurs admirables des habitans de cette partie de la 
principauté de Galles } les deux amis nous contèrent 
que leur probité est si reconnue, que très*souveut 
quittant leur montagne pour faire une promenade 
aux environs, elles laissoient la^clef à leur chaumière, 
sans que jamais on leur ait dérobé la moindre chose, 
et cependant elles avoient une argenterie considérable, 
et une infinité de petits meubles précieux qu'on auroit 
pu facilement emporter. On retrouvoit aussi dans 
les auberges de Langollen toute la propreté anglaise. 
Je vis aussi dans le second voyage la charmante 
ville de Bury. Le cimetière de cette ville est surtout 
remarquable par la beauté des monumens antiques 
dont il est entouré.; on me conta que ce cimetière 
est -le lieu de rendez- vous des amans, pendant le prin- 
temps et l'été* ; ils s'y réunissent le soir au clair de 
la luiie. Il me semble qu'il n'y a qu'un amour légi- 
time, profond et pur, qui puisse s'exprimer dans un 
tel lieu. Le vice, ou un sentiment léger, formé par 
le caprice, ne se plairoient point parmi ces tombeaux, 
ces ruines et sous l'ombrage des cyprès. Là, on ne 
sauroit prononcer avec légèreté, et sans y penser, le 

• Dans presque tous les YÎlIages d* Angleterre le cimetière de la 
paroisse devient chaque soir le lieu de rendez-vous des amans. Ces 
cimetières sont généralement entourés, dans leur pourtour intérieur, 
d^une allée de tilleuls et d*allées sablées, par lesquelles on passe 
pour se rendre à Téglise, construite au milieu du cimetière et séparée 
de tant autre |)àtiment. — fNoU de V Editeur J 

TOMB III. 13 



'Beimetit d'aimer jmqa^à la mort ! Je me repztfsoDte 
itvecwtéfét deux jeuiiesaittans, géaés par xm . tuteur 
itvare et farouche (car je veux qu'ils ne soient point 
SDUs l'autorité desmitiBurs de leurs jours,, puisqa'ih 
se donnent un rendes-vous secret) f je les voisr arriver 
et^e trouver seuls ensemble pour la première fois 4e 
leur vie. - Je les vois s'approcher «kvec le sakifise- 
ment et rimxdcence d'une première passion, s'asseoir 
sur une tombe en face d'un de ces tombeaux godiiques 
dont ce lieu e6t entouré. Je Tois couler leurâ larmes ! 

• • • • • .L'agitation violente qu'ils éprouvent forme un 
contraste frappant avec la tran^ilMt^ même de «et 
asite de la mort ! C'est ici <{ue toutes ies passions 
humaineë viennent s'anéantir pour l'^étemité, et c'edt 
ici, jeunes amans> que vous osez vo«s*livrër au senti'' 
ment le plus tumultueux qui puissettrottbler l'Orne $ 
c'est ici que vous jure2 d'aimteT'étentôllement !• • . « 
Ils parlent !. • • • Avec quelle attentionné les^écottle I 

• • .^ • Le balme de la imit, la douccr clarté 4e la kue, 
les reflets harmonieux qii'eBe produit sur ces viteéra^ 
blés monumens ; ces ss^ins^t ces cj^rès quiVéièwHt 
avec tnajésté parmi ces tombeaux, 'et tâont^es^Hrlks 
formes pyramidales se dessinent en noir foncé sur ces 
tours antiques ; cette réunion d'objets imposans, 
funèbre^ religieux,. en inapirant une profonde noélan- 
colie, ^xaSte tousle» sentimens. 4Uae reatreftien.de 
ces amans sera toucbant et pur ! . • . • Cest éuM^ 4m 
fêtes, c'est au bal que les amans emploient le' langage 



DB IfADAMB DX 6ENLIS. 391 

&iitaatique des poëtes ; c'est là que Ton parie à sa ' 
maîtresse de ses grâces, de sa beauté, et qu'on la 
GOBspare à Vénus ; maïs ici l'amour s'exprime comme 
la sainte amitié ; son langage est celui dé l'âme, de 
la vertu, et c'est l'Etemel qu'on prend à témoin du 
serm^it que l'on croit irrévocable. Hélas I ce ser- 
ment, peut-être, est prononcé sur la tombe d'une 
victime de l'amour ! • . . , Ah ! s'il en est ainsi, ce fut 
une femme, sans doute La séduction ou l'incons- 
tance d'un ingrat a creusé son tombeau I. • • .Peut- 
être ffit-elk l'amie de celle qui foule aux pieds sa 
cendre, et qui s'expose aux mêmes dangers I . . . Im- 
prudente et jeune amante ! rappelle-toi ce. souvenir* 
Qh 1 tu viens rêver au bonheur sur les bords d'un 
abîme ; tu paieras cher un moment d'illusion ; 
tu as perdu pour long-temps la paix et la tran- 
quillité 1 Cependant tu sortiras pure de ce 

premier entretien ; mais n'en accorde pad un second, 
tu y perdrois l'innocence : vas, tu as ccmnu de l'amour 
tout ce qu'il a de doux et d'enchanteur ; il n'est pas 
en son pouvoir de te rendre jmnais le charme de ce 
premier rendez- vous. 

Le gendre de Richardson existoit encore ; il s'ap- 
peloit M* Bridget : c'étoit un savant de l'académie 
royale de Londres ; il étoitfort sauvage, mais conmie 
il possédoit un portrait orginal dé Richurdson, j'eus 
grande envie de le voir. Je lui écrivis pour lui dèr 
mander la permission d'aller chez lui, il eut h poli- 
tesse de venir me prendre. Je psurcourus sa nùdson 

13» 



292 MÉMOiRBS 

avec le plus grand intérêt, j'y vis le. portrait de 
grandeur naturelle et à l'huile de Bichardson : il étoit 
blond, d'une petite taille, un peu gros, sa phy- 
sionomie et ses yeux étoient remplis de douceur. !> 
chevalier Reynolds m'avait fait voir un portrait origi- 
nal en miniature de Milton, qui avoit une figure dans 
le genre de celle de Richardson. J'eus le plaisir de 
m'asseoir, dans le jardin de M. Bridget, smr le 
banc de Richardson ; le bras droit de ce banc 
s'ouvrpit etrenfermoit une écntoire : il composoit et 
écrivoit là une partie de la matinée. M. Bridget me 
prit .tellement en amitié, qu'il me proposa de me 
donner un manuscrit du roman de Paméla, avec des 
corrections à la marge des propres mains de Richard- 
son ; mais il exigeoit ma parole d'honneur que je le 
traduirois moi-même littéralement. Comme il m'eût 
été impossible de le traduire, sans y faire beaucoup 
de changemens, je ne voulus pas prendre cet engage- 
ment ; mais je lui offris de le faire traduire sous 
mes yeux, avec tout le soin possible ; il refusa cette 
proposition. Richardson n'est pas entré à West- 
minster ; les Anglais ne font pas de cet auteur autant 
de cas que nous, parce qu'il n'est pas compté au rang 
des bons écrivains, et qu'il a mal peint le grand 
monde qu'il ne connoissoit pas ; mais il a si bien 
peint le cœur humain, les passions et la veirtu, il a si 
bien connu le cœur d'une Cpibme honnête, ingénue 
et sensible, :qu'il méritera toigours d'être placé au 
premier rai|ig des moralistes. M. Bridget me mena 



DS BâADAMJB DB GENLIS. 293 

dans Téglise de Saint Bride, où, sans aucun monu- 
ment, reposent les cendres de Bichardson. M. 
Bridgeft me conta que l'année d'auparavant, il avoit 
mené dans cette même église madame de Tessé, qui 
avoit fait un petit voyage en Angleterre, et qu'elle 
s'étoit prosternée sur cette tombe, qui n'est autre 
chose qu'une grande pierre sur le pavé de l'église, 
M. Bridget ajouta que M'*'', de Tessé avoit fait tant 
de gémissemens et versé tant de larmes, qu'il, avoit 
été effirayé, craignant qu'elle ne s'évanouît. Je ne 
fis point toutes ces démonstrations, je n'épouvantai 
point M. Bridget par ma douleur, et cependant il fut 
si persuadé de mon admiration pour son beau-père, 
qu'il me promit de lui-même de faire pour moi ce 
qu'il n'avoit fait pour persqpne, de m'envoyer une 
copie en miniature du portrait de Richardson ; il me 
tint parole : un mois après mon retour en France, je 
reçus ce précieux portndt. 

Mademoiselle Wilkes, fille du célèbre Wîlkes, du 
parti de l'opposition, vint me voir: c'étoit une per- 
sonne de trente-cinq ans, fort laide, mais très-spi- 
rituelle, sachant beaucoup de langues, et d'une ins- 
truction fort remarquable 3 elle fut si aimable pour 
moi, que je me liai intimement avec elle. Son père 
étoit très-fameux par ses querelles avec le gouverne- 
ment, la hardiesse de ses opinions, et la violence 
avec laquelle son parti Tavoit fait nommer lord- 
maire. Je dînai deux fois chez lui ; sa conversation 



294 UÊMOIB3BS 

étoit amuBaute ; il avoit beaucoup vu Vcdtaire pendant 
son séjour à Londres^ il me dit que Voltaire savoit 
trè8«mal TAnglais^ qu'il n'étoit pas en état dé sentir 
la beauté des portes. D me conta beaucoup de traits 
de sa jalousie et de son animosité contre Pope ; tout 
le monde sait qu'il eut la bassesse de le dénoncer 
comme papiste. Je vis chez M. Wilkes une chose 
qui. me surprit étrangement: lorsque M. Wilkes 
quitta la place de lord-maire, la viUe de Londres, 
selon l'usage, lui fit un présent, elle lui donna un 
superbe morceau d'argenterie, représentant en plein 
mlief l'assassinat de César au sénat. Ce présent fut 
fait avant la révolution, dont il sembloit être un pré- 
lude ; t1 étoit placé pompeusement sur la cheminée 

du salon. 

Toutes mes occupations et mes courses ne m'em- 
pêchèrent pas, à mon premier voyage, de prendre^ 
pendant mon séjour à Londres, deux maîtres, l'un de 
déclamation anglaise, l'autre étoit un bijoutier qui 
m'apprit à faire de jolis ouvrages en semences de 
perles collées. 

Je lus beaucoup d'ouvrages anglais et je fus firap» 
pée du mépris ridicule que les écrivains de ce paya 
afiectent pour les autres nations. Ce manque de 
dignité et de bienséance en est un aussi de grandeur 
et de goût. Avec quelle injustice ils ont jugé noire 
littérature en pillant et copiant nos écrivains ! Dry- 
den^ dans sa tragédie de la Mort d'Antoine et d9 



DE MÂJXàMJà Xmi GBfiLlS. ^OS 



Cléopâtre^ déchue ton» noi poètes; il prétçnd m^ 
noB auteurs dramatiques outi une délicateafiiç ridkulej 
il-ajoute : *' Leurs hâf^s sont Ice gens les plus civile 
^* qui respireuti mais leur bonne éducation sf étend 
^^ rarement jusqu'à un mot de bon siois, tout ^^ 
^ eBfmt est dans leurs cérémonies; ils maaqucmt 
^' dtt génie qm anime notre théâtre et par Qonséqu^nt 
*^ il est indispensable^ puisqu'ils ne peuvent plaii:^ 
*^ que du moins ils prennent garde d'offense» I4aÎP 
^ comme Tbomme le plus poli dans la société est 
*^ communément le plus stupide, ainsi ces. auteiK9 
^^ nous endornûront tamt qu'ils craindront de blesser 
<< tes bonnes mœu», en nous faisant {deur^ ou rircu'' 
Dans tout ceci^ nulle exception pour CorneUle et 
Racine. Au contraire, Drydm dit positivement qu$î 
les pièces de Corneille sont firoîdea et mauvaises ; que 
celles de Racine sont fades et sans géniet II se 
moque surtout de la tragédie de Phèdre et de la^ sot» 
tise d'Hippolyte^ qui né dit pas nettement à soo père 
que Phèdre a voulu le corrompre (j'adoucis le mot 
qu'il emploie.) Tous les auteurs anglais, et mémiS le 
sage Addison, n'ont pas été plus équitables pour noufk. 
Comment sommes-ncms représentés dans Iles ocané^ 
dies anglaises ? Les Français y sont constamment 
traités comme des fats imbécilles, et, ce qui peut 
parcrftre singulier, comme des poltrons. Enfin on 
ne met les Français sur le thé^re anglais qua pcwr 
les représenter sous les traits ks plus odieu::ip el les 



296 MÉMOIRES 

plus ridicules* Dans les ouvrages les plus nouveaux 
on retrouve la même injustice et la même haine. 
Que Ton compare tout ceci avec la généreuse bonho- 
mie de nos auteurs ; qui ont tant loué les écrivains 
anglais et leur nation! Que l'on compare l'équité 
anglaise et l'équité française, le goût anglais et le 
goût français ! C'est, je crois, sans vanité nationale, 
tout ce que nous pouvons désirer de plus avantageux 
pour nous. 

Le sujet de la mort de Lucrèce est un de ceux que 
notre délicatesse repousse de la scène. Nous ne 
supporterions pas la vue d'une héroïne souillée, alors 
même qu'elle ne seroit déshonorée que par une vio- 
lence. Lucrèce reparoissant sur le théâtre après le 
crime du fils de Tarquin, inspireroit une sorte de 
dégoût. Cette délicatesse n'appartient qu'à nous; 
les Allemands, les Anglais surtout, ne la conçoivent 
point. Ils assistent sans répugnance à la Belle 
Pénitente de Rovre, quoique Caliste, cette belle péni- 
tente, n'ait ni noblesse, ni remords, ni vraie passion, 
et qu'elle calomnie indignement Lothario, l'ami de son 
mari. Un père qui condamne sa fille à afi&cher son 
déshonneur en la forçant de demeurer dans une 
chambre tendue de noir, à côté du cadavre de son 
séducteur, ne seroit à nos yeux qu'un barbare et un 
insensé. L'Orpheline d'Otwa.j n'est ni plus décente 
ni plus raisonnable que la Belle Pénitente de Rowe; 
cette pièce cq>endant a beaucoup de réputation en 



DE MADABtS DE GBNLIS. 29/ 

Angleterre^ Deux fifères qui se battent^' et dont 
Tun est tué, dont Tautre se tue, parce que Fun a 
souillé la couche de Tautre, et Monimia, adultère 
innocente, mettant fin à ses jours par le poison, nous 
inspireroient moins de pitié que d'horreur. . L'Am- 
boyna, tragédie fameuse de Dryden, offre un inconce- 
vable tissu d'horreurs. C'est encore une femme 
exposée aux yeux des spectateurs après avoir subi le 
dernier des outrages. Les Hollandais sont peints 
dans cette pièce comme des monstres et de véritables 
bétes féroces: la nation Batave toute entière est 
accusée de la dépravation et de la cruauté la plus 
monstrueuse. 

Les comédies anglaises, à l'exception d'un très- 
petit nombre, sont le véritable opprobre de leur 
théâtre, et les pièces même que l'on veut bien dire 
qui ne, le déshonprent pas, sont telles néanmoins 
qu'on n'en perméttroit certainement pas la représen- 
tation sur la scène française. Toutes les pièces de 
Congreve^^OM'A le rapport des mœurs, sont générale- 
ment infâmes ; celles de Wycherley sont de la même 
immoralité j FarquhaVy le plus gai des auteurs comi- 
ques anglais, n'est ni plus moral, ni plus décent que 
les autres et surtout sa pièce intitulée, THp.to the 
Jubitee^oST^ les scènes les plus choquantes. Le 
fameux Melding a fait des comédies absurdes et infâ- 
mes; Otivay, si indécent dans ses tragédie», s'est 
surpassé lui-même^ en ce genre, dans ses comédies. 
La plume d'une femme ne pourroit faire l'extrait de 

13** 



298 MÉMOI&BS 

sa pièce intitulée. The soUiefsfoTtmie ; on y trouve 
tout ce que la dépravation des mœurs, la bassesse de 
sentiment et de langage, peuvent offirir de plus cho- 
quant, et elle est en cinq actes. UAthAst^ du 
même et en cinq actes, n'est pas nîoins révoltante ; 
die ne contient aucun raisonnement contre rathéisme 
et en faveur de la religion; tous les personnages en 
sont vicieux, les mœurs exécrables* L'athée, se 
croj^ant près de mourir, fait la plus abominable con- 
fession à un vieux débauché déguisé en prêtre; on y 
voit nn père libertin et ruiné, à la charité de son fils 
qui le réprimande et souvent lui refuse de Targent. 
Dryden, qui dénigre tant notre théâtre, a fait une 
comédie intitulée The kiftd keeper. Dans ce sens 
keeper signifie un libertin qui entretient des courti- 
sannes. Dans sa pièce intitulée The ^panish frioTy 
pièce très-goùtée en Angleterre, cet auteur a repré- 
senté, sur la scène, un véritable prêtre qui, pour de 
l'argent, que lui donne \m jeune homme, facilite des 
rendez-vous et donne à une femme mariée, en la 
confessant, et des lettres d'amour et les pins infâmes 
eonseiks. 

Les Anglais, se permettent sans cesse des lûoquiK- 
ries indécentes sur la religion catholique et les 
calomnies les plus atroces contre les ministres de 
notre culte; tandis qœ nous, observateurs scrapù- 
leux et fidèles, des égards dus'aux nations étrangèifes, 
nous croirions, en nous conduisant ainsi, manqùct 



DJS IfADAMB BX GENLI8. 999 

de goût et de bienséancet Notxe nation^ qui passe 
pour être si légère et si frivole^ est cependant celle 
qui se montre la plus amie de la décence et de l|t 
pudeur ; notre public est le seul qui commande le 
jrespect ; le seul qui se croie outragé lorsqu'on ose 
lui offirir des tableaux licencieux ; le seul enfin^ qui 
soit austère dans ses amusemens* Cette délicatesse^ 
unie à tant de gaieté^ forme le caractère national^ le 
plus aimable et le plus beau. 

La modcy être à la mode, sont des choses aux- 
quelles on attachoit infiniment plus de prix à Lon- 
dres qu'à Paris; et les modes les plus extravagantes^ 
celles qui sont dangereuses ont été inventées à 
Londres, telles que les Wïskysy les voitures dérae<* 
sûrement élevées» les sièges où les cochers risquent 
de se tuer, s'ils tomboient. Que dire des Jookefs^ 
ees malheureux en&ns que Ton envelopppe dans des 
couvertures de laine, que l'on chauffe, que l'on fait 
suer afin de les maigrir et de les réduire au poids 
convenable ? Toutes ces inventions ne sont pas très^ 
saosées \ les Anglais raisonnables ne font ri^i de 
tout cela, mais les Français les plus légers ^'ont iijen 
imaginé de pareil. Jamais on n'a vu dans nos jour* 
nmx les détails frivoles des modes mmvellei^ et des 
faaftâts des femmes ; les journaux anglais les j^us 
estimables contiennent toutes ces puérilitép et ^la 

* Ceci fut écrit avant la réTolation,— f'JVble â» V Auteur,) 



300 MÉMOIRKS 

outre^ à tontes les fêtes de la cour^ on y trouve la 
description la plus minutieuse des vétemens et de la 
parure de la reine, des princesses et de toutes les 
dames. 

' Les arts les plus frivoles sont les mieux payés en 
AjQgleterre : les chanteurs et les danseurs ne font de 
.véritables fortunes qu'à Londres. Le goût des ro- 
mans et des contes de revenans est certainement 
plus vif en Angleterre qu'en France; enfin le luxe 
des Anglais surpasse de beaucoup le nôtre. 
' On juge les Anglais et les Français comme on juge 
communément les individus dans la société, sur 
l'extérieur, qui trompe si souvent. Les gens gais 
passent facilement pour des étourdis \ les gens taci- 
turnes se font, à peu de frais, une réputation de sa- 
gesse. 

. Les Anglais exaltent sans cesse le mérite de leur 
nation; vanité respectable que nous n'avons pas 
assez; il seroit à désirer que nous nous rendissions 
un peu plus de justice. 

On reprochoit à M. de Donnézan de se vanter 
toujours ;je le fais à dessein^ répcmdit-il; c*est tou- 
jours une voix déplus et celle qui s'exprime le. mieux 
sur ce point. Quand tous les écrivains d'une nation 
s'accordent à répéter la même chose, cela produit 
beaucoup de voix de plus. 

Enfin je retournai en France; mon passage fut 



DE MADAMB DK 6BNLIS. 301 

très-orageux: j'éprouvai une des plus terribles tem- 
pêtes que Ton ait vues dans ce détroit. J'arrivai à 
Sùnt-Leu au bout de six semaines d'absence: la joie 
de mes élèves fut extrême^ ^si que la mienne. 

Peu de temps après mon premier voyage, le ma- 
riage de Mademoiselle avec M. le duc d'Âugouléme 
fut arrêté; nous allâmes à Versailles, où elle fut 
baptisée. L'entrevue avec M. le duc d'Ângoulême 
se fit ensuite : dès ce moment, on parla publique- 
ment de ce mariage. Les paroles données, on dé- 
cida que le mariage se feroit aussitôt que le jeune 
prince auroit l'âge fixé par la loi; il lui manquoit 
trois mois. On désigna les dames qui seroient at- 
tachées à la princesse : je fus consultée là-dessus 
avec beaucoup de bonté, et l'on me chargea de nom- 
mer à quelques places subalternes, et de choisir 
deux femmes de chambre de plus, qu'il falloit donner 
à la princesse; Monsieur^ daigna m'écrire de sa main, 
pour me recommander (ce fut son expression) une 
femme qui avoit été attachée à son éducation, et 
pour laqueUe il désiroit une place de femme de cham- 
bre auprès de la future duchesse d'Ângoulême. Ainsi 
je puis dire aujourd'hui, avec vérité, qu'un de nos 
rois m'a fait l'honneur de m'écrire une lettre de sol- 
licitation. La révolution, qui survint soudainement 

• Depnisy Louis XYlll^Note de V Auteur,) 



802 MÉMOIRES DB MME. DE GBKLIS. 

dans ce temps^ renversa tous ces projets, ainsi que 
tant d'autres. Le court espace de quelques mois 
suffit pour anéantir les espérances les mieux fondées^ 
ainsi que les sécurités les phis raisonnablement éta* 
blies^ et pour ouvrir un champ sans limites aux am- 
bitions les plus inattendues et les plus démesurées. 



FIN DU TOME TEOISlàUfE. 



TABLE DES MATIÈRES 



BU TOM£ TROISIÈSf £. 



Abéone et Adéone, déesses qui présidoient au départ et au ré- 

Abbîssola, vUlage où sont les palais de Rovêre et de Durazzo, 20. 
Adam (madame), laitière fameuse, 7g. 

Adèle et Théodore, roman de madame de Genlis, cité, 30, 1 10. 118, 
124, 139, 140, 143, 145, 147, 164. ' ^' * ' 

Adhémar (le comte d*), 67, 68. 
Addismi, cité, 83, 295. 
Aglebert (madame), 168. 
Albani (le cardinal), 38. 
Albani (la yilla% 38, 39. 
Albaret (le comte d*) 68. 

Albenga (la vUle d'), 18, 19. Description des ôûvîrons de cette ville, 
19,20. * 

Albinori, marmiton, 107. 
Alyon (M.), botaniste, 125- 
Alembert (M. d'), 83, 84, 85, 93, 141, 157. 

Allégrories et Portraits; espèces de composition, 92. 

Amélie (la princesse), électrice de Saxe, 69, 70. 

Amis, comment on doit secondaire avec eux, 221, et suiv^ eêêoi de la 
comtene de Cfeniie, 

Ananas en pleine terre, à Nsples, 47. 

Andlau (madame d'), mère de madame de Genlis, 7, 9, 102, 104, 105, 

Angevillers (madame d'), 84, 260. 

Angouléme (le duc d'), 301. 

Annales de la Vertu, ouvrage de madame de Genlis, 14$. 

Apoplexie, personnes de la famille de Lonvois mortes d*apoplexie 
foudroyante, 155. 

Artaxerce, opéra, joué à Forli, 52. • 

Artois (le comte d*), dtarleê X.,999203. 

Avarey (M. d'),2i7. 

Aveugle de Spa (P), 41, 168. 

Auberval (M. d'), maître de ballets, 136. 

Aumont (le duc d% 251, 252. 

Aumont (la duchesse d'), 10. 



304 TABLE. 

BaisemaiD) 44, 45. 

Baptême de prince, 149. 

Baptême ou Bénédiction d^an navire, 197, 198. 

Barbantane (madame de), 73. 

Barbantane (le cheyalier de), 78. 

Barcaroles, 31. 

Barthèa, lis. 

Bastille; la démolition de cette prison d'état, 811, 912. 

Beai]golois (le comte de)^ i3ô. 

Beaux-esprits du xyiii siècle, ton de lear société, 84, 87, 88. 

Belle-Chas^e (le couvent de), 67, 70,74,80,89, 100, l09, 139,914,919. 

Beizunce (la comtesse Emilie de), 85. 

Bergfers et Bergères véritables, 90-. 

Bernardin de Saint-Pierre, 946, 947, 948, 949. 

Bemis (le cardinal de), 39 et suiv. 37, 50. 

Bernis (le chevalier de), 39, 35, 36, 5l. 

Betbizy (le marquis et la marquise de), 68. 

Bienveillance, différence entre ce sentiment et Tamitié, 89. 

Blenheim, tous les monumens y retracent les exploits de Mari- 

borougb, 196. 
Blot (madame de), 6, 149. 
Boismont (Pabbé de), 69. 
Bolbec (Pabbaye de), 58. 

Bonnard (M. de), 1 13, 1 14, 1 16, 1 18, 1 ID» 199, 193. 
Bordeaux (la ville de), lo, il . 

Bourdeguierre (la) petite ville, beauté du point de vue, 17. 
Boufflers ^Amélie de), 148. 
Boufflers (le chevalier de), 68. 
Bourbon Tla duchesse de), 73. 
Brancas (le marquis de), 8. 
Bridget (M.), 991 etêuiv. 
Brigands des états romains^ 35. 
Brostoscki (M.), IQ. 
Broval (M. de), 917. 

"Bnceniaxirey Fête du Bucentauref 30, 31. 
Bufibn (M. de), 93, 1 13, 1 19, 157, 946. 
Buis, ornement du jardin de Durazzo, 90, 91. 
Bureaux d'esprit, 88* 
Burke (M.), 973,274. 
Bumey (Miss), 973. 

Bnry (la ville et le cimetière de), 978, 989. 
Busca (vieille femme), 194. 
Butler (lady Eléonore), 978 et suiv. 

Cage de bois du Mont-Saint-Michel, 903, 904, 905. 

Calonne, (M. de), 949. 

Camille, on le souterrain, opéra tiré d'Adèle et Théodore, 144 



T A B L K. 305 

CamoeDfiy 156. 

Campan (madaiDe), 108. 

Cardinaux romains, 34, 38. 

Carnayal à Venise , 31. 

Caroline, reine deNapIes, 43, 44, 46, 46. 

Caroline, fille aînée de madame de Genlis. Beanté de cette jetone 

personne, lo4, no, 127, 168, 159, 963. 
Casimir (M.), 161. 
Caslera(M), 156. 

Catherine II (impératrice de Russie), 165. 
Cavale ( Vojfe» Haquenée), 37. 
Cayeu, village près de la mer, 198, 199. 
Cerifalco ria duchesse de), 39, 40, 143, 144. 
Cerifalco (le duc de), 4o. 
Cérutti (Pabbé), siu. 
Champfort, I43. 
Chanoinesse mariée, 53. 
Charité (traits de), 59, 107, 181, I90, 935. 
Charost (le duc de Béthune), 914. 
Charpentier, claveciniste, 106. • 

Chartres (le duc de), 5,11, 19,53,64, 71, 77, 79,88, loi, 109, IIJ, 

113, 114, 115, 116, 117, 185; devient duc d^Orléans, 150, 16 1, 

169, 173, 909. 
Chartres (la duchesse de), 6, 10, 19, 16, 17, 91, 86, 39, 48, 50, 53» 

55, 58, 59, 64, 65, 66, 77, 101, 111, 1|9, JI7, 191, 149, ]48> 

duchesse d^Orléans, 161, 168. 
Chartres (le jeune duc de), 35,56, 113, 119, 189,188, 133,149, l69, 

174, 197, 905,913,933. 
Chartreuse de Saint-Martin à Naples, 48. 
Chastellux (madame de), 179. 
Chastellux (le chevalier de, depuis marquis de), 68, 70, 143, 173, 

174,860,96!. 
Cbauvig^y (mademoiselle de), 6. 
Chénier (M. poë^e), 850, 85 1 , 95 S, ^55 . 
Chérin, génâUogiste, 67. 

Chevaliers du Cygne (roman de madame de Grenlib), 4, 164. 
Chevaux sur le théâtre en Italie, 64. 
Chinery (madame), 161 . 
Choiseul Stainville (mademoiselle de), 167. 
Cicé (M. de), archevêque de Bordeaux, fi 18, 919. 
Cimetière découvert à Saint^Leu. Prérâges, 139' 
Cimetières sont en Angleterre le lieu du rendez-vous des amans, 889. 
Clermont d*Amboise(le marquis de), 13, 14, 85, 48, 45, 48. 
Clèves (le château de), l65. 
Clotilde (madame), 51. 
Clugny (M. de), intendant de Bordeaux, 10. 
Clugny (la baronne de), 10. 
Coigny (le duc de), 149, . 



306 TABLE* 

ConÛDge (PéTéque de), 964. 

Commîngea, l*hÎ8toire de ce fiunenx comte est (kbulMM^ 11^. 

Comteaie de Cbazelles (la), comédie 151. 

Comtesse de Geolis dévoilée (la), libelle de Tabbé Mariotisi, 39». 

Conches (le caré de), demande singoUèrt de o» curé, ¥94. 

Cevdé (le piiace de), 65, 14». 

Condillac, 49. 

CoDg^reve, 897. 

Convers (les Frères), établissement contraire à ThuMiKté cbréiSenBe', 
178. 

ConTersatious d*£milie (les), onvrage de madame d^Épteay, 8d» IS9^ 
153. 

Conversations imaginairesu Méprise plaisaflle à laquelle elles don- 
nent lien, 943. 

ComverêoxUme^ cercles italiens, 37. 

Cordetiers. Description d'une séance de cette Société popHlafare, 
213. 

Corneille, 295. 

Corniche (Chemin de la). Descriptiea d^ eette WNrte 14, «f «mIv. 

Correspondance littéraire de Grimm, eitée, 246* 

Coorev du dnc de Gh«rfNi (Bonne aetiou de ce prinoc), 79^ 99. 

Coiidny(M.dtt),i9a. 

Coupey (M. le), 263. 

Çoûr (la), il étoit dn bon dr <fi& lu braver, 20% 999. 

Cflian (la princesse de), â6« 

Crébillon cité, 146. 

JSnai (H. da), frère de madaïae de Gadia» 75, I9i, I24,2i7> «69i 

Crest (César do), 124, 135, 136. 

Crncifix, tableau de Michel-dlnge, 4A^ 

Crussol (madame de), 68. 

Ceatinea, (le comte deX 68. 

Bamade, négociant de Bordeaux, aftuj^ d« chevalier de Oneis B Ét , 

60, 61, 63. 
Damas (madame de), mère de madame de Simianc^ 57. 
Dangeau (ks Mémoires d^, 211. 
David (le peintre), 127> 138. . 
Defihnt (madame du) 88, et sniv. 
DeliUe (rabbé), 172 
Depin fia comtesse) 103. 
Désintéressement, trait chamanf de,. 235w 
Desrois (uaKkune), 230. 

Devin du ftmboarg Siâet^Mafoean. Prèdietien accociipilîe. 55» 50. 
Devonshire (la duchesse de), 973. 
Diderot, 86. 

Discours moraux, ouvragt de madame de Ge»lis^ 211. 
Domestiques. Maîtres qui se laissent doiaiaer par ewi» 194. 
Donnézan (monsieur de), 68, 300. 



T A B L B. 307^ 

Doria (ooDce du pape) 12Ô, 239, 241. 

Diyden, critique sur ce poète, 294, 295» «97, 296. 

Dubocage (madame), 244, 246. 

Dubois, négociaot de Saint-M alo, 207, 208. 

I>uclos,87. > />*vo 

I>niVe8iie ^adame), 102, 103. 
Duluc (M.), 876. 
Dumemil (mademoiselle), 265. 
I>miKniriez (le général), 136. 
Durazzo (ancien palais de), 20. 
©■rfort (le chevalier de), 68, 115, 117. 

Écrite de la comtesse de Genlis, 41, 42, 57, 64, 69, 83, 116, 11g, 

125^ 142, 145, 148, 153, 154, 164, 168, 211, 221, 237, 270. 
Ecole dès pères (1') (comédie), 215. 
Editi^ des ouvrages, nombre des exemplaires plus grand en 

France qu*en Angleterre, 154. 
Education. Instructions sur ce que les élèves, et en particulier k* 

prmces, doivent aux personnes employées â leur éducation, 229, 

ettuiv, 

Emile (1*) cité, 124. 

Emsiy, libraire anglais, 154. 

Encyclopédie (1'), 129, 140. 

Entretiens imaginaires, 241, 242. 

g>inay (madame d'), 86, 86, 87, 152, 153, 154. 

rats-généraux assemblés pour remédier au désordre des finances, 

Etickausen (jardinier), 79, 80, 125. 

Etiquette de la cour de Naples, 43, 44 5 de la cour de Fhmoe, 44. 

Etrée (la maréchale d*) 156, 156, 268. 

Etudes de la Nature (les), 246, 249. 

Examen de conscience, fait par madame de Genlis pour ses élèves, 
232. t-- -> 

Ese (la tour d'). Beauté, de la, situation de cette tour, 16. 

Famin (l*abbé), 240. 

Fauche (libraire), 166. 

Faudoas (madame de), 68. 

Femme Auteur, nouvelle de la comtesse de Genlis, 237. 

Ferdinand, roi de Naples, 40, 43, 45, 46. 

Ferdinand (rarchiduc), 22, 26, 49. 

Femey, (le château de), 943, 244. 

Fêtes (à Bordeanx),ii;(àMarBeille),12;(àToulôn)125 (âMantoue), 

27, 28; (à Venise), 30, 31 j (â Naples), 42 j (à Rome,) 37; (à Spa) : 

I68,l69;(à6ivet),174j(àsmery/,175. 
FeuUle villageoise (la), journal de l'abbé Cénittî, 210, 
Fielding, 297. 
Fiiz-Gerald (lady 5 Paméla), 109, 136, 162. 



306 



T A B L 



Flavigny (la comtesie de), 49, 50. 

Fleury (la marquise de), 54, 68. 

Florian, 160. 

Folle de Rqrgrio, 24, 26. 

¥oTges (eaux d^, 55, 57. ' 

Foret (madame), 79, 80. 

Forli, opéra qii*on joue dans cette ville, 52, 53. 

Forth (M.), Anglais, 109. 

Fox, 873. 

Français. Caractère national, 300. 

Françaises présentées à la cour de Naples, 43, 44 ; à la cour de 

France, 44. 
Francavilla (la princei^se de), 47. 
rranchimont. Montagne et château près de Spa, I7I. 

Gabion (M.), notaire, 220. 
Galien (cité), 124. 

GaUlard (Phistorien), 97, 98, 140, 143, 246. 
Gama (Vasco de), 126. 
Galles (le prince de), 973. 
Gand (le vicomte de), 160. 
Ganganelli (le pape), 34. 
Garât (M.), 62. 

Genlis (le marquis de), 871, 972. 

Genlis (le comte de), 7» 9, 15, 23, 27, 32, 47, 64, 75, lOl, 110, il 
s'appelle le Marquis de Sillery, 174, 177> 247> 263, 968, 971, 272; 
Gentilshommes, mépris quMIs affectent pour la classe roturière, 60. 
Geoffrin (madame), 88. 
Gérard (la comtesse), 105. 
Gerbier (l'avocat), 62, 63, 64, 65, 72. 
Gloucester (le duc de), 36. 
Gluck, 1. 
GHlier (M.), 8. 
Givet (la ville de), 174. 
Gondoliers Vénitiens, 31. 
Gordon (lord William,) 273. 
Gouvernantes des princesses, de quelle manière elles étoient traitées, 

66, 67, 73, 77, 149. 
Grave (le chei^ier de), 817. 
Grand Vainqueur (guinguette), 7, 8, 9. 
Grenadier (La fleur du) étoit consacrée à Pamitié, 218. 
Grimm, 84, 86, 92, 16^ 245. 
Guibert, «60. 

Guinguettes de Paris (par qui visitées), 7, 8, 9. 
Guyot (l'abbé), I16, 119, 120,231, 237 272. 

Haquenée Blanche, envoyée an pape par le roi de Naples, 37« 



T A. B L B. 309 

Harcourt (lady), «73. 

Harp^instrament inconnu en Italie A Tépoque où la duchesse de 

Chartres y fit un voyage, 29, 45, 46, 13-2, 886. 
Harpe éolienne, S84, «85. 

5!2f,,^*'; *'!.^^' ?,^' ^ ®^» ^''» ^» *26, 139, 140, 148, 156, 246, 
HaiTille (madame d'), 68. 

HaFre^e-Grâce, 200. 

Hayley (M.), 273. 

Hénault (le président), 92, 94. 

HelFétius, (M.),86. 

Héricourt (M. d»), 145, 146. 

Hermites des Marais Pontins, 41. 

Hinner, harpiste, 46. 

Holbach (le baron d') 86. 

Houdetot, (la comtesse d') 84, 87. 

Horain (valet de chambre), 81, 107. 

Hume (lady), 973. 

Hume (le chevalier), S73. 

Inchiquin (le lord), 87«. 

Infant de Parme, 49. 

Infante de Parme, 49. 

Iton (M ), 976. 

Jacobins (la Société des) 913. 

Jardini (M.), Russe, 65. 

Jarg^on parlé par un roi légritime et par un usurpateur, difiérence de 

reffet produit, 46. 
Jeanne de Naples, tragédie de M. de La Harpe, 148. 
Jeanne de Naples, tragédie de Magnon, 149. 
Jeannette, conductrice de Paveugle de Spa, I68. 
Joinville (la comtesse de), nom sous lequel la duchesse de Chartres 

voyage, 16. 
Journal d*£ducation, 121, 122, 220. 
Jumilhac (madame de), 68. 
Laclos, 145. 

Lafare (le marquis de), 92. 
La Fayette (M. de), 2i9. 
Lafitte (madame de), 97s. 

Lalive (mademoiselle de). Voyez d*Houdetot, 84, 87. 
Lamballe (le prince de) isi. 
Lamotte (terre de) 43, 175, 197. 
Lamothe (le poète), 92. 
Lamourette (Pabbé), 255, 256. 
LangoUen, niUe deÇ 978, 288, 289. 

Langues (manière de les apprendre aux enfans), 108, 123, 125. 
lAnnoy, (le comte de), 56, 57. 
Lascaris (le comte de), 23, 24. 
Lazzaroni, 48. 



310 T A B L K. 

Laozun Qe duc de), 142» 209 > 

liftwoeanne (le marquis de Becelaer), 110, 1 1 ]> 159. 

Lawoe8tine(miidame de), Son portrait, 104,110, 111, 197» 158, 159* ' 

Lebrun, (M.)y 119, 120, isi, 280, 231, 237» 272. 

Leçons d*une gonveniante ; ouTrage de madame de Genlii^ .cité> 1 16, 

122, 124, 130, 22o. 
Lefèvre (poète), 151. 
Légitimité ennoblit tont, 46. 
Lettres de cachet, 209. 
Lianconrt (le dac de la Rochefoucauld), I72. 
Liaisons dangereuses, roman de Laclos» 145, 151. 
Lig^e (le prince de), 3. 
Litières pour le voyage de la Corniche, 18. 
Littératears du dix-huitième siècle n*ayoient pas la connoiiiiijnrff des 

langues vivantes, 156. 
Lombardie ; aspect de ce pays, 21. 
Lorraine (le cardinal de), 254. 
Louis XV, 154,155. 
Louis XVI, IM), 151, 159, 215. 
Louis XVIII, 30]. 
Louis (architecte), 11. 

Louvois ) fatalité attachée aux personnes de cette famille, 155» 268. 
Lusiade (la), 156. 

Luxembourg (la maréchale de), 142. 
Lyon, 53. 

Maçons Normands (belle action), 59. 

Mademoiselle, fille du duc de Chartres, 65, 70,74, 113» 116, 132, 133» 

160, 175. 
Magnon, auteur d'une tragédi^de Jeanne de Naplos» 149. * 

Maine (la duchesse du), 9s. 
Maintenon (madame de), citée à pro^pos des bonnes m^oag^res, SI» 

82. 
Maisonneuve (M. de), 7, 8, 9. 
Maîtres d'Italieo, 238, 840. 
Marlborough, 196. 
Marlborough ( la duchesse de), 277. 
Mansfield (lord), 27s, 276. 
Manufactures, I29, 130. 
Manuscrits brûlés d*Hercnlanum, 46, 47. 
Mantoue (la ville de), 86, 97. 
Mariage du duc d'Angoulême avec MademoiseUe projeté et fonpv» 

301. 
Marie-Antoinette (la reine) i mot de cette princesse» 159. 
Marie (Farchiduchesse), 88, 26, 49. 
Mariotini (Pabbé), 1 85, 838, 239, 240. 
Marmontel, 146, iS3» 156,946. 



t A s L 1B. 811 

Maraeille (la vîlle de), 12. 

2^"'^i observation sur la perte de cette ^nlté, 4 1 . 
ineeice^ (sM. ), 830. 

Ména^, boDoe ménagère,.»). »l. 

Mercure de France (le),6Q. 

Mérode (M. de), 57 

Mérode (la comtesse deX 55, &6, sy, 

MOT^ (M.),f««èrtre, i«5, I27, J69, ai7> a80,,«41, t4f . 

jnettUm (madame ide), 143. 

Jfichel-Ançej son tableaudu Crudlix,ANj»le8,48. 

wUer ^madame), 147. ^ 

M irepoix (madame de), 99. 

Modène (le duc de) 12, 21, 93. 

Modène (la ville de), 23. 

Modes ; prix qu'on y attache à Londres, 20g. 

Mœurs, 167, 208, 938, 240. 

Mœurs des Romains, 34, 53. 

Moines au spectacle, 53. . 

Monaco Ha ville de), 16. 

Monaco (la princesse de), 167. 

Monde (le grrand), peint par madame de Oeatis, 146, 147. 

Mont-Cenis ; passage de ce mont, 51. 

Montesson (madame de), 55, 70, 84, lOI, 102, 150, 151, 263. 

Montfalcon (M.), voyez Adhémar. 

Montbion (M. de), 99, 152, 153. 

Montmarin (le port de), 908. 

Montpensier (le duc de), 124, 128, 131, 133, 134,91$. 

Mont.Saint.Michel, 200, 202j 204, 206, 207. 

Mont-Tomblaiue, 2O6. 

Monville (M. de), 68. 

Mouches luisantes, 27. 

Moustiers (M de), is,15. 

Musique; application qu'elle exige, 106, Méthode d'enseinteraent. 
132, 133. » » 

Naïveté de la duchesse de Chartres, 91. 

Naples, 41 et suiv. 

Napoléon j éloges qui lui sont dus pour la route du MoDt^enis, M 

Navarre (la terre de), 194, 195.— Les jardins, la rivière et la forêt, 

195, 196. 
NaWre négrier (description d'un bâtiment), 200. 
Necker JM.), son portrait, 961. 
Necker (madame), 3 1 7, 256, >î67, 959. 
Necker (mademoiselle), 257i 258, «69. 

Nice (lairille de), 14. — Séjour peu eottv^iia\ile ai» poitdiMUres, 25. 
Nidisdale (M. de), 13, 14, 15. - 

Noé (le vicomte de), 11. 
Nonon (mademoiselle), 230. 



312 TABLE 

Notables (l'assemblée des), 309. 
Novère, compositear de ballets, 63. 

Nunui PompilinSf ouvrage de Florian, où se trouve le portrait de la 
fille aînée de madame de Genlis, 160. 

Opéras italiens joués à Forli, 51, 52. 

Opéras comiques composés en napolitain, 46. 

Orléans (le duc d'), 70, 101. — Sa mort, i50.«-Aiiecdote, 966, 267. 

Orléans (le duc d*); le duc de Chartres prend ce nom, 150, l62, 173, 
209, 213, 230, 242, 246, 267. 

Orléans (la duchesse de Chartres devenue duchesse d*), 41, 42, 161, 
168, 170, 174. 

Orléans (d*^ ^ mademoiselle de Chartres prend ce nom, 81, 278, 301. 

Orléans (d*), les deux jeunes princesaes, 65, 7O, 74, une des prin- 
cesses meurt, 112. 

Orphée et Euridice, ballet de Novère, 53. 

Otway, 896, 297* 

Ours (bouillon d*), 13. 

Pacherotti, chanteur italien, 52. 

Palestrine (le prince de), 38, 39, 4O. 

Palissot, 246, 249, 250, 252. 

Palladio (architecte), 28. 

Paméla, IO9, 127, 136, 137, 162, 196. 

P^nckoucke (imprimeur), 64. 

Panthemont (le couvent de), 73. 

Paradice (M ), 273. 

Parfilage; ce que c'étoit, 141, 142, 148. 

Parfileuses(Ie8), se déchaînent contre le roman d'Adèle et Théodore, 

141,142. 
Parme, 49. 

Parvenus (les), ouvrage de madame de Genlis,2l3, et suiv. 
Pansilippe, (g^tte de), 47. 
Pembroke (lady),.276. 
Pensions aux hommes de lettres, 246, s 50. 
Penthièvre (le duc de), 5, 101, 150, 1 77. 
Philanthropique (la société), 214. 
Piccini, musicien, 106. * 

Piémont (le prince de), si. 
Pieyre (M.) 215, ses vers, 2I6. 
Pigalle (M.), 359. 
Planta (M.) 273. 

Plunkett (Miss), Voff, Chastelluz, 172. 
Poitrinaires ; le séjour de Nice leur est contraire, 15. 
Polignac (la duchesse de), 22, 109. 
Ponsonby (Miss), 278 et euiv. 
Pont (\e comte de), 1 17. 
Pont (madame de), s63. 



TABLE. 313 

Pope, 276. 

Porteurs de la corniche ; caractère de ces hommes, 15, 18. 

Portici, 47. 

Portland (la dachesse de), 274. 

Potocka (madame de), 7, 9, 11, 166. 

Potocki (le comte Jeao), 166. 

Prêtres; respect qu'on leur porte à Rome, 34.— Vont au spectacle, 

53.— Mariés, 53. 
Prévôt (l'abbé), ses Voyages, 126. 
Princes du sang; ce qu'ils doivent aux personnes employées à leur 

éducation, isi, 229. 

Princesses du sang ; droit d'entrée dans les couvens d'hommes, I75, 
176. 

Prisonniers au mont Saint-Michel, 203, 205, 207. 

Prisonniers à la Bastille, 311,212.: 

Prisonniers pour dettes délivrés, 17 1. 

Prosper (le frère trappiste) 182, 183. 

Puisieux (madame de), 88, 154. 

Pulchérie, fille de madame de Genlis, 106, 1 10, 204 . 

Queissat (le chevalier de), 60, et suiv, 72, 73. 

Queissat (les trois frères de), leur procès, 60, 63, 73, 74. 

Queissat (un autre frère du chevalier de), 2 18, 219 

Racine, 295. 

Rancé (portrait de M. de), â la Trappe, 177, 178. Son tombeau, 179. 

Rechteren (la comtesse de), 166, 167. 

Reine d'Angleterre (Charlotte), 275. 

Reine de Naples (la), 43, 44, 45, 46. 

Religion (la), considérée comme l'unique base de bonheur et de véri- 
table philosophie. Ouvrage de madame de Genlis, 157, 160. 

Rémi (l'abbé), 140, 141. 

Remouchant, grotte près de Spa, 163, 164. 

Réprimande au duc de Chartres, 233. 

Révolution, préparée par le changement dans les mœurs et le manque 
de respect pour la cour, 208. — Considérée comme une chose 
impossible, 209, 210. 

Reynière (Madame de la), I47. 

Reynolds, (Sir Joshua), 278 . 

Rhulières (M. de), 99. 

Richardson, (écrivain Anglais), 291 et suiv. 

Rochambeau (madame de), 67, 230. 

Romansoff (le courte), 162, 163, 165. 

Rome, 32, 50, Gouvernement de la ville, 34.— Etat du pays, 35. 

Rose, jeune laitière, 79. 

Roses mousseuses. Madame de Genlis la première les a fait con- 
noître en France, 277. 

Rosset (le président de), 69. 

TOME III. 14 



.314 TA B.h B. 

Rouifig^c (M. de), 13. 

Rousseau (J.^.)»^» 1^ ^^^' 

Rousseau (J.-B.)» ^5. 

Rovère (palais de), 20. 

Rowe (poète Anglais;, 296. 

Rulhières (M. de), 143, 144, 146. 

RuUy (la comtesse de), 10, 14, 25, 29, 30, ô3. 

Sabathier(rabbé),S04. 

Saint-Blaucard (M. de), 91 7. 

Saint-Lambert (M. de), 87- 

Saint-Leu (maison de camppigiie), 78, 82, 125, 1 38, 160. 

Saiut-Malo (la rille de), 807, 208. 

Saint-Michel (les chevaliers de), 306. 

Saint-Pierre de Rome (réalise de), 36. 

Saint-Valéry (vUle de), 197. 

Sauvenière (eaux de la) à Spa, 169. 

Satyresse, bas relief, 38. 

SanTigny(M. de), 4, 90, 97. 

Savonne (ville de), bo.— Vue eùtre cette ville et celle d'Anvaye,50. 

Saxe-Gotha (la princesse de), 86. 

Scaki Santa^ à R«»me, 35^ 36. 

Schomberg^ (M. de), 68, 83, 115,117, 157. 

Selkirk, matelot anglais, 41. 

Shakspeare, 156. 

Sercey (Henriette de), 126, l62. 

Sheriâan(M.), 973. 

Sillery (M. de Genlis prend le nom de marquis de), 177, «47, 24S, 
S6i, S63. 

Simon (Charron), 51. 

Sissy ^terre de), s63. 

Snelgrave (voyageur), 1«6. 

Société (de la sûreté dans la), 226 et êuiv. 

Solitaires de Normandie.— SH)et de ce conte trouvé à Forge 5 58. 

Soubise (le prince de)j 111. 
.Spa (voyage à) ]6l, 168. 

Staal (madame de), 92. 

Staël (madame de), 3S7, 259, 962. 

Stormont (lady), 273. ^ . 

Stnart (M.), depuis lord Castleres^h et ensuite lord Londonderry, 

278. 
Suède (le roi de) dote la conductrice de Taveugle de Spa, 16 

Superstition (trait de), 55. 

Swinbume (M.), 273. ' 

Syms (Nancy), 109, 127, 137. 

Terni (la cascade de), 32. * 
Tessé (madame de), 293. 



T A B L B. 315 

ThéAf re d'ètecation 4e nad^me de Geiilby tendu au bénéfice de MM. 
de Queissat, 64, 65, 69, 83, 244. 

Théâtres d'Italie, 59, 63. 

Théodore (le père), trappiste, I85, 187. 

Thiars (M. de), lis, 117. 

Thoman, 259, 261. 

Tiricmont (la ville de), 161. 

Tour du Pin (le vicomte de la), 68. 

Toulon (la ville de), 6, 1 s. 

Trappe (voyage à la), 175 ef ntiv.-^Fables, sur cette maison, 179.-*- 
Régime intérieur, 176, 178, 180.— Ce -couvent est ouvert aux 
étrangers, 18 1.— Charité des trappistes envers les soldats et 
les voyageurs, 181.— -Leurs règles, leurs austérités, 180, 182 ^^ 
Union parmi eux; firère Prosper, 188, 183 -—Leur mort; soins, 
cérémonies, 184, 185, 186. — Le père Théodore ; bonheur des 
trappistes sur la terre, 185, 187.'^M iradès opérés en eux par 
la piété, 186. — Histoire d*un jeune trappiste, 187, 188— Médi- 
tation, silence, 188, 189. — Facilité de s'tehapper, 189.— Retour, 
expiation, 189, 190. — Conditions pour être reçus, 190.— Charité 
des trappistes, 190, 192.— Femme déguisée en homme â la 
Trappe, 190, 191. — ^Trappistes; voyages, i9l. 

Trappistes; mœurs des trappistes, 192.— -Défense et apologie de 
leurs mœurs et de leurs austérités, 9, 19, 193, 194. 

Tressan (le comte de), 956, 257. 

Tressan (prêtre), de la famille des Tressan, qui avoit été marié, et 
portoit la croix de Saiut-Louis, 53. 

Turenne, 196. 

Turin (la cour de), 51. 

Vaisseaux illuminés, 1 1 . 

Valbelle (madame de), 67. 

Valence (madame de), 106, 108, 965, 966. 

Valence (M. de), 127, 174, 963, 964. 

Valois (le duc de), 55,113,119, 199, 193 128, 133, 149; devient 

duc de Chartres, voyez Chartres, 
Vallière (la duchesse de la) 87. 
Vaudreuil (le comte de), 67. 
Vauxelles (l'abbé de), 97, 98. 

Veilleuse ; dames auxquelles on donnoit ce nom, 9, 3. 
Venise, 28, 29, 31. 
Vésuve, 47. 

Victoire (mademoiselle), femme de chambre, 60. 
Vigne ; manière de la cultiver en Italie, 21, 47, 48. 
Vignette du théâtre d'éducation, 65. 
Villette (le marquis de), 943, 944. 
Vioménil (le baron de), 65, 72, 73. 
Voltaire, 98, 243, 244, 245, 959, 294. 



316 T A B L B. 

Voyage de la dacheseede Chartres en Italie, 10 et suiv. 53. 

Walpole (Horace), 277. 
Waller (le poète), 278 
Wilkes (M.), 293, 894. 
Wilkes (Mademoiselle), 293. 
Windham (M.), 274. 
Winkelmanu, 37> 38. 
Wurtemberg (la rehae de), 276. 

Zugmautel (le baron de) j Suisse, ambassadeur de France à Venise, 29. 



FIN DU TOMB TROISIBMB. 



De rimprimerie de G. Schuize, 13, Poland btreet. 



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